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Jules Verne et son amour de la géographie

Café du Palais, 1er mars 2005
Cafés animé par Rogger Bozzetto, Professeur de littérature comparée à l’université de Provence.

Comme il s’agit du centenaire de son décès, de nombreuses manifestations, commémorations ont lieu. Europe consacre un numéro en janvier, il y a eu un colloque à Cerisy en Août, il y en a un en octobre à Amiens, et les Utopiales de Nantes en Novembre prochain. Sans compter les articles des journaux, des magazines- spécial Télérama de février, Le Monde 2 de fin février, Le Point etc sans parler d’émissions de télé et de radio. Et sans oublier un renouveau bibliographique important. On pourrait penser que c’est beaucoup pour un auteur qualifié souvent « d’auteur pour la jeunesse », publié dans l’ ancienne « bibliothèque verte » . C’est oublier que ses ouvrages se vendent toujours avec des préfaces nouvelles, qu’il a été discuté et analysé par Michel Foucault, Michel Butor, Michel Serres, Simone Vierne ; qu’il a été admiré comme écrivain par Raymond Roussel et bien d’autres depuis, et qu’il est l’auteur français le plus traduit dans le monde.

Comment aborder cet apparent paradoxe d’un auteur « pour enfants » (que les enfants d’ailleurs ne lisent peut-être plus ? Cela serait à voir ailleurs que dans les classes, dans les cas de lecture librement choisie) et que les philosophes comme les auteurs littéraires interrogent ? En quelque sorte Verne serait devenu un « classique ».

Notons que c’est en apparence aussi le cas d’autres auteurs qui jouent sur l’imaginaire censé être enfantin le XIX° siècle a inventé Pinocchio, Alice, Peter Pan, et réhabilité pour les enfants les lilliputiens de Swift par exemple. Mais le fait d’insérer Verne dans cette série de personnages et d’auteurs pose problème : Verne n’invente pas des choses imaginaires, ou du moins dans une perspective différente de celle d’un Pinocchio ou d’un lilliputien Il crée des personnages, nombreux et variés, par lesquels il inventorie le monde de son époque sous deux angles particuliers, celui d’un futur proche et donc peu perturbant ou celui d’un ailleurs familier légèrement décalé, mais en relation avec la conception du monde que se font à son époque les lecteurs (jeunes ou vieux) des ces ailleurs. Il émerveille mais crée peu d’ angoisse, à la différence d’HG Wells, qui invente la science alors que Verne dit s’en servir.

Voyons ce qu’il en est en partant de l’usage qu’il fait de la géographie puisqu on est au café géographique et que Verne avoue que « la plus grande part de la géographie de mes romans [est] tirée de l’observation personnelle ». Je vais donc aborder le rapport de Verne à la géographie, aussi bien réelle qu’imaginaire.

D’abord une citation de Verne : « Chaque fait isolé géographique et chaque fait scientifique dans chaque livre que j’ai écrit a été examiné avec soin et il est scrupuleusement avéré. Et on sait, touchant à l’aspect scientifique, qu’il a fait vérifier les calculs aboutissant à des exploits physico mathématiques au moins pour De la terre à la Lune et pour Sans dessus dessous, deux récits où il est question de canons et de projectiles.

Qu’en est il à propos de la géographie ? Jules Verne, outre ses romans et son théâtre a publié des ouvrages encyclopédiques comme La géographie illustrée de la France et de ses colonies (1868) en collaboration avec Théophile Lavalée, La découverte de la terre(1878) ; Les grands navigateurs du XVIII° siècle (1878 ) et Les grands navigateurs du XIX° siècle (1880) – les deux en collaboration avec Gabriel Marcel et pour laquelle il s’est appuyé sur les ouvrages d’Elisée Reclus dont La terre description des phénomènes de la vie du globe date de1867-8, et la Géographie universelle de 1875-84.

En outre, un aspect peu connu confirme cet appétit pour la géographie. On a récemment publié un inédit de Verne qui s’intitule Voyage à reculons en Angleterre et en Ecosse, son premier livre – mis à part ses pièces de théâtre. Ce texte a été refusé par Hetzel qui a préféré éditer Cinq semaines en ballon. Il s’agit pourtant, dans le cadre d’une narration légèrement mise en fiction, du premier voyage de Verne hors de France Il est imprégné de son admiration pour l’écossais Walter Scott – n’oublions pas non plus que Verne a écrit ses premières pièces de théâtre en collaboration avec Alexandre Dumas et qu’on a prétendu qu’il a fait avec la géographie ce qu’Alexandre Dumas avait fait pour l’Histoire : le lieu et le moyen de fictions nouvelles. L’Ecosse servira d’ailleurs de territoire où il situe ses fictions, aussi bien pour les Indes Noires et Le rayon vert.

Il est ainsi possible de mieux comprendre la phrase de son interview de 1901 concernant Cinq semaines en ballon, décrits comme « mon premier roman scientifique ». En clair : Verne persiste, malgré le refus d’Hetzel de le publier, et malgré trente-cinq ans passés, à accorder une grande importance à son premier livre sur l’Ecosse, ouvrage de voyage défini comme « non-scientifique » mais géographique.

On peut aussi penser que toute son oeuvre est fondée sur et dans le voyage, qu’il appelle ici le « plaisir de ma vie » car « la géographie est ma passion et mon étude ». Quant à d’autres textes, N’avoue-t-il pas qu’il a écrit Cinq semaines en ballon non pas « comme une histoire de ballons, mais de l’Afrique ». Car il a « toujours été fasciné par la géographie et le voyage, et qu’il voulait donner une description romantique de l’Afrique » ? Je crois qu’il faut relever le mot « romantique » car on l’oublie souvent en parlant de Jules Verne. J’y reviendrai éventuellement à propos du Voyage au Centre de la terre.

Pour l’origine du roman géographique Le Tour du monde en 80 jours qui lui a permis de présenter un échantillonnage de pays, Verne donne une explication anecdotique, à savoir la lecture d’un journal dans un café parisien qui entraîne son imagination. Mais on sait aussi qu’il avait écrit un article sur Edgar A. Poe lequel avait écrit La semaine des trois dimanches où le phénomène qui permet à Phileas Fogg de se trouver à l’heure et de gagner son pari, à savoir le voyage dans le sens contraire à la rotation terrestre, est déjà exploité par Poe dans le cadre d’un récit court mettant en scène une sorte de pari.

On peut penser donc que ses ouvrages des Voyages Extraordinaires naissent à la fois de sa passion pour la géographie (et les géographes) et par ses lectures, journalistiques, ou littéraires. Mais il convient aussi de rappeler que Jules Verne a aimé voyager. Outre son voyage en Ecosse il a été aux USA avec son frère, sur Le Great Eastern un paquebot anglais construit en 1858. Ils iront en Amérique du 18/3 au 28/4 1867, et jusqu’aux chutes du Niagara Ce paquebot lui inspirera l’idée d’u roman L’île à Hélices comme on le verra plus loin.

Verne a aussi voyagé dans le nord de l’Europe, sans compter ses voyages sur les différents bateaux qu’il a acquis au long de sa carrière. Voyons comment il se sert de la géographie pour en nourrir à la fois la thématique et les péripéties de ses voyages extraordinaires en ayant en mémoire que c’est à son époque que se déroulent les grandes conquêtes coloniales françaises et anglaises qui transparaissent dans ses fictions.

On peut noter quelques points. Verne s’intéresse à des pays lointains pour y situer ses romans. C’est le cas de la Russie pour Michel Strogoff (et les ennuis diplomatiques qui le conduiront à récrire certains passages). De la Chine dans Les tribulations d’un Chinois en Chine, des Carpates pour Le château des Carpates, aux USA pour situer le canon de la Columbiad pour De la Terre à la Lune, mais aussi pour l’espèce de jeu de l’oie qui règle Le testament d’un excentrique. C’est là aussi qu’il situe Stahlstadt et Franceville les deux utopies antagonistes des Cinq cent millions de la Begum, C’est là encore que se situe le point de départ de Sens dessus dessous, Et ceci sans oublier l’Afrique. L’Amérique du Sud est présente avec Le Superbe Orénoque et La Jaganda. On peut aussi remarquer que les USA sont parcourus par Phileas Fogg comme le reste du monde. On notera que les aventures dans ses pays choisis pour leur éloignement de la France sont surtout des lieux décrits en fonction d’un exotisme qui doit beaucoup aux magazines comme le Journal des voyages (1877-1948) et aux géographes vulgarisateurs, dont il fait partie et dont il lit les nombreuses revues. C’est le cas du Nord avec Le pays des fourrures, Un hivernage dans les glaces et Sans dessus dessous.

Le cas de l’Afrique est intéressant car les fictions se situent alors que ce continent est en voie de découverte par les européens (recherche des sources du Nil par exemple) et de transformation : En 1869 inauguration du Canal de Suez. Et de colonisation (AOF et AEF) partage entre la France, la Grande Bretagne(épisode de Fachoda en 1898) puis l’Allemagne et plus tardivement l’Italie. Verne y situera comme on l’a dit Cinq semaines en Ballon, mais aussi Sans dessus dessous, Un capitaine de quinze ans, Maître Antifer, l’Etoile du Sud, L’invasion de la mer et Le village aérien.

Pour faire court je regarderai l’utilisation que fait Verne de la géographie dans une perspective futurologique dans Sans dessus dessous et L’invasion de la mer.

L’invasion de la mer est ce texte où d’après des calculs sérieux d’un disciple de Ferdinand de Lesseps, il serait possible en creusant un canal assez long depuis la Méditerranée de transformer par une mer intérieure le centre de la Tunisie., exploit purement technique et selon les calculs de l’époque, faisable. Il va de soi que cela aurait des conséquences à la fois géographiques et humaines : les caravanes seraient remplacées par des bateaux par exemple et tout une culture celle des chameliers et des habitants des oasis seraient perturbées. Mais ceci est oblitéré, tant les ingénieurs sont fascinés par l’exploit technique. Mais cela entraîne évidemment une révolte des autochtones et par conséquence des tentatives des autorités coloniales pour rétablir leur ordre. La complexité des relations de tout ordre, présente le regard de l’ingénieur supérieur et théoricien sur les choses et les gens. Il se trouve en lutte et sans possibilité de contact avec les autochtones qui vivent les choses au ras de leur expérience millénaire et de leur quotidien. Nous avons là un modèle anticipateur des exploits techniques dont l’impact écologique est ignoré, sans parler des aspects politiques.

Sans dessus dessous est ce roman peu connu où un groupe de financiers étasuniens, pour récupérer le charbon se trouvant d’après eux sous les glaces du pôle, décident d’acheter ces étendues glacées et ensuite de faire basculer l’axe de la Terre pour obtenir l’accès à ces mines futures. Pour cela, le club (le même Gun club qui avait sponsorisé le Voyage vers la Lune, avec Nichols, Barbicane et Marston) va en Afrique, et creuse un tunnel comme canon dans le pied du Kilimandjaro afin d’envoyer un boulet dont l’effet de recul permettra un changement de la place de la Terre sur l’écliptique et donc, au prix de millions de morts non pris en compte, l’enrichissement des richissimes étasuniens. Le calcul est erroné et l’expérience échoue mais ce qui m’importe est l’image de l’Afrique.

Pour obtenir ce « changement » il suffit de trouver une montagne bien située près de l’équateur, et de la creuser pour que le tunnel créé serve de canon après qu’on en a cerclé de fer les parois. Ce sera le Kilimandjaro, en outre c’est une région où l’on trouve en abondance du minerai de fer et du charbon. Dix contremaîtres (Blancs évidemment) vont surveiller « dix mille nègres » fournis par un sultan local fasciné par Barbicane, .On va les mettre au travail pour creuser la montagne, fabriquer les explosifs et fondre l’acier du boulet ainsi que les cerclages, le tout dans le plus grand secret. Rien n’est impossible pour les Yankees, ces premiers mécaniciens du monde. D’autant qu’ils ne sont bornés par aucune limite au plan financier et qu’ils considèrent comme normal d’utiliser autant d’ouvriers « fournis » par le sultan, tout en considérant comme normales les déprédations qui sont les conséquences de l’exploit. Il en avait déjà été de même lors de l’envoi du projectile habité vers la Lune où « le cercle des dévastations s’étendit plus loin encore et au-delà des limites des Etas-Unis ». Ici, le monde civilisé reçoit la dépêche suivante « Nombreux navires désemparés et mis à la côte. Bourgades et villages anéantis. Tout va bien ».

Les voyages chez Verne sont aussi le moyen de faire visiter des mondes inconnus. De ce point de vue L’île à hélices est intéressant car cette il voyage, entraînant ses habitants à la recherche des climats les plus agréables : Vers le Sud en hiver, vers le nord en été. Et non seulement l’île voyage mais les îliens rencontrent d’autres insulaires. Verne, arrivé à New York sur le Great Eastern avait écrit à Hetzel : « Vous voyez mon cher Hetzel que nous ne savons rien, que nous sommes comme les sauvages sur notre île flottante, mais quelle île ! Quel échantillon de l’industrie humaine ! Jamais le génie industriel de l’homme n’a été poussé plus loin.[…]C’est une huitième merveille du monde que ce navire ».

Il fait mieux avec son île et nous permet de donner un tour pédagogique à cette croisière touristique de l’île à hélice dans les mers du Sud, depuis les îles Sandwich et jusqu’à la Nouvelle Zélande, en passant par Tahiti, les Marquises et les Fidji. Ce qui lui permet, par le truchement de ses personnages de donner à réfléchir, ce qui nous permet peut-être de cerner son opinion. Par exemple sur la christianisation des indigènes. Tantôt le résultat de la colonisation peut être présenté comme positif : « Les missionnaires ont rivalisé de dévouement et de zèle. Méthodistes, anglicans, catholiques rivalisant d’influence ont fait œuvre civilisatrice » (p. 96). Tantôt il permet aux « touristes » (p.244) de s’interroger : « Ils ignoraient autrefois les bronchites, les pneumonies, la phtisie » (p. 125).

Sur les coutumes indigènes (tirées des textes d’Elisée Reclus mais transposées dans un lointain futur ….) : « Aux Fidji les femmes sont vêtues d’un simple pagne noué autour des reins elles n’éprouvent aucun étonnement à la vue des étrangers (p.253) Ils s’intéressent aux différentes danses : La bamboula[…] aux déhanchements caractéristiques de cette danse nègre » (p. 151) est opposée aux musiques et danses civilisées que sont la polka ou le menuet et qu’enseigne Athanase Doremus professeur de danse de grâce et de maintien. Ils s’interrogent aussi sur les peuples et leur degré d’humanité : « Les Papous sont des êtres relégués au bas de l’échelle humaine […] la race de ces Canaques, d’origine inférieure ne s’est pas revivifiée avec le sang polynésiens (p. 274) Quant aux autres « Ces naturels, Polynésiens Mélanésiens et autres sont – ils différents des enfants ? » (p. 242)

Jules Verne reproduit ici le discours encyclopédique du XVIII°siècle, classificateur, ainsi que l’idéologie des « missions civilisatrices » comme fondement avoué des colonisations, qui est celle du XIX°siècle, alors que l’île en question est supposée construite au XXI°e siècle puisqu’il y est question de « six milliards d’hommes prévus en 2072 »

Avant d’arriver à bon port après de multiples péripéties, les îliens auront subi une attaque de pirates, mais les morts ne seront pas traités de la même manière : « Les cadavres de malais et des indigènes sont été jetés à la mer, il n’en est pas de même des citoyens morts pour la défense de l’île. Leurs corps, pieusement recueillis, conduits au temple ou à la cathédrale y reçoivent de justes honneurs. Puis, sur un steamer, le navire emporte les précieuses dépouilles vers une terre chrétienne »(p. 284)

Outre la Terre, Jules Verne a fait voyager dans le ciel avec De la terre à la Lune et nous avons dans Autour de la lune une ébauche de sélénographie. Nous pouvons aussi bien voyager plus loin dans le système solaire avec Hector Servadac. Il nous a fait visiter les fonds sous marins avec Vingt lieues sous les mers et nous avons eu de l’archéologie avec la découverte de l’Atlantide. Nous avons eu droit à un voyage à la fois au centre de la terre dans la géologie et dans la généalogie humaine.

Dans chaque espace inventorié, à partir de « l’encyclopédie du lecteur », adolescent cultivé ou désireux de l’être, une fiction enrobe les divers savoirs et les magnifie.

Loin d’être de la simple vulgarisation scientifique ou géographique, la mise en fiction transforme ces matériaux savants en prose poétique et l’exemple le plus frappant en est le Voyage au centre de la terre où l’on saisit ce qui fait rêver Axel, et le lecteur, sur de simples pierres, des ombres, des cratères ou des géodes. Ce qui est un exploit de poète.

Roger Bozzetto