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Géopolitique de l’Europe

Café de géographie du 11 février 2014
Pascal Orcier (Université de Lyon III)
Café l’Avenue, Mulhouse

La géopolitique de l’Europe est un sujet d’actualité à 100 jours des élections européennes, 48 heures après la votation suisse et en pleins Jeux Olympiques de Sotchi.

La question de l’Ukraine est au cœur de l’actualité car écartelée entre l’UE et la Russie mais comment se représente la frontière pour chacune de ces entités ? Une frontière négociée pour l’UE?  Un front ou un glacis pour les Russes ?

Sur un autre plan, l’attitude ambiguë de la Suisse face à UE dont elle est une enclave depuis l’adhésion de l’Autriche en 95 mais qui reste en marge de l’UE.

L’Europe est un continent neuf en terme géopolitique. Ses frontières ont été stables entre 1945 et 1990, avant les bouleversements liés à la fin de la Guerre Froide. Ensuite sa carte politique a changé à plusieurs reprises : implosion de l’URSS,  morcellement de la Yougoslavie, scission de la Tchécoslovaquie.  La dernière modification date de 2008 avec la création du Kosovo. Elle va peut-être encore évoluer selon le résultat du référendum de septembre prochain en Écosse.

Les territoires de l’Europe

Ces cartes inédites ont été créées pour la fondation Robert Schuman et ne seront publiées qu’en mars

Quand on parle d’Europe, de quoi parle t-on?

Elle s’étend jusqu’à l’Oural de façon conventionnelle mais obéit à différentes échelles à l’intérieur

De quelle Europe parle t-on?

Il faut tenir compte de la complexité interne du continent et de ses frontières internes diverses:

Il faut aussi considérer les extensions régulières de l’UE, la dernière en date étant la Croatie. Tout pays du continent européen a la possibilité d’y adhérer mais ce n’est pas une obligation. Pour être membre, un État doit être candidat et sa candidature doit être acceptée.

Mais il doit aussi :

Être admis comme candidat ne suffit pas pour que la procédure aboutisse. La Norvège a rejeté par référendum son entrée dans l’UE. C’est sans doute l’issue qui se profile pour l’Islande, qui a décidé d’interrompre les négociations. Ce pays a déposé sa candidature en 2009 et son dossier été rapidement traité mais depuis l’arrivée d’une nouvelle majorité au Parlement, le processus est gelé dans l’attente d’un possible référendum.

A l’inverse, il a fallu 10 ans à la Croatie entre le dépôt de sa candidature et son admission en 2013.

Actuellement en 2014, on n’envisage pas de nouvelles arrivées avant 5 ans.

L’Islande est le candidat le plus avancé. Il appartient déjà à l’AELE, l’Association Européenne de Libre Échange, initialement rivale de l’UE mais à laquelle il ne reste que 4 membres. La candidature des îles Féroé un territoire autonome danois qui n’appartient ni à l’AELE, ni à l’UE, a été rejetée par la Suisse, qui craignait de voir se rompre l’équilibre actuel (deux Etats nordiques, Islande et Norvège – deux Etats alpins, Suisse et Liechtenstein).

Le Monténégro, indépendant depuis 2006 car tardivement détaché de la Serbie, a 2 millions d’habitants. Il a fait acte de candidature mais sa législation est encore lacunaire en tant qu’Etat de droit et il souffre d’une corruption endémique.

La Serbie, pays poids lourd économique et démographique des Balkans, rentre progressivement dans la normalité européenne après avoir été au ban des nations pendant 10 ans. On est au début du processus, aucun chapitre n’est encore ouvert. Les experts étudient les données avant d’envisager l’ouverture de négociations.

La Turquie, candidate de longue date pose problème. Cet Etat est un géant démographique de 80 millions d’habitants, si elle adhérait, du fait de sa population en croissance, elle aurait plus de députés que les autres au Parlement, ce qui passe mal. La question de Chypre est un prétexte ou une excuse. L’UE exige que la Turquie ouvre ses ports et aéroports aux compagnies chypriotes du Sud ce que Turquie refuse.

Deux autres catégories d’Etat sont reconnues comme candidates

Restent les pays à l’Est d’une vaste frontière s’étendant de la Finlande à la Mer noire avec des Etats au statut incertain face à l’UE : la Biélorussie, l’Ukraine, la Moldavie, que l’UE n’est pas pressée de voir adhérer d’autant que les Russes y gardent une forte influence.

Si on considère les paramètres d’appartenance à l’UE, l’OTAN, l’Euro, Schengen, comme quatre éléments témoignant du degré d’intégration, la situation est complexe.

Les moins intégrés sont :

Zones de friction

L’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Géorgie, l’Ukraine, la Biélorussie, la Moldavie sont des Etats glacis pour les Russes qui ont des attaches historiques avec leurs anciennes frontières. La Russie voit leur ouverture vers l’ouest d’un mauvais œil et exerce sur eux de fortes pressions depuis 10 ans. La révolution de la Géorgie en 2003, de l’Ukraine en 2004, puis de la Moldavie  se sont traduites par un succès mitigé des nouveaux régimes et leurs populations sont partagées.

Entre 1919 et 1940, la Moldavie est annexée par la Roumanie. Leurs habitants parlent la même langue, entretiennent de forts liens familiaux, 1/3 des Moldaves ont déjà la nationalité européenne, 1/3 travaille à l’étranger. Beaucoup ont la nationalité roumaine car les Roumains nés avant 1940 et leurs descendants l’ont de droit. Avec un passeport roumain, ils peuvent circuler et travailler dans l’UE de la même façon que les Macédoniens qui ont pu obtenir un passeport bulgare, les Hongrois de Serbie un passeport de Hongrie. Les doubles passeports sont fréquents.

Dans ce nouvel entre-deux russo-européen, l’UE encaisse échec sur échec. Son offre n’est pas adaptée aux besoins des pays et pèse peu face aux moyens russes. L’Ukraine est endettée avec une économie essoufflée et dépendante de Moscou. Avec 45 millions habitants, une industrie lourde peu performante, elle est très liée aux oligarques russes qui interviennent dans l’armement, l’aéronautique. Les Russes ne veulent pas la lâcher. C’est un Etat divisé, d’ailleurs Ukraine veut dire « confins » en russe. Historiquement, à l’ouest l’Ukraine a fait partie du royaume de Pologne et de l’empire des Habsbourg. De l’autre coté du Dniepr, la partie orientale de l’Ukraine est liée à la Russie, c’est là où sont les usines et les villes. L’Ukraine de l’ouest est rurale et ukrainophone, celle de l’Est, industrielle et russophone. Un autre facteur d’attachement russe est la Crimée, offerte par Khrouchtchev à l’Ukraine en 1954 et base de la marine russe. Les dernières élections ont montré les clivages et la décision du Président V. Ianoukovitch en novembre de rejeter l’option de l’UE a provoqué des troubles car ce  revirement a été mal perçu mais s’explique par le versement par Moscou d’une aide de 3 milliards

Ces États orientaux intéressent Europe car ce sont des espaces de transit des hydrocarbures, des réseaux pour certains hérités de l’époque soviétique. Le gaz russe alimente les PECO et l’Allemagne, profitant d’une nouvelle révolution énergétique exigeant moins de pétrole mais plus de gaz ce qui pose un problème d’approvisionnement car les infrastructures sont insuffisantes. Les hydrocarbures arrivent aussi par voie maritime depuis Novorossisk (à côté de Sotchi) par des méthaniers naviguant sur la mer Noire et la Méditerranée via le Bosphore, une zone dangereuse et sous contrôle turc. Istanbul a10 millions habitants et vit dans l’appréhension d’une marée noire, d’une explosion ou du moindre incident pouvant survenir sur un navire en transit !

Les hydrocarbures de la Caspienne utilisent des pipelines russes ce qu’appréhende l’UE qui redoute les blocages. Depuis les guerres du gaz il y a quelques années, le gaz est devenu un moyen de chantage sur la Biélorussie et l’Ukraine pour faire baisser les tarifs de transit. La dépendance est conflictuelle et explique que des deux côtés, existent des projets de construction alternatives.

Nabucco est un pipeline en projet allant de la Caspienne à l’Europe du sud, via la Turquie, les Balkans et l’Europe de l’ouest en contournant la Russie. Il est pour l’heure en stand-by car impliquant trop de partenaires avec un montage financier complexe et exigeant des moyens dont l’UE est démunie.  Un autre projet est plus avancé, le projet russe Southstream via la Mer Noire et la Bulgarie vers les Balkans. C’est le pendant du Northstream qui va de la Russie à l’Allemagne et qui a été ouvert en 2012.

La politique de contrôle des oléoducs très active des Russes, pèse sur l’Ukraine, la Biélorussie ou la Serbie. Les Russes ont des participations dans les sociétés locales qui les gèrent.

La Moldavie affiche une volonté de réunification avec la Roumanie. Elle a subi la sécession de la Transnistrie depuis 20 ans, limitée à la rive gauche du Dniepr, elle n’est reconnue par personne. Une autre province, la Gagaouzie, revendique aussi son indépendance depuis quelques semaines. La Mer Noire est aujourd’hui une mer de l’UE qui cherche à développer des coopérations. Le Conseil de Coopération de la Mer Noire fonctionne mal car il est le théâtre de beaucoup de conflits : une armée russe est présente en Transnistrie où tous les projets de réunification ont échoué et que personne ne reconnaît même pas la Russie.

Questions

Quelles sont les limites ultimes de l’UE, jusqu’où peut-elle s’étendre ?

Pour Michel Foucher, il y a 5 scénarios possibles. On en retiendra 2

Le scénario « américain » envisage un groupe composé de l’UE + la Norvège + la Turquie + tous les Etats européens sauf la Russie mais avec les Etats du Caucase. Un scénario qui ne séduit pas les Européens mais qui correspond grosso modo à l’aire du Conseil de l’Europe, à la différence que ce dernier inclut la Russie.

Le scénario 2, envisage une union de l’UE + les Balkans + la Suisse + la Norvège + l’Ukraine + la Biélorussie + la Moldavie mais pas les Etats du Caucase, ni la Turquie.

Se pose cependant un problème de coût, sans oublier le facteur  démographique, car même si leur  démographie est en berne, on compte 55 millions d’habitants entre la Biélorussie et l’Ukraine.

Les Russes perdent 500 000 habitants par an et ce déclin est encore plus marqué en Biélorussie et en Ukraine !

Que penser du renoncement au Nabucco ? Comment fournir l’UE alors que les Russes menacent les projets les contournant?

Le Southstream va ouvrir l’an prochain au moment où on constate une baisse des importations de gaz et de la demande de gaz en Europe (faible dynamisme économique + diversification énergétique privilégiant les énergies vertes). Les Russes s’intéressent davantage aux gazoducs de l’extrême orient russe et à leurs usines de liquéfaction permettant une exportation vers le Japon, la Chine sans compter les gazoducs alimentant la Chine via la Corée du Nord. Poutine réagit en homme d’affaire et fait de la realpolitik.

La Crimée n’est-elle pas aussi un enjeu important à cause des bases ?

La Russie aurait dû les rendre en 2018 mais avec le changement de présidence, le contrat a été prolongé jusqu’en 2042. Les Russes n’oublient pas que la première Russie est née autour de Kiev, aux temps des Rous au Xème siècle. Odessa est la « Saint-Pétersbourg » du sud et dispose d’un accès aux mers libres de glace. Le duc de Richelieu fut maire d’Odessa et l’opéra d’Odessa est une copie de celui de Paris. Pour les Russes, c’est une ville russe qu’ils perdraient.

Vous n’avez jamais envisagé un départ du Royaume-Uni de l’Europe alors que les Britanniques ne s’intéressent qu’au libre échange et que De Gaulle les considérait comme le « Cheval de Troie  »  des Américains ?

David Cameron organise un référendum en 2017 sur le maintien du Royaume-Uni dans l’UE car il est vrai que les Britanniques ont une attitude ambiguë depuis le départ. C’est pourtant la principale destination des migrants malgré leur rejet de Schengen. Bien que des migrants polonais, baltes, tchèques aient contribué à la croissance du pays, il y existe une majorité d’eurosceptiques, voire d’europhobes. Au Parlement européen, les Anglais sont minoritaires dans les deux grands partis (PPE et S&D) au profit de formations minoritaires où ils ont plus d’influence. Leur départ affaiblirait l’UE mais l’indépendance de l’Écosse les priverait d’une partie de leurs députés. Ils en ont 72, la France 73 mais si l’Écosse obtient son indépendance, ils perdent 11 députés. C’est un des autres enjeux du référendum écossais. Un des arguments indépendantistes est leur position plus favorable à l’UE que celle des Anglais. Sans parler de la question énergétique même si elle s’épuise. Il ne resterait que 25 ans d’exploitation. L’Écosse s’est lancée dans les éoliennes pour compenser et a mis en place un nouveau tube de la Norvège au nord de l’Angleterre pour accroître les flux via Aberdeen.

Que penser du grand marché transatlantique et de la connaissance de ces enjeux par les Européens ?

Malgré de bonnes intentions, on constate un manque d’intérêt pour l’UE. Il n’y a pas d’espace public européen, d’informations européennes, pas même de télévision européenne. L’UE souffre d’un déficit d’information majeur.

A trois mois des élections, c’est un sujet sensible et une ineptie de le lancer maintenant car les mésententes sont nombreuses. Sur les OGM, la viande aux hormones, le gaz de schiste par fracturation etc… Les Américains exigent de revoir les méthodes de fumage de la saucisse polonaise ce qui provoque la colère en Pologne. Il y a 5 ans, leur annonce de tolérer comme vin rosé comme étant du vin rouge mélangé à du blanc s’est heurtée aux critiques de la France.

Que penser de la Turquie ? A terme sera t-elle européenne ? Sans Europe sociale, politique, économique, cela sera t-il gérable ?

La Turquie n’est pas la bienvenue dans l’UE et est-ce son intérêt sachant qu’elle a d’autres atouts ? D’ici 2023, elle envisage de devenir la 8ème puissance commerciale mondiale. Elle développe une stratégie vers le Moyen- Orient. Intégrer la Turquie, c’est avoir des frontières avec l’Irak, la Syrie, l’Iran très éloignés de l’européanité. Elle pose problème en raison de sa taille, de son statut, de ses évolutions internes. On parle toujours des questions kurde et arménienne qui sont sensibles.

La Turquie a lâché du lest sur beaucoup de points mais cela a libéré des forces qui dans le champ politique sont inconnues. La Turquie doit d’abord faire un gros travail sur elle-même et gommer les énormes différences entre la côte et l’Anatolie.

La Turquie peut-elle rejoindre l’Europe et avoir une forte influence sur les républiques turcophones en Asie centrale ?

La Turquie cherche à avoir zéro problème avec ses voisins, malgré l’Irak, la question kurde, la Syrie. Les Turcs ont du mal à s’imposer mais ils ont beaucoup développé leur commerce, leurs médias en produisant des feuilletons pour le monde asiatique, arabe et les Balkans où ils exportent beaucoup de leurs productions. Il ne faut pas négliger leur parenté linguistique avec la Bulgarie, les Balkans avec qui ils ont des liens. Outre leurs productions, ils y exportent leur mode de vie. Se maintiennent les héritages de l’Empire ottoman qui concevait les Balkans comme une zone tampon, aujourd’hui ils sont encore des interlocuteurs privilégiés entre la Turquie et l’Europe.

Pourquoi les populations européennes ne sont-elles jamais consultées sur les élargissements ? Pourquoi une telle frénésie d’expansion ? Est-il cohérent de continuer à envisager des élargissements dans le contexte actuel de crise européenne alors que les institutions sont de moins en moins adaptées et que l’Europe s’affaiblit  à chaque agrandissement ?

Au café L’Avenue à Mulhouse, le mardi 11 février 2014

Pascal Orcier
Notes: Françoise Dieterich