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La géographie des familles pour comprendre le monde

Café géo « La géographie des familles pour comprendre le monde » animé par Emmanuel Todd (historien et démographe, Institut national des études démographiques INED), le mardi 26 février 2013, au premier étage du Café de Flore, Paris

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Emmanuel Todd revient dans un premier temps sur le qualificatif de géographe qui pourrait lui être attribué : sa pensée étant spatialisée, il accepte bien l’idée qu’il l’est aussi. Après tout, la géographie, comme on l’a dit souvent au café géo, n’est pas la propriété des géographes.

Gilles Fumey pose tout de suite la question : « Comment en êtes-vous venus à l’analyse des familles ? »

Emmanuel Todd explique que concernant la famille, ce sujet lui est tombé dessus un peu par hasard. Quand il était étudiant, ce qui le passionnait c’était la démographie historique (travaux de Jacques Dupâquier) et qu’il aimait beaucoup la statistique. Emmanuel Le Roy Ladurie l’a envoyé à Cambridge pour travailler avec Peter Laslett qui lui demande d’étudier des listes d’habitants de Longuenesse, un village du Pas-de-Calais à la fin du XVIIIe siècle. Il fallait calculer le réseau de parenté en combinant la reconstitution des familles faite avec le registre paroissial et la liste d’habitants pour calculer une densité des réseaux de parenté. Puis Emmanuel Todd explique avoir été pris par le « démon du comparatisme », et avoir travaillé notamment sur des familles toscanes, du sud de la Suède et de Bretagne. « Quand on parle de système familial, les gens pensent immédiatement à leur famille, à une relation verticale. Mais il y a souvent un malentendu. » En vérité, Todd concède être arrivé tardivement à une définition satisfaisante de ce terme, qu’il a émise dans son dernier ouvrage (cf : Le Mystère français, 2013 avec Hervé Le Bras) : un système familial, ce sont des familles qui échangent des conjoints sur un territoire. Le système familial présuppose l’existence de valeurs communes à des familles sur un territoire. Si l’on pense en termes de modèle familial, E. Todd évoque son propre exemple familial en affirmant avoir vécu dans un système nucléaire égalitaire, étant né à Saint-Germain-en-Laye. Son système familial relève donc de celui de ce territoire.

Gilles Fumey souhaite faire, ensuite, un petit tour du monde des systèmes familiaux : parler d’abord des différents types de familles, revenir sur des catégories que l’auteur emploie : la famille communautaire, autoritaire et égalitaire, qui regroupe 40 % des familles du monde, en Chine, Russie et Inde du Nord, principalement

Pour Todd, c’est le type familial le plus massif. Pour comprendre un système familial, on peut imaginer un couple et son cycle de développement : le couple produit des enfants et il faut se poser la question de ce qui se passe quand ces enfants sont en âge d’avoir des enfants et de se marier eux-mêmes. Dans le cas du modèle communautaire et patrilinéaire, ce qui se passe c’est que les fils restent auprès du père et les filles partent et doivent trouver des époux à l’extérieur. C’est le système russe, chinois, serbe, etc. Dans le monde arabo-persan, on a la même chose mais avec cette particularité que le système n’est pas exogame. Le mariage idéal va être celui qu’on réalise entre cousins germains, idéalement patrilinéaire. Le paradoxe, c’est que dans ces systèmes (exogames ici), quand on lit les monographies, on se rend compte que les personnes sont conscientes de vivre un enfer. C’est un monde oppressif avec des histoires de belles-filles persécutées par leurs belles-mères, attendant d’avoir un fils, de tensions entre frères, etc. Le paradoxe est donc le succès de cette formule à l’échelle du monde et le fait qu’il est vécu comme infernal.

Par ailleurs, ce sont des systèmes qui ont produit des révolutions communistes. Les valeurs de la famille en interne sont autoritaires dans les rapports parents-enfants, égalitaires dans les rapports entre frères et lorsque cela explose, ces valeurs d’autorité passent au Parti Communiste. Le KGB est une institution qui est au plus proche de la famille.

Gilles Fumey évoque ensuite le deuxième volet important du travail d’Emmanuel Todd, la famille nucléaire absolue. L’interprétation que donne l’auteur de ce modèle bouleverse ce que l’on savait des systèmes familiaux et leur approche anthropologique.

Pour Emmanuel Todd, il s’agit là d’un cas limite. La famille nucléaire est l’opposé conceptuel de la famille communautaire. En repartant du même couple qui produit des enfants, la distinction s’établit au moment du mariage : les enfants s’en vont et fondent un ménage indépendant des parents. Laslett a pensé un moment que la famille était toujours nucléaire, dans l’ensemble des parties du monde mais il a été infirmé sur ce point et l’a admis. Chez les paysans anglais du XVIIe siècle, le garçon était envoyé hors de la famille dès les premiers signes de puberté, afin de travailler, par exemple, comme aide aux champs dans une autre ferme. Les Anglais ne pratiquaient pas la division égalitaire des héritages entre enfants, cela étant laissé à la discrétion des parents. La France du Nord se caractérise comme l’Angleterre par l’existence de ce système familial mais avec des règles d’héritage égalitaires. Sur la famille anglaise ou américaine, ce qu’il est intéressant de noter et qui se passe actuellement dans le monde anglo-saxon, c’est que les investissements de l’Etat (pour l’éducation, par le biais de bourses d’études…) produisent des imperfections dans le modèle nucléaire avec des enfants qui demeurent tard chez leurs parents. Les taux de co-résidence augmentent.

A propos de la famille souche, qui est le modèle allemand, japonais, coréen, du sud-ouest de la France…, la situation est différente dans la mesure où les règles successorales privilégient un seul enfant désigné comme l’héritier. Dans les trois-quarts des cas, c’est l’aîné des garçons qui reste avec ses parents. Ce système ne va cependant pas jusqu’au bout d’un modèle patrilinéaire puisqu’en l’absence de garçon, une fille peut hériter et prendre un mari qui restera auprès de la famille. Sur le rapport hommes/femmes, ce système est intermédiaire entre la famille nucléaire fondée sur le couple et la famille communautaire qui est par définition « anti-féministe ». On trouve également ce système en Afrique, au Cameroun avec les Bamilékés par exemple, au Rwanda avec les Hutus et les Tutsis, au Burundi…

Gilles Fumey revient ensuite sur un type de famille découvert par Todd, type intermédiaire entre la famille souche et la famille nucléaire.

Les familles communautaires souche et nucléaire recouvrent les catégories développées par la typologie de Le Play. Laslett, lui, a voulu démontrer que la famille souche n’existait pas. Todd a fini par reproduire une synthèse revalidant la typologie de Le Play, mais la complétant par des types qu’elle ne pouvait pas saisir. Par exemple, dans le Limousin, les gens votent communiste et leur modèle est communautaire ; le système marche très bien au plan statistique. Mais ce n’est pas du tout patrilinéaire. C’était communautaire mais bilocal, et cela ne rentre pas dans la typologie de Le Play. Emmanuel Todd affirme être sorti de cette typologie grâce à un étudiant, Eric Le Penven, qui avait identifié un système communautaire matrilocal dans les Côtes-d’Armor et qui voulait qu’il classifie l’existence d’un nouveau type. En réalité, à l’échelle planétaire, il y a énormément de systèmes où le jeune couple, lorsqu’il se marie, va passer quelques années auprès de la famille d’origine. Une fois ce déverrouillage conceptuel accompli, l’auteur s’est rendu compte par exemple que la famille belge, qui apparaît comme famille souche incomplète, est une famille qui connaît des systèmes de co-résidence temporaires. Dans son livre, Les Origines des systèmes familiaux, Emmanuel Todd est reparti des trois types de Le Play, mais les a démultipliés en introduisant la notion de co-résidence temporaire, distinguant les co-résidences, tant permanentes que temporaires, selon qu’elles sont patrilocales (l’agrégation du jeune couple se fait du côté de la famille du mari), matrilocales (lorsqu’elle se fait du côté de la famille de l’épouse) ou bilocales (au choix). La famille basque, par exemple, est souvent une famille souche bilocale puisque l’aîné, garçon ou fille, hérite dans certaines vallées basques. Une typologie n’est ainsi pas fermée. Todd ajoute pour finir un autre type complexe, la famille souche à co-résidence temporaire.

Gilles Fumey aborde ensuite la question de la famille africaine. Du point de vue démographique, l’Afrique devrait dans 30 ans compter deux milliards d’habitants contre un aujourd’hui. Cette famille africaine serait « mauvaise éducatrice ». Que recouvre cette expression ?

L’auteur affirme premièrement qu’il ne le dit pas seulement de la famille africaine. Quand on est un chercheur honnête, on trouve des choses qui ne vous plaisent pas. Par comparaison, le système nucléaire du bassin parisien est relativement égalitaire, les garçons et les filles du point de vue de l’héritage sont strictement égaux. C’est un héritage de Rome. Les systèmes familiaux relativement égalitaires ont a priori un bon potentiel éducatif. Les systèmes japonais ou allemands, moyennement féministes mais plus autoritaires, étaient cependant encore plus efficaces sur le plan éducatif. Par ailleurs, l’assoupissement des grandes civilisations mésopotamiennes, indiennes ou chinoises est lié à l’abaissement du statut de la femme qui a été plus loin dans ces régions qu’en Afrique. Todd précise, en outre, qu’il n’a pas encore rédigé le tome consacré aux systèmes familiaux africains. Ce qu’il peut affirmer, c’est que le trait commun à l’Afrique, excepté l’Ethiopie, c’est la polygynie. Mais celle-ci varie selon le lieu. On trouve un épicentre de la polygynie sur l’intérieur de l’Afrique de l’Ouest (Burkina Faso, Mali..). Et plus on va vers l’est et le sud, plus les taux de polygynie sont bas. Le Mali est fortement patrilinéaire, par exemple, et la polygynie reste toujours un système ambivalent. En pratique, une famille polygame correspond toujours à un haut degré d’autonomie féminine puisqu’elle est un agrégat d’unité mère-enfants semi-autonomes. Les femmes font beaucoup dans ces familles. L’Afrique connaît un phénomène de développement universel et la fécondité commence à baisser mais faiblement, ce qui doit avoir un rapport avec la polygynie car la responsabilité des enfants est souvent partagée et diluée sur un vaste groupe. Par ailleurs, l’Afrique s’est massivement alphabétisée, les taux de croissance économique de l’Afrique sont bons actuellement, donc il ne semble pas y avoir de fatalité.

Gilles Fumey revient ensuite sur l’une des caractéristiques de la famille arabe qui est de destiner les jeunes gens de la famille à des cousins/cousines et qu’on appelle l’endogamie. Est-ce à mettre en rapport avec le phénomène des Etats faibles ? C’est possible, mais ces sociétés semblent changer avec le refus du mariage qui émerge parfois.

En revenant à la question, Todd explique que le monde arabo-persan est communautaire, endogame et patrilinéaire. La proportion d’agrégation à la famille du mari est, dans certaines régions, supérieure à 98%. En revanche, les taux d’endogamie varient fortement. Pour l’Arabie Saoudite, la Jordanie, on tourne à environ 35% de mariages entre cousins du premier degré. La Tunisie était à ce niveau jusqu’à il y a assez peu de temps, l’Algérie moins, aux alentours de 27%, et le Maroc encore moins. Au Pakistan, on est à près de 50% de mariage entre cousins. En Turquie, cela varie autour de 15 %.

L’endogamie modifie le statut de la femme vis-à-vis de la patrilinéarité. La femme ne sort pas de sa famille, puisqu’elle épouse un cousin, mais elle est protégée de l’infanticide. Dans les pays patrilinéaires exogames (Chine, Inde…), on pratique l’avortement sélectif. Le monde arabe est patrilinéaire mais endogame. Il n’y a pas d’infanticide féminin. Cependant la fécondité a du mal à passer en-dessous de 3 enfants par femme. Pour les rapports parents-enfants, le père a une autorité fictive. La coutume est autoritaire à l’origine, plus que le père qui ne fait que l’appliquer. Le lien fondamental est le lien fraternel, c’est pour cela que l’Etat, qui suppose une relation verticale entre les individus, a davantage de mal à s’affirmer comme autorité. Ainsi, cette faiblesse de l’Etat est à mettre en relation avec la puissance des réseaux patrilinéaires horizontaux.

Gilles Fumey en vient maintenant aux modèles chinois et indiens : famille exogame, autoritaire.

Pour Todd, l’épicentre du système communautaire patrilinéaire est en Chine du nord et du Centre et en Inde du Nord. Dans les deux cas, il y a des nuances régionales. A Taiwan et autour de Shanghai, on trouvait des taux de patrilocalité qui n’étaient que de 85%, contre 99% pour le reste de la Chine. Toutefois, ces régions du Sud sont en cours de résorption (par exemple le foeticide sélectif s’y répand). C’est la même chose en Inde du Sud. Au nord, le système est communautaire et bien soudé, au sud, on trouve un système très fortement patrilocal mais avec des exceptions. L’Inde du nord est exogame. En revanche, l’Inde du sud pratique le mariage entre cousins croisés (mariage recommandé entre les enfants d’un frère et d’une sœur car l’idée est que l’affection entre le frère et la sœur se poursuit par ces mariages croisés).

Gilles Fumey revient ensuite sur le Japon et la famille souche autoritaire déjà partiellement évoquée. C’est un modèle ancien et on dit souvent que le Japon est un pays un peu déboussolé.

Le système japonais, c’était la famille souche comparable à celle de l’Allemagne. Cette intuition s’est vérifiée et finalement Todd peut affirmer que le Japon n’est pas plus différent de la France que l’Allemagne ou la Suède. Ce sont des pays de familles souches. Au Japon, le développement éducatif est encore plus massif qu’ici. Mais les hommes restent en avance (comparativement aux sociétés d’Europe occidentale). En Allemagne, le cas est différent. Il n’y a pas de développement éducatif massif, l’Allemagne reste un système industriel technique. Actuellement, l’Allemagne est plus différente de la France que la France ne l’est du Japon de ce point de vue.

Gilles Fumey demande à Todd de préciser ce qu’il appelle le système « anomique ». Au Cambodge par exemple.

Emmanuel Todd affirme, quant à cette région, s’être un peu trompé. Une société anomique, c’est une société dans laquelle les individus sont isolés, notamment dans les périodes de destructions des valeurs. Todd explique que quand il a lu les premières monographies sur l’Asie du Sud-Est, il a cru constater une forme d’absence de normes familiales. Désormais, il le perçoit comme quelque chose de plus proche du fond originel de l’humanité. Il évoque ici le « principe du conservatisme des zones périphériques » qui permet d’expliquer que les types familiaux ne sont pas répartis au hasard sur la planète. L’explication de la répartition des types familiaux reposerait sur l’idée que dans un espace géographique défini, il y a une masse centrale d’un seul tenant au centre, puis une périphérie avec des systèmes familiaux plus légers, moins patrilinéaires. L’interprétation standard est que l’espace était à l’origine occupé par un caractère A, qu’il y a eu une innovation centrale de type B, qui s’est répandue sur la périphérie sans l’atteindre. Pour l’expliquer Todd prend l’exemple de la maison à colombages. Il y en a dans le Sud-Ouest de la France, en Normandie, à Troyes, en Alsace. La maison à colombages est en fait le type de construction standard du Bas-Moyen Age qui a occupé tout l’espace et qui a été supplanté dans une zone centrale entre le Bassin parisien et la Creuse par l’irruption de la maison en pierre et qui s’est diffusée par taches. Ainsi transposé, on comprend que la famille nucléaire est le système originel et que le communautarisme patrilinéaire est une innovation.

L’invité ajoute que l’Allemagne et le Japon sont de part et d’autre des diffusions inachevées. Concernant les types familiaux vraiment communautaires « lourds », dans les espaces interstitiels, on trouve un autre système que l’on peut décrire ainsi en prenant les bédouins du désert syrien ou les Mongols. On a un campement et dans chaque tente, on trouve une famille nucléaire. Mais le campement reste très patrilinéaire. Ce système remplit tout l’espace interstitiel et correspond aux groupes nomades.

Afin d’être le plus exhaustif possible sur les travaux de Todd, Gilles Fumey revient sur l’apparition du système communautaire qui est un point fort du dernier livre de Todd.

La famille communautaire n’a pas émergé de façon simple. On peut spéculer sur la date d’apparition de la famille souche qui a occupé une partie de l’histoire chinoise, puis a disparu. De manière classique, on a des traces de familles souches à la périphérie sud-est de la Chine. La diffusion du principe patrilinéaire se fait vers les peuples nomades les plus proches au nord-ouest. Ces peuples conquièrent ensuite des territoires vers l’est et le sud et exportent un modèle symétrisé. Puis les règles d’héritier unique ont été abolies. Associé à la première unification impériale, on trouve la fin de la primogéniture et l’Empereur (le premier empereur) qui traque le système de matrilocalité. On voit donc disparaître la famille souche. On retrouve ces traces souches également en Inde et en Mésopotamie.

Les émergences patrilinéaires vont toujours être associées aux sociétés agricoles. Dans le cas de l’Amérique, la zone patrilinéaire correspond à l’endroit où l’agriculture est centrale : le plateau central mexicain, les Andes. Toutefois, le poids de la patrilinéarité est faible en Amérique puisqu’elle est associée à un développement ancien de l’agriculture.

Il faut accepter l’idée que tous les systèmes changent mais que tous les changements ne provoquent pas une (re)convergence des systèmes. Actuellement, nous sommes dans une phase d’unification mondiale, il n’y a pas de convergences, et ce, même en Europe.

Le monde où la fécondité est raisonnable, l »Europe du nord-ouest, est le monde où le statut de la femme était resté élevé. L’Italie, l’Allemagne, le Japon, la Chine étaient des régions patrilinéaires ou semi-patrilinéaires et la fécondité y est trop basse. Dans le cas du Japon, par exemple, les femmes font beaucoup d’études mais elles doivent très souvent choisir entre le métier et la procréation. Dans les sociétés où le statut de la femme était déjà élevé, on arrive davantage à concilier émancipation économique des femmes et procréation.

Michel Sivignon intervient dans ce débat sur la mobilisation de périodes historiques ou d’ères qui scandent par millénaires : « Vous évoquez l’exemple de la Chine et vous allez chercher un millier d’années avant notre ère. De la même manière vous évoquez l’Europe. Puis, vous faites un saut lorsque vous expliquez qu’à l’heure actuelle s’il y a un 1,3 enfant par femme en Allemagne et 2,1 en France, cela s’expliquerait par cette structure-là. Or, dans les livres de géographie des années 1930, c’était l’inverse et les systèmes familiaux n’ont pas changé. Comment articuler ces différents types d’évolution ? »

Emmanuel Todd : Je dirais que pour moi, le modèle historique que j’ai fini par construire au cours de ma vie de chercheur, c’est un modèle qui essaye de combiner, d’une part, des phénomènes de diversité anthropologique et, d’autre part, des paramètres universels du développement humain. La transition démographique est un universel aujourd’hui pour les démographes. Il faut arriver à voir les deux dimensions. Pour situer une société, il faut avoir en tête à la fois les paramètres anthropologiques et les paramètres temporels. On peut prendre l’exemple des systèmes éducatifs pour un même système familial vers 1900 : la Russie est très en avance sur la Chine qui elle-même est en avance sur l’Inde. Les évolutions sont complexes. Lorsque l’alphabétisation parvient au même niveau pour l’ensemble de ces pays, le facteur de différenciation qui subsiste, c’est le facteur anthropologique.

Lexique

Endogamie : Par opposition à l’exogamie, l’endogamie est observable dans les sociétés où l’on choisit son partenaire à l’intérieur du groupe (non seulement social – homogamie – mais aussi géographique, professionnel, religieux), à l’exclusion des personnes touchées par un interdit. L’endogamie ne concerne qu’exceptionnellement la famille nucléaire (familles royales) mais pousse à un mariage préférentiel dans le clan, à un parent proche, comme le cousin ou la cousine.

Exogamie : L’exogamie est une règle matrimoniale imposant de chercher son conjoint à l’extérieur de son groupe social (clan, groupe territorial, caste, société, milieu social).

Famille patriarcale : La famille communautaire est un système familial dans lequel les relations entre parents et enfants sont de type autoritaire, les relations entre frères de type égalitaire. C’est un système familial patrilinéaire. Tous les fils peuvent se marier et amener leurs épouses au domicile parental. Ils forment ainsi une communauté fraternelle égalitaire mais soumise à l’autorité du père. Ce concept a été défini au xixe siècle par Frédéric Le Play. C’est l’une des trois variantes possible de la famille communautaire selon taud, patrilocale. Les deux autres: matrilocale et bilocale.

 

Famille nucléaire : Une famille nucléaire est une forme de structure familiale fondée sur la notion de couple, soit un « ensemble de deux personnes liées par une volonté de former une communauté matérielle et affective, potentiellement concrétisée par une relation sexuelle conforme à la loi » (B. de Boysson, Mariage et conjugalité, LGDJ, 2012, n 404). La famille nucléaire correspond à une famille regroupant deux adultes mariés ou non avec ou sans enfant. Ce terme est à l’opposé de la famille élargie et de la famille polygame qui peut compter plusieurs générations ou ne pas être fondé sur la notion de couple.

Famille nucléaire absolue : La « famille nucléaire absolue » caractérise un système familial dans lequel les relations entre parents et enfants sont de type libéral et les relations entre frères de type non égalitaire. Elle est foncièrement libérale. Elle est par principe ni vraiment égalitaire, ni franchement inégalitaire (même si les enfants bénéficient en général d’un traitement égalitaire). On retrouve donc principalement l’adhésion forte à des valeurs de liberté et le constat d’une certaine forme d’indifférence à la notion d’égalité.

Famille nucléaire égalitaire : La famille nucléaire égalitaire est un système familial dans lequel les relations entre parents et enfants sont de type libéral, les relations entre frères de type égalitaire. Elle est basée sur les notions de liberté et d’égalité, sur l’individualisme, et le refus de l’autorité. Frédéric Le Play avait défini ce concept au xixe siècle mais l’appelait péjorativement « famille instable ».

Famille souche : La famille soucheest un système familial dans lequel :

•          les relations entre parents et enfants sont de type autoritaire : marquée par le respect du père et la perpétuation des valeurs morales par la cohabitation de plusieurs générations.

•          les relations successorales entre frères sont de type non égalitaire. Un seul enfant, généralement l’aîné, succède au père et fait fructifier le patrimoine (domaine agricole, entreprise, …). Cependant, dans certaines régions, une sœur peut recevoir l’essentiel de l’héritage même en présence d’enfants mâles. Les enfants héritiers restent au foyer familial. Pour ceux qui ne le sont pas, le système reste souple. Ils peuvent rester s’ils sont célibataires ou bien s’ils sont mariés sans avoir les moyens de créer leur propre foyer. Une bonne part des enfants non héritiers quittant le foyer se mettent au service d’autres personnes ou de la communauté : église, armée, administration, enseignement, …

Patrilinéarité : La famille patrilinéaire est un système de filiation dans lequel chacun relève du lignage de son père. Cela signifie que la transmission, par héritage, de la propriété, des noms de famille et titres passe par le lignage masculin. On peut y opposer la matrilinéarité, voire la bilocalité.

Ouvrages d’Emmanuel Todd questionnant les systèmes familiaux

– L’origine des systèmes familiaux, Tome I. L’Eurasie, Paris, Gallimard, 2011.

– La Troisième Planète. Structures familiales et systèmes idéologiques, Paris, Le Seuil, 1983.

– L’Enfance du monde. Structures familiales et développement, Paris, Le Seuil, 1984.

– La Nouvelle France, Paris, Le Seuil, 1988.

– L’Invention de l’Europe, Paris, Le Seuil, 1990.

– L’Invention de la France, en collaboration avec Hervé Le Bras, Paris, Hachette-Pluriel, 1981, édition revue et complétée parue sous le titre Le Mystère français, 2013.

 

Compte rendu : Benjamin Leborgne, revu et amendé par Emmanuel Todd