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La construction Européenne a-t-elle relevé le défi de la cohésion territoriale ?

Café Géo de Montpellier 11 février 2014 (Café Riche 19h30)
animé par Benoît MONTABONE, en partenariat avec le Mouvement Européen 34

Benoît Montabone, Maître de Conférences à l’Université de Rennes, est un géographe spécialiste de la question européenne et de la Turquie. Il a notamment écrit un ouvrage intitulé L’Union Européenne et la Turquie : les enjeux d’un développement régional (Presses Universitaires de Rennes, 2013). Ce soir, il va nous éclairer sur les enjeux que représente la cohésion territoriale, et les politiques mises en place par l’Europe dans le but d’y parvenir Son intervention est suivie de celle de Cyril Robin-Champigneul, chef de la Représentation régionale de la Commission européenne à Marseille et membre du Mouvement Européen France. L’opinion publique a tendance à percevoir l’Europe comme une entité abstraite et technocratique mais Benoît Montabone tente de nous montrer la présence européenne au niveau local et les politiques mises en œuvre pour harmoniser le développement européen.

Pour commencer, Benoît Montabone élabore une réflexion détaillée autour de la notion de cohésion territoriale, en lien avec la construction européenne, qui s’appuie à la fois sur des définitions et des concepts précis de géographes, sur des citations des acteurs concernés, ou encore sur des cartes et schémas, conférant ainsi une dimension pédagogique à son intervention.

Il commence par nous donner une définition précise de la cohésion territoriale selon Patrick Salez (administrateur au sein de la Commission Européenne) : volonté d’assurer un développement équilibré au sein et entre les pays de l’Europe. Il s’agit donc à la fois d’un objet politique mais également d’un principe de gouvernance vers lequel l’Europe tend. Pour lui, la cohésion territoriale peut être abordée de deux manières : la cohésion « entre » territoires (éviter les inégalités de richesses au sein de l’Union Européenne) et « par » les territoires (les territoires sont considérés comme des outils de développement). L’enjeu ne serait donc pas d’obtenir le même niveau de développement pour tous mais de donner à chacun la possibilité de réussir à se développer, d’où la complexité de la question basée sur un idéal de « justice socio-spatiale » et non de justice absolue. Afin d’expliciter cette thèse, le géographe oppose deux théories : celle d’A. Reynaud, pour qui le centre doit aider la périphérie à se développer, et celle de J. Rawls, qui admet une inégalité entre les deux, justifiable s’il existe une justice dans les chances de développement dont disposent les périphéries. B. Montabone défend la thèse selon laquelle l’Europe suit une logique rawlsienne. Il tente de nous le prouver grâce à une carte des inégalités de PIB/hab en PPA puis avec une autre carte affichant le même constat en terme de taux de chômage, qu’il contrebalance en expliquant les politiques mises en places par l’Union Européenne afin de palier ces inégalités (il nous détaille par exemple la création en 1975 du FEDER (Fond Européen de Développement Economique et Régional, premier budget européen devant la Politique Agricole Commune). Afin d’appuyer son argumentation, il fournit des chiffres précis sur l’ampleur et la répartition de ces fonds (il détaille notamment tout le principe des gradients mis en place par l’Europe afin de répartir les fonds.). Il nous fait donc une présentation détaillée des enjeux que représente la cohésion territoriale et des politiques qui y répondent. Celles-ci se heurtent également à l’hétérogénéité des structures territoriales entre les pays européens: la notion de région n’est pas la même partout, elle est même absente de certains pays. C’est pourquoi un découpage NUTS (Nomenclature des Unités Territoriales Statistiques) a été réalisé pour servir de cadre à la politique européenne régionale. Ce découpage est peu perçu en France car il correspond tout simplement à nos régions.

Néanmoins, loin de faire une présentation dogmatique du phénomène, Benoît Montabone n’hésite pas à nous mettre en lumière l’aspect polémique de la question, les multiples débats qu’elle suscite (faut-il constituer des pays « méga-tracteurs » pour tirer l’Europe vers le haut?) et même les limites dans l’efficacité des politiques européennes. Il remet en question les stratégies de développement territorial en nous montrant l’ambivalence entre la théorie « Space Blind » (Rapport Sapir qui prône des politiques thématiques sans prendre compte des contextes territoriaux) et « PlacedBased » (Rapport Barca selon lequel les contextes territoriaux sont primordiaux dans le développement) ; l’ambivalence entre la notion de cohésion et celle de compétitivité, mise en lumière par la mondialisation. Puis, il critique les outils disponibles pour étudier les inégalités, qu’il juge insuffisants et incomplets, soulevant donc le problème de la précision des résultats, changeant radicalement en fonction des indicateurs choisis. Il continue sa remise en cause en nous montrant la pluralité des effets des fonds européens, parfois efficaces (il effectue alors une étude de cas du Nord Pas De Calais pour appuyer son propos), ou parfois seulement indirects sur le développement.

Enfin, le géographe parachève sa présentation en effectuant une étude de cas d’un territoire dont il est spécialiste : la Turquie. L’exemple qui sort du cadre de l’Union Européenne déjà formée, nous apporte une vision différente de la cohésion territoriale et du développement des espaces qui vient enrichir la réflexion. Ici, on a le cas d’un pays candidat à l’entrée dans l’union européenne qui présente de nombreuses inégalités territoriales, une opposition d’une partie de la population à l’entrée dans l’Union Européenne et la difficile gestion du problème des droits de la minorité Kurde, mais qui met progressivement en place des structures d’aide au développement régional financées par l’État. Il nous montre donc une européanisation par le bas du pays qui la rapproche des structures européennes. Il conclut en montrant la complexité de la situation, les États étant tiraillés entre compétitivité et cohésion.

Dans la deuxième partie intervient Cyril Robin-Champigneul, tentant de nous éclairer d’un point de vue interne puisqu’il représente la commission européenne. Il complète ce qu’a dit le géographe tout en adoptant un point de vue différent, plus administratif et moins analytique. En effet, il commence par nous présenter les outils permettant de penser la cohésion territoriale et de mesurer les inégalités spatiales (répondant manifestement à la critique émise par B. Montabone), nous indiquant tout le travail mis en œuvre pour fournir des résultats les plus exacts possibles (observation satellite, Eurostat, etc.). Puis, il revient sur les objectifs des politiques européennes en ajoutant la notion de « convergence »  du développement (idée selon laquelle on souhaite la convergence par le haut des pays, l’équilibre entre cohésion et compétitivité) qui a amené à créer les fonds de cohésion (créés dans les années 1980 par J. Delors). Enfin, bien qu’il ait un point de vue manifestement engagé en faveur de l’Europe, Cyril Robin-Champigneul évoque tout de même les limites de ces politiques (notamment la crise économique qui crée certaines désillusions dans les pays périphériques), insistant sur l’importance de la responsabilité des États dans la gestion des fonds de cohésion car l’Europe respecte la souveraineté des États selon le principe de subsidiarité.

La soirée se conclut par quelques questions apportant notamment des précisions sur la notion d’intégration par le haut ou le bas, ainsi que sur la place des régions dans les politiques européennes.

Compte-rendu: Anaïs DELAGE