« If Le Havre loves, France is gonna love you more ». Le troisième film de Mathieu Amalric à la réalisation est à l’image de cette trajectoire rose dessinée par l’un des personnages au rouge à lèvre sur la carte de réseau des trains SNCF dans les couloirs d’un Corail : décalé. Dans une France de l’Ouest décidément propice, après Western(1), au road movie, Tournée est une comédie humaniste, qui loin du centre et dans l’énergie du mouvement, fait du parcours l’espace de renégociation de la place de chacun, des êtres et des genres.
« Un show fait par des femmes pour les femmes où les hommes ne décident de rien. » Une troupe de danseuses/stripteaseuses/artistes composée de femmes (et d’un homme) appétissantes enrôlées outre-Atlantique est embarquée par Joachim (Mathieu Amalric), producteur télé à succès, en quête de rédemption artistique pour monter un spectacle New Burlesque(2). Il s’agit d’un ensemble de numéros à tonalité postmoderne, une sorte de cabaret sauvage. Ces femmes à plumes et à poil jouent leurs numéros, mais aussi leurs propres rôles à l’écran. Dés la première scène, les notes d’une reprise de Dream on d’Aerosmith résonne dans la salle de spectacle : dans les coulisses et bientôt sur la route, le rêve et le fantasme sont bien le moteur essentiel. Ces femmes et leur art sont le film, elles justifient à travers leur envie de France le choix du road movie et lui donnent littéralement corps sur fond de perte de repères, linguistiques et spatiaux.
« C’est votre show, mais c’est mon pays ». Tournée confronte en effet leurs représentations à un principe de réalité spatial .Que voient-elles de la France à travers le périple qui ne tient qu’à un fil ? Une France des ports, une France inverse :Le Havre, Nantes, La Rochelle, Toulon peut-être, Paris, l’étape rêvée, mais qui va s’avérer inaccessible pour le producteur honni par ses pairs. C’est à la périphérie de la périphérie que les filles courent après les trains et s’entassent dans les taxis : pas de grands cabarets, mais plutôt les boîtes de nuit réaménagées sur les friches portuaires. Du centre ? Elles n’en aperçoivent que de furtives images, le temps d’un passage, le temps d’une scène sur le port de La Rochelle. Ce qu’elles vivent de la France est plutôt dans le défilement et quand elles se posent, c’est dans des espaces d’entrée de ville avec lesquels le réalisateur joue sur les focales pour mettre en scène une France du flou. L’espace narratif prend la forme d’un tour fait de contours territoriaux. Et pourtant, ces marges, ces non-lieux, ces femmes parviennent à les habiter, transformant, par exemple, les halls d’hôtel et leur environnement spatial et sonore aseptisé en back stage festifs et arrosés. En transit, en terre étrangère, par leur corps et leur gouaille, elles fabriquent, font des lieux... en y laissant quelques plumes, parfois.
« Tout est suspect sauf votre corps, votre style et votre magnifique sens de l’humour ». Dans l’ombre de ces femmes, un homme, Joachim, fume, vibre et jubile pour mieux oublier ses blessures qu’on ne fait que deviner : les ruptures et autres trahisons du métier, une paternité difficile. Il est capable d’aller chercher en pleine nuit dans Nantes une pomme pour l’une de ses artistes (certes pas n’importe laquelle), de négocier un prix de groupe à l’hôtel en restant toujours soucieux d’entretenir la flamme du spectacle porté par les filles. Un homme qui joue et qui réalise à la fois, jouant de cette mise en abyme, lorsque sont filmés les shows, parfois des coulisses, parfois de la salle : le regard est tendre et laisse la place, toute la place aux artistes, aux femmes. L’acteur et le réalisateur ne font plus qu’un. Il tourne autour de la scène, territoire au féminin, se refusant tout paternalisme. Plus qu’un film féministe , Tournée fonctionne dans cette articulation entre masculin et féminin.
« J’aurais aimé vous montrer mon pays, je ne vous en ai fait voir que les contours ». Leurs routes divergent alors, Joachim est rattrapé par son passé. Les questions, les vraies, affleurent tandis que pris dans le mouvement, les nomades du spectacle se confrontent aux sédentaires et à leurs réalités : les enfants de Joachim, son ex, mais aussi ces femmes ordinaires pompiste et caissière, dans leurs vies de misère, que les personnages croisent sans en sortir parfaitement indemnes. Cette confrontation entre la circulation et les forces opposées des sédentaires, élément de base des road movie est ici amené humblement, dans un sourire triste. Elle donne au film une profonde force dramatique et une dimension politique prégnante. C’est d’ailleurs par une dernière bifurcation, plus à l’ouest encore, par un ultime détachement au monde, en situation insulaire, sur l’île d’Aix, que s’achève le film et que Joachim trouve sa place. Il voulait leur offrir Paris, elles lui donneront bien plus. Le show, lui continue.
« Almost doesn’t exist ». Pleine réussite. Tournée fait donc tourner, et plutôt bien, autour du pot. Avec une histoire finalement simple, le film propose un étonnant tableau de la France, entre iconographie et mouvement(3), sur fond d’inversion des rôles. Une belle fable réaliste, mais paradoxalement enchanteresse. Une œuvre tout en mots et en regards qui à n’en pas douter rend meilleur...géographe ?
Bertrand Pleven
1. Western, Manuel Poirié, 1997 avec Sergi Lopez et Sacha Burdo notamment, dans un style différent, un road movie breton, un peu plus rural, mais lui aussi à bien des égards social.
2. Pour une présentation de la troupe à l’occasion du show de Nantes 2007, voir par exemple ici
3. On reprend ici les deux concepts de Jean Gottmann, fondement selon lui du cloisonnement de l’espace géographique produit de l’antagonisme entre les forces de mouvement et celles de stabilité. Ils nous semblent des entrées pertinentes pour penser ciné-géographiquement le genre road movie et plus particulièrement pour penser Tournée qui prétexte du vécu itinérant des artistes américaines pour réinterroger l’iconographie nationale en confrontant ponctuellement la troupe à des personnages comme bloqués dans leur sédentarité. Pour une analyse précise des concepts de J. Gottmann, voir Luca Muscara, « Les mots justes de Jean Gottmann », Cybergéo
