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La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires.

Christophe Guilluy, La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion, 2014, 185 p.

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L’ouvrage de C. Guilluy a grandement défrayé la chronique médiatique et politique. Mais, au-delà des polémiques qu’il a suscitées, il s’agit d’abord d’un travail de géographie et qui mérite d’être lu et analysé à cette aune. Car l’auteur propose une grille de lecture à la fois sociale et spatiale pour décrypter une France a priori délaissée par ses gouvernants et ses intellectuels : «  cette « France périphérique », invisible et oubliée » (p.11). Mais son propos débouche également sur un questionnement d’ordre épistémologique et, partant, interpelle le monde des géographes qui semble avoir par trop négligé ce terrain d’investigation.

La France périphérique : un paradigme novateur à la charnière des territoires, du politique et du social

La France périphérique procède, sur le plan social, d’un creusement accru des inégalités : l’éventail des clivages, en s’ouvrant, a fait voler en éclat la classe moyenne – « Exit la classe moyenne ! » (p.8). L’auteur retrouve ici les analyses sur la « démoyennisation » de la société française de Louis Chauvel. Cet effacement des classes moyennes entraîne alors la « recomposition sociale des milieux populaires » (p.19) : ceux-ci sont désormais trans-générationnels entre jeunes actifs et modestes retraités, réunissent en un même ensemble ouvriers et employés et relèvent aussi bien des campagnes du « rural profond » que du périurbain subi (Louis Chalard).

En termes politiques, cette émergence de la France périphérique traduit « la mutation, voire l’effacement du modèle républicain… [au profit d’un] modèle mondialisé, libéral, inégalitaire et communautariste » (p.9). Selon l’auteur, les conséquences électorales de ces évolutions engendrent l’émergence de « nouvelles radicalités » (p.11). Parmi les causes de celles-ci, ce dernier pointe l’inadéquation du discours politique avec la réalité, notamment le fait « de faire vivre le mythe d’une classe moyenne majoritaire » (p.18). Or, c’est sur « les décombres de la classe moyenne et la précarisation des classes populaires [… que se forge] l’émergence d’un continuum socio-culturel » (p.52-53). L’auteur décrypte, à travers ce prisme, le mouvement breton des Bonnets rouges, socialement assez improbable puisque « réunissant des catégories a priori opposées […] et émanant d’abord de villes moyennes, voire de petites villes, de zones rurales et industrielles » (p.53-54) marquées par la désindustrialisation, les plans sociaux et les fermetures d’entreprises. Dans ces lieux, impossible de « vendre les bienfaits de la mondialisation à une population qui subit la crise depuis les années 1970 » (p.57).

Par ailleurs, C. Guilluy développe une argumentation qui n’ignore pas la dimension ethnique. D’une part, parce que désormais cette dernière s’inscrit dans la « création de représentations où le pauvre est associé aux minorités tandis que le riche est associé aux Blancs ». Il en résulte alors plus largement que « partout, le clivage social tend à recouvrir un clivage ethnique » (p.42). D’autre part, parce que selon l’auteur, les discours politiques sur l’impératif de mixité sont en inadéquation complète avec une réalité incontournable : « le modèle économique et sociétal de la ville monde [… lequel passe] par l’acceptation d’une forme de communautarisme [… dans le cadre] d’une adaptation de la ville mondialisée au modèle multiculturel » (p.47).

C’est à la lumière de ces analyses qu’il faut alors décrypter « le vote frontiste […], surreprésenté autour des grandes métropoles, d’abord dans les espaces du « périurbain subi » et [qui] s’étend en direction des petites villes et zones rurales » (p.58). D’ailleurs, C. Guilluy s’efforce d’expliquer ce vote à travers une typologie territoriale basée sur les différentes motivations des électeurs. Ainsi, le « FN du Sud » est analysé au prisme de « tensions identitaires » (p.64) inscrites dans une « fracture culturelle » (p.65) elle-même saillante dans un « contexte économique dégradé » (p.66). Le « FN de l’Ouest » (p.66) est beaucoup plus récent et prend racine sur une « forte dynamique migratoire depuis quinze ans, notamment dans les quartiers de logements sociaux […] dans un contexte de crise d’un modèle de développement hyperproductiviste » (p.67). Au-delà de ces variations électorales régionales, une réalité demeure : le sentiment que « l’UMP et le PS ne sont pas des partis opposés mais complémentaires [qui] défendent le même modèle économique et sociétal [quand] le FN s’inscrit au contraire dans une critique de ce modèle » (p.83).

Dès lors, selon l’auteur, les orientations politiques de la France périphérique, entre votes aux extrêmes de l’échiquier politique et forte poussée de l’abstention, ne procèdent pas « d’un comportement irréfléchi, d’une radicalisation irrationnelle [mais…] d’une analyse objective de choix économiques et sociétaux précis » (p.90-91). D’ailleurs, ces comportements ne sont pas réductibles aux clivages identitaires : C. Guilluy note ainsi les mutations des stratégies électorales de certaines populations immigrées, notamment celles « qui ont connu une phase d’ascension sociale (qui les a parfois conduites à accéder à la propriété) […et pour qui] l’insécurité et l’immigration [incontrôlée] apparaissent comme une préoccupation importante » (p.102-103)

Une nouvelle géographie électorale, un nouveau référentiel politique

La montée en force de ce que certains analystes ont appelé un vote tribunitien entraîne une nouvelle géographie électorale : « la carte électorale traditionnelle s’efface ainsi lentement mais sûrement pour tracer les lignes de nouveaux rapports de force qui opposeront politiquement demain la France périphérique et populaire aux métropoles mondialisées » (p.71). Ce clivage politique ressortit au creusement des fractures sociales marquées par « une rupture consommée entre classes populaires et supérieures » (p.73). Mais il s’agit mêmement d’une brutale rupture générationnelle masquée par « un vieillissement du corps électoral qui permet de maintenir artificiellement un système politique peu représentatif » (p.72) — dans la mesure où le vote pour les partis de gouvernement repose d’abord sur des populations de plus en plus âgées quand le vote aux extrêmes est le fait d’abord de personnes plus jeunes.

Or, pour l’auteur, ce constat ne relève pas simplement d’un divorce classique entre les élites et le peuple mais bien d’une opposition totale, absolue et donc très grave en termes d’unité nationale entre les catégories modestes et supérieures dont les représentations sont désormais « irréconciliables… [puisque] sur les sujets fondamentaux de la mondialisation, du libre-échange, de l’immigration et du multiculturalisme, le dialogue est devenu impossible » (p.77). A cet égard, l’auteur considère l’évolution de la sociologie du Parti socialiste comme particulièrement éclairante : ayant perdu sa base populaire, le vote PS s’appuie désormais d’abord sur « les catégories supérieures, les minorités, les classes urbaines qualifiées » (p.79).

Dès lors, C. Guilluy affirme que les populations modestes se sentent humiliées par « le discours moralisateur des couches supérieures » (p.77), par l’évocation systématique du populisme – méthode « qui permet de délégitimer » (p.90) leurs aspirations —, alors que, sur la thématique identitaire par exemple, « ce sont elles qui construisent, dans l’adversité, seules et sans mode d’emploi, cette société multiculturelle » (p.78). En outre, elles paraissent ne pas avoir de prise sur des choix politiques venus de catégories sociales qui imposent des normes sans en subir les conséquences. Ainsi, « tout ce passe comme si les protégés et les bénéficiaires de la mondialisation imposaient aux catégories populaires des politiques économiques et sociétales qu’ils ne subissent pas » (p.81). Quant au FN, il capitalise cette situation après avoir opéré une bifurcation idéologique majeure : portant jadis « un discours libéral reaganien et ultralibéral » (p.79), il s’adapte désormais à sa nouvelle sociologie électorale caractérisée par « les classes populaires, les actifs et les jeunes […] pour défendre l’Etat-providence » (p.80).

L’auteur annonce alors de grandes mutations politiques à plus ou moins long terme. Parmi celles-ci, la question d’un possible effacement du PS est posée. En effet, attendu que « le PC a disparu avec la classe moyenne et les grandes industries […] le PS s’effacera-t-il définitivement en même temps que la classe moyenne » ? (p.85). A cette hypothèse, répond la perspective d’une recomposition des partis entre deux grands types de mouvements politiques : non plus « l’alternance unique » (p.88) PS/UMP mais d’un côté « les libéraux, partisans de la société du libre-échange, de la mobilité, [d’autre part] les tenants d’un modèle économique alternatif, basé sur le protectionnisme, la relocalisation et le maintien d’un Etat fort » (p.88).

Dans son analyse C. Guilluy va donc jusqu’à affirmer que, pour les actuels partis de gouvernement, accusation de populisme et abstention sont des instruments commodes permettant de ralentir ces recompositions électorales à venir. Les termes utilisés sont d’ailleurs sans concession : « diaboliser le peuple […devient] une nécessité […quand] la montée de l’abstention […est même] une condition de la survie du système » (p.92-93).

Dès lors, si les partis de gouvernement ne peuvent plus parler aux classes populaires, ils doivent proposer un autre discours. Pour l’auteur, celui-ci s’adresse désormais aux communautés intégrées dans « le concept de diversité sous couvert d’égalité » (p.97). La campagne présidentielle de 2012 est alors présentée comme l’affrontement entre « la droite qui a joué le « petit Blanc » en mettant en avant le péril de l’immigration et de l’islamisation [alors que] la gauche a joué le « petit Beur » et le « petit Noir » en « fascisant » Sarkozy stigmatisé comme islamophobe et négrophobe » (p.98).

L’auteur en conclut que « la question identitaire a aujourd’hui intégré discrètement le champ politique […] car elle est devenue une question centrale pour les jeunes générations » (p.107). Au processus de réislamisation à l’œuvre dans la banlieue répondrait le fait que 28 % des moins de 24 ans ont voté pour une liste FN. D’ailleurs, l’auteur n’hésite pas à user d’affirmations lapidaires, en s’appuyant certes sur des données chiffrées et des sondages. Ainsi, 75 % des Français « considèrent qu’il y a trop d’immigrés » (p.134) et que « le rejet de l’islam est majoritaire » (p.135). Mais C. Guilluy cherche, d’une part, à démontrer que ces crispations ne se résument pas à une dialectique immigrés/autochtones dans la mesure où « une part importante de la population musulmane française, souvent en phase d’ascension sociale et vieillissante, vit difficilement l’intensification des flux migratoires récents, souvent subsahariens, qui contribuent fortement à une forme d’insécurité culturelle » (p.138). D’autre part, il insiste sur le fait que ces tensions ne ressortissent pas à une spécificité strictement française étant donné qu’elles se retrouvent ailleurs dans le monde (l’auteur prenant l’exemple du Maroc confronté à l’immigration de populations subsahariennes).

Pour l’auteur, ces réactions procèdent de l’avènement du modèle de société multiculturelle. En effet, dans cette dernière « où l’Autre ne devient pas soi, la question du nombre est essentielle : combien va être « l’Autre » dans ma ville, mon village, mon quartier , mon immeuble ? » (p.146). Il peut en résulter aisément un sentiment de « paranoïa collective » (p.146) qui relève de la crainte de devenir minoritaire. C’est à cette aune qu’il faut expliquer, selon C. Guilluy, « la perception négative des musulmans [ :] minorité en forte augmentation, les musulmans deviennent parfois majoritaires sur certains territoires [ce qui…] nourrit une forte anxiété » (p.149).

Finalement, cet ouvrage questionne sur le devenir du vivre ensemble en France. Aujourd’hui, le « principe d’un vivre ensemble séparé » semble prévaloir (p.161), marqué par « le creusement d’un séparatisme social et culturel entre les couches populaires et les couches supérieures et au sein même des catégories populaires » (p.163). La possibilité de la fraternité y est possible à condition de répondre « à l’angoisse de l’autochtone de devenir minoritaire » (p.162).

Aux fractures sociales et humaines répond l’avènement d’une France triple, qui risque d’être durablement cloisonnée sur les plans sociaux, humains, économiques et politiques. La « France périphérique et populaire » (p.164) voit ses habitants se considérer tels les perdants de la France multiculturelle et du modèle de l’économie mondialisée. Les « banlieues ethnicisées » (p.166) apparaissent comme des quartiers cosmopolites, marqués par la mixité ethnique où communautarisme et valeurs traditionnelles l’emportent. Les grandes gagnantes des évolutions actuelles sont donc « les métropoles mondialisées et gentrifiées » (p.168) mais aussi profondément clivées en leur sein. Or, l’Etat qui pourrait tenter de cautériser ces fractures par des politiques ad hoc a plutôt tendance à les creuser suite à l’insuffisance de ses moyens financiers, la contraction du volontarisme public, voire des politiques reposant « sur des critères ethnoculturels non dits » (p.172). Il en résulte alors le « paradoxe de la situation actuelle […] : demain, la critique de l’Etat-providence ne sera plus portée par en haut mais par ceux-là mêmes qui en ont le plus besoin » (p.173).

Métropole versus espace rural

Les évolutions récentes du processus de mondialisation ont contribué à creuser les inégalités sociales mais aussi à cliver les représentations mentales que celle-ci véhicule. Pour les catégories gagnantes, « la mondialisation est une bénédiction » (p.7). Territorialement, ces élites correspondent à ce « miroir des dynamiques économiques et sociales [que sont] les métropoles. Vitrines de la mondialisation heureuse, elles illustrent à merveille la société ouverte, déterritorialisée, où la mobilité des hommes et des marchandises est source de création d’emplois, de richesses et de progrès social » (p.8). D’ailleurs, ce sont les métropoles qui assurent l’essentiel de la richesse économique du pays : 2/3 du PIB y sont concentrés dont 1/3 dans la « région- métropole parisienne » (p.33).

Du reste, la métropolisation de la France n’est pas qu’un processus territorial et social mais également politique, voire identitaire. Car « mondialisées par l’économie, les métropoles favorisent aussi un modèle multiculturel et parfois communautariste […] Territoires mondialisés, les métropoles accouchent mécaniquement d’un modèle sociétal éloigné du modèle égalitaire et républicain traditionnel » (p.34).

Certes, les métropoles ne s’épanouissent pas nécessairement aux dépens de la France périphérique. Au contraire, une partie de leurs revenus sont transférés vers cette dernière. Ainsi, en s’appuyant sur les travaux de Laurent Davezies, C. Guilluy souligne que « Paris subventionne deux fois la province par le biais des dépenses publiques et des transferts sociaux, d’une part, par les retraites, les RTT, les vacances et la redistribution privée d’autre part » (p.37). Toutefois, l’auteur nuance rapidement ce constat en reprenant certaines analyses de Pierre Veltz sur l’économie d’archipel (d’abord globalisée et métropolisée) mais, surtout, s’interroge sur le fait de savoir si « le modèle [économique sur lequel se greffent les grandes villes] fait société » (p.38) et « s’il permet de tirer vers le haut les autres territoires et d’intégrer économiquement les catégories modestes qui vivent à l’écart des métropoles ou si le rôle des métropoles se limite à redistribuer un minimum de ressources vers des territoires condamnés et des populations inutiles » (p.49).

Or, les fractures au sein de la société française ne cessent de se multiplier. Certes, celles-ci sont d’abord à l’œuvre au cœur même des métropoles. Marquées par un processus d’embourgeoisement, ces dernières n’en sont pas moins caractérisées par une « sociologie très inégalitaire avec d’un côté des catégories supérieures, de la bourgeoisie traditionnelle aux bobos, et de l’autre des catégories populaires essentiellement issues de l’immigration récente et souvent précaire » (p.41). Toutefois, selon les analyses de C. Guilluy, pour être très inégalitaires, les métropoles n’en sont pas moins marquées par une vraie mobilité sociale. Bénéficiaires des politiques de la ville et principales récipiendaires des politiques sociales, les grandes villes sont celles « qui réussissent le mieux économiquement mais aussi socialement grâce à une forte mobilité d’en haut (les couches supérieures) et d’en bas (les couches populaires immigrés » (p.45). Par ailleurs, renfermant l’essentiel de l’emploi en France, les métropoles offrent aussi à leurs habitants la capacité de rebondir en cas de chômage, concept théorisé par Pierre Veltz sous l’appellation de « métropoles assurantielles ».

En vis-à-vis, la France périphérique est beaucoup plus statique. Déjà, elle ne semble pas profiter de « la main invisible de métropolisation […i.e. le pari selon lequel] tous les territoires bénéficieront du dynamisme métropolitain, y compris les plus fragiles socialement et économiquement » (p.48). Par ailleurs, elle est plurielle : il existe des Frances périphériques. Ce sont tout d’abord des communes périphériques aux grandes métropoles et caractérisées par « l’implosion de la classe moyenne du périurbain subi » (p.58). Ce sont également les territoires « ruralo-industriels » (p.60) souvent économiquement monodépendant d’une activité en crise.

D’ailleurs, la politique de la ville reconnait implicitement la pertinence du concept de France périphérique en ayant récemment changé de paradigme d’action. Ainsi, en juin 2014, une centaine de nouvelles communes ont intégré la géographie prioritaire de l’action politique. En effet, les quartiers aidés l’étaient jusque-là « à partir de critères multiples, notamment le taux de chômage, la présence de grands ensembles de logements sociaux, d’immigrés, de jeunes ou de familles monoparentales [si bien que] les quartiers de banlieue des grandes métropoles étaient mécaniquement surreprésentés » (p.62). Désormais, la carte de ces aires aidées n’est plus dessinée qu’en fonction d’un seul critère, celui de la faiblesse du revenu des habitants. D’où la prise en considération désormais de communes urbaines comme Dax, Privas, Auch, Villers-Cotterêts…

Du reste, la France périphérique, en difficulté, n’est pas une réalité irrémédiablement figée. Y émergent de « nouvelles ruralités » elles-mêmes traversées par des dynamiques sociales et économiques sui generis — qui démontrent que la France périphérique « est en train de s’affranchir, par le bas, du discours dominant » (p.69). Processus de relocalisation économique, développement des filières commerciales courtes, stratégies de vente directe traduisent non seulement la capacité de résilience de certains acteurs et territoires économiques locaux mais aussi l’avènement d’une « contre-société » (p.69) propre à cette France a priori marginale.

De la nécessité de repenser certains prolégomènes et une partie du champ heuristique scientifique en France ?

Vouloir prendre en compte la France périphérique implique, selon l’auteur, de revoir certaines grilles d’analyse traditionnelles devenues désormais inopérantes. Sur le plan de la catégorisation sociale des populations, la fin des Trente Glorieuses et le processus de démoyennisation qui en résulte imposent de « s’affranchir du concept de classe moyenne » (p.17). En outre, au plan statistique, il convient de prendre avec prudence les catégories de l’INSEE, lesquelles conduisent à « une perception essentiellement urbaine et économique des territoires » (p.20) et réduisent les territoires de l’exclusion « aux banlieues et à certaines zones rurales ». Ce schéma assez binaire induit alors « une géographie sociale plutôt rassurante […] et conforte largement le discours des classes dominantes en occultant ce qui dysfonctionne c’est-à-dire l’intégration économique des catégories populaires » (p.21).

Dans l’approche territoriale, les nouvelles façons de définir la ville entraînent trop souvent la négation volontaire de la dimension rurale de la France. Reprenant l’analyse de Gérard-François Dumont, l’auteur utilise l’aphorisme percutant de « meurtre rural » (p.22) commis dès lors que le zonage en aires urbaines de la France a fait que 95 % de la population française vit désormais sous-influence urbaine cependant que la dimension rurale des appellations communales disparait au profit de l’appellation « commune isolée hors de l’influence des pôles » (p.22).

Prendre en compte la France périphérique suppose aussi de travailler à partir de nouvelles références statistiques. L’auteur propose notamment de s’appuyer sur « un indicateur de fragilité sociale » (p.25). Ventilant 8 éléments — part des ouvriers (1) et des employés (2) dans la population active, évolution (3) de la part de ces ouvriers et employés dans la population active, part du temps partiel (4), de l’emploi précaire (5), taux de chômage (6), nombre de propriétaires occupants précaires (7), revenus moyens (8) —, cet indice permet de « classer dans la catégories populaires/fragiles près de 70 % des communes françaises regroupant 64 % de la population » (p.31).

En outre, la nécessité s’impose de reconsidérer certains présupposés. Considérer par exemple le principe de la mobilité comme une réalité universelle serait une grave erreur. Certes, « dans le cadre de la mondialisation, la mobilité des hommes est perçue comme un fait global, une dynamique qui accompagne la logique libérale de circulation des capitaux et des marchandises » (p.112). Mais cette vision d’une mobilité humaine généralisée et assumée est aussi socialement excluante. Car, pour la France périphérique, c’est l’inverse qui se produit : « un processus de sédentarisation inéluctable » (p.110). D’ailleurs, dans un pays confronté à un chômage de masse qui affecte prioritairement les classes populaires, l’émigration s’avère être une impossible stratégie pour les moins diplômés alors que, en parallèle, « la figure […] de ‘l’homme hypermobile’ s’est désormais imposée dans tous les lieux de pouvoir économique et culturel » (p.115). En effet, la capacité à la mobilité est un fort marqueur d’inégalités sociales : les ouvriers voyagent ainsi quatre fois moins que les cadres si bien que « pour les déplacements de longue distance les écarts suivent les revenus » (p.117).

Le lien mobilité/métropole apparaît alors nettement : « les métropoles mondialisées et gentrifiées resteront celles des mobilités » (p.121). En revanche, la France périphérique est essentiellement celle de « l’immobilité résidentielle » (p.122), par manque de moyens financiers d’abord. Proposer des redéploiements d’activités vers des zones économiquement dynamiques à des populations condamnées à la sédentarité est donc un leurre : « les catégories populaires, déjà peu mobiles, sont désormais piégées sur des territoires éloignés des zones qui créent l’emploi » (p.124). Elles le sont d’autant plus si elles sont parvenues, souvent après maints sacrifices, à devenir propriétaires de leur logement.

Toutefois, la recherche doit aussi insister sur le fait que cette situation-ci n’est pas qu’une réalité en creux « car le monde de la sédentarisation qui vient est aussi celui de la relocalisation […qui] induit une critique frontale du modèle dominant » (p.127). Antithèse d’un « mode de vie hors sol, dans un monde sans frontières et de croissance illimitée », la France assiste au « retour du village » (p.131) sur lequel l’auteur insiste en invitant son lecteur à ne pas se méprendre. Nulle transposition, ou nostalgie, de la France rurale d’antan mais l’exacerbation d’un fort « capital d’autochtonie » (p.132). Certes, celui-ci n’est pas le seul apanage de la France périphérique puisqu’il concerne aussi « les quartiers boboïsés des grandes métropoles [qui] fonctionnent eux aussi sur un fort capital d’autochtonie, presque communautaire » (p.133). Mais, pour le plus grand nombre, celui-ci est certes marqué par « le surinvestissement sur le territoire, la maison » (p.132) mais, plus largement, s’avère être « une réponse concrète des catégories modestes à l’insécurité sociale et culturelle » (p.133). Sans doute est-ce alors la conséquence de « la nécessité pour les plus modestes de préserver un capital social et culturel à l’heure où l’Etat ne protège plus » (p.144) et ce dans le cadre d’une société multiculturelle.

Parmi les stratégies utilisées par la population pour préserver ce capital social, apparaît d’abord le séparatisme, lequel repose notamment sur le refus de la mixité. Il s’agit de privilégier lieux et territoires relevant d’un « continuum socioculturel » (p.156) garantissant un « entre-soi majoritaire » (p.152) qui limite le processus d’« insécurité culturelle » (p.162). Ces « hinterlands culturels » (p.156) procèdent non pas du « bricolage d’une ‘francité imaginaire’ mais [d’] une réaction rationnelle et universelle à une question sociale et culturelle » (p.156). Ils s’inscrivent donc dans « un mouvement profond de relocalisation, de réenracinement social et culturel » (p.158) et se développent à toutes les échelles : lorsque des populations juives quittent la France pour faire leur aliyah et s’installer en Israël, il y a là la quête « d’un hinterland extranational » (p.160).

Dans ses préconisations finales, l’auteur va loin : « sans une implosion du système politique traditionnel ou le renforcement d’institutions (comme les départements), susceptibles de représenter cette France populaire, le morcellement et l’éclatement de la société française paraissent inéluctable » (p.179). Et ce type de sentence illustre éloquemment les réactions1 qu’un tel livre suscite. Ses contempteurs dénonceront un propos susceptible de verser dans le catastrophisme, marqué par la surexposition de la thématique ethnique dans ses analyses ainsi que la réduction des représentations et des comportements sociaux à l’origine et aux lieux, et accumulant des analyses à l’emporte-pièce. A contrario, ses thuriféraires loueront un auteur agitateur d’idées, récusant la langue de bois et les faux semblants, proposant des analyses novatrices, justifiées et stimulantes, cherchant à comprendre et à expliquer rationnellement certains comportements sans chercher à juger de façon moralisatrice… Nonobstant, tous seront sans doute d’accord pour considérer que ce livre suscite le débat et ouvre des perspectives de recherches et d’analyses : n’est pas là déjà un grand mérite ?

Stéphane Dubois, juin 2015

1. Lire notamment l’excellente synthèse : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/actualites/veille/la-france-peripherique-debat-autour-d’un-livre