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Géorgiques contemporaines

Récemment je suis allée « à la ferme ». Une petite promenade d’une dizaine de minutes – je précise que j’habite Paris intra-muros – suivie d’une grimpette, non d’une colline, mais d’un escalier métallique et j’étais à pied d’œuvre.

Pour quelqu’un qui a longtemps vécu dans le monde d’avant, la « ferme » évoquait la campagne, les chemins boueux, les odeurs animales. Elle était peuplée d’agriculteurs qu’on appelait encore parfois « paysans ». Ses activités étaient étudiées par les géographes dans des Précis de géographie rurale qu’on ne pouvait confondre avec des Précis de géographie urbaine. Dans le monde d’aujourd’hui tous ces repères ont disparu. Paris, comme toutes les métropoles mondiales (la présence d’une journaliste de la BBC l’attestait), se doit de posséder ce qui était un oxymore devenu un must : une ferme urbaine.

A un appel d’offres lancé par le Parc des Expositions de la Porte de Versailles, Nature urbaine a répondu par le projet d’une ferme urbaine sur les toits du pavillon 6, d’une superficie de 14 000 m² lorsqu’elle sera terminée en 2022. Dans son enthousiasme, l’article du Monde du 13 août 2019 a quelque peu exagéré les informations données. La porte de Versailles n’abritera pas « la plus grande ferme urbaine d’Europe », mais la plus grande ferme urbaine à l’air libre, en toiture, sans serres. Et à terme seront produits 200 kg de fruits et légumes par jour et non une tonne, comme le précise la personne qui guide la visite. Mais du haut du Novotel voisin, on peut déjà admirer une « cinquième façade » végétale selon l’expression de Pénélope Komitès, élue parisienne chargée des espaces verts, de la nature en ville, de la biodiversité et de l’agriculture urbaine.

Figure 1 : Toit du pavillon 6 du Parc des Expositions réservé aux cultures maraîchères. Photo de Michèle Vignaux.

Le démarrage des plantations a eu lieu en janvier 2020 et, en ce début juillet, le quart de la superficie finale est occupé. Que voit-on aujourd’hui ? Un peu de béton au sol, des colonnes en plastique, des tuyaux en caoutchouc, du matériel électronique… et bien sûr des végétaux comestibles.

A Cultures en Ville a été confié l’aménagement des « carrés parisiens » (135 actuellement). Il s’agit de bacs d’un m² en bois de châtaignier remplis de plusieurs couches (de bas en haut : réserve d’eau, déchets de champignonnières, compost, broyat de bois). Les jardiniers amateurs peuvent louer chaque bac à l’année pour la somme de 320 €.

L’animatrice insiste pour replacer cette expérience dans un contexte historique plus large. Dans la France des années 1930, les « jardins ouvriers » permirent à une population aux revenus modestes de bénéficier de produits alimentaires bon marché. Devenus « jardins familiaux » dans les années 1950, beaucoup disparurent progressivement sous de grands ensembles d’habitations. Plus récemment, Détroit aux Etats-Unis a connu une expérience d’agriculture urbaine, provoquée par la forte paupérisation de la population à partir des années 1960. La disparition de l’industrie automobile ruina la ville. Dans de nombreux quartiers, la fermeture des commerces créa des déserts alimentaires. En réaction se créa le mouvement Farm-A-Lot dont l’objectif était de fournir une nourriture saine aux plus pauvres et les habitants ont été autorisés à cultiver des jardins communautaires non clôturés.

Porte de Versailles, on est dans un tout autre contexte. Sans faire une enquête sociologique approfondie, on peut penser que les quelques Parisiens qui ont loué un carré n’ont pas de problème d’approvisionnement majeur. D’ailleurs, peu de monde en ce samedi matin pour venir travailler la terre (c’est-à-dire le broyat). Et qu’y cultive-t-on ? Dans les carrés les mieux entretenus, on peut admirer deux ou trois laitues, quelques fraisiers et un plant de capucine (excellente en salade). Difficile dans ces conditions de nourrir une famille…Notre guide convient bien volontiers que la satisfaction des besoins alimentaires n’est pas le but premier. Il s’agit plutôt d’entretenir des valeurs liées au jardinage : « solidarité, liens intergénérationnels, pédagogie ludique… ».

Figure 2 : Carrés parisiens. Photo de Michèle Vignaux.

La plus grande partie de la toiture est réservée à Agripolis qui produit des tomates (sur un tiers de la surface), des fraises (sur un deuxième tiers) et des produits divers dont beaucoup de plantes aromatiques.

A nouveau notre guide a le souci de replacer notre visite dans l’histoire longue, celle de l’irrigation. On rappelle les « jardins suspendus » de Babylone (1) et les « jardins flottants » des Aztèques (2). Ma fibre historienne se réjouit de l’évocation de Nabuchodonosor entre périphérique et boulevard des maréchaux. Mais les deux techniques de culture hors sol utilisées sur le toit relèvent surtout des travaux de savants allemands, dès le XIXe siècle, dont le chimiste Justus Von Liebig qui montra les besoins des plantes en NPK (azote, phosphore, potassium). D’autres chercheurs ont mis au point à la même époque la culture hydroponique (les racines de la plante sont plongées dans un liquide nutritif), mais la première utilisation commerciale ne date que des années 1930.

 

 

Deux systèmes de culture sont utilisés dans notre nouvelle ferme parisienne.

Le premier, l’aéroponie, est consacré aux petites plantes, fraises et herbes aromatiques. Des rangées de colonnes en plastique nous éloignent de l’habituelle souplesse des paysages végétaux. Chaque colonne est percée de 52 alvéoles qui accueillent chacune un petit panier porteur d’un plant niché dans une mousse en plastique bleue. Les racines de la plante poussent à l’intérieur de la colonne où elles sont régulièrement arrosées par une eau enrichie d’éléments nutritifs. La régulation de la quantité d’eau et l’équilibre des nutriments se font grâce à des ordinateurs contrôlés à distance.

Figure 3 : Colonne en plastique avec plants de fraisier. Photo de Michèle Vignaux.

Figure 4 : Petit panier à insérer dans la colonne. Photo de Michèle Vignaux.

 

Le second, l’hydroponie, sert à la production de tomates (des variétés anciennes bien sûr). Les plants poussent dans des bacs remplis de fibres de coco et sont alimentés en eau par un goutte-à-goutte. En grandissant la plante s’enroule autour d’un fil en plastique, alternativement tendu ou distendu selon les besoins.

Il nous est bien précisé qu’aucun pesticide ou insecticide n’était utilisé contre les parasites. En prophylaxie, on a recours à la taille et aux lâchers de coccinelles. En curatif, au soufre et au bicarbonate.

Mais qu’en est-il de la pollution (on est à quelques dizaines de mètres du périphérique) ? Et de la rentabilité (les récoltes sont censées approvisionner les restaurants et habitants du quartier) ?

Notre guide admet qu’il est conseillé de bien laver fruits et légumes mais que l’altitude (15 m au-dessus du sol) permet d’échapper à la plupart des métaux lourds.

Quant à la rentabilité, on est loin du compte, d’autant que l’activité agricole ne s’exerce que de fin mars à fin octobre. Coût de l’électricité, de la maintenance informatique ? Pour pouvoir vendre les produits au-dessous de leur coût de revient, Agripolis compte sur l’« événementiel ». Le toit du pavillon 6 abrite aussi une vaste salle vitrée qui pourra recevoir séminaires et manifestations diverses d’entreprises soucieuses de se donner une image « verte ». Le tertiaire urbain subventionne l’agriculture…urbaine. Quelques heures après ma visite à la ferme, le journal TV montrait des agriculteurs obligés de brader, pour quelques dizaines de centimes le kilo, des tonnes de pommes de terre poussées en pleine terre. Tomate des villes et patate des champs… un sujet de fable pour La Fontaine.

Mes repères sont un peu bousculés. Culture biologique qui n’utilise pas de produits phytosanitaires, certes, mais écologique ? Beaucoup de plastique, du matériel informatique, un produit de la mondialisation (la fibre de coco)… Cela correspond-il à la frugalité dont on nous demande de faire preuve ?

Figure 4 : Plants de tomates. Photo de Michèle Vignaux.

A côté des espaces de culture, le toit du pavillon 6 accueille aussi un restaurant-bar qui n’offre pas la vue panoramique promise dans l’article du Monde (elle est limitée par les immeubles environnants), mais une vaste terrasse accueillante, propice à une petite collation entre amis un soir d’été. Je demandais donc à voir la carte à un serveur. Sa réaction fut d’abord condescendante (« une carte ? sur support papier ? C’est antiécologique ! »), puis méprisante (« une ardoise ? C’est beauf/PMU ! »). J’étais clouée au pilori de la ringardise. Dans le monde d’après, on paye sa baguette avec une carte Visa et on choisit sa consommation en scannant un QR code avec son smartphone.

Thomas More écrirait-il son Utopia aujourd’hui qu’il la situerait sans doute, non sur une île perdue d’un océan lointain, mais sur quelques toitures ou terrasses en hauteur au cœur d’une métropole.

 

Notes :

(1) Plusieurs auteurs grecs et romains évoquent de luxuriants jardins aménagés en terrasses par Nabuchodonosor II, à Babylone, au VIe siècle avant J.-C. Mais leur existence est sujette à débat entre historiens. Les textes qui nous sont parvenus ont été écrits à partir de sources disparues. Hérodote n’en parle pas dans sa description de Babylone et on n’en trouve aucune trace dans les fouilles archéologiques.

(2) Les Mexicains actuels utilisent encore une technique mise au point par les Aztèques : l’aménagement d’une île artificielle (chinampa) constituée à partir de roseaux étalés autour de piquets de bois placés sous la surface de l’eau d’un lac. Boues et plantes aquatiques constituent un terreau cultivable.

 

 

NB : Toutes les photos ont été prises par l’auteur.

 

Michèle Vignaux, Juillet 2020