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La loi anti-tabac et l’espace des sociétés

Depuis une trentaine d’années, la cigarette n’est plus en odeur de sainteté. Autrefois prônée, comme pendant la guerre, pour ses vertus sur la respiration (!), l’industrie du tabac est aujourd’hui très limitée dans sa communication, en particulier en France. Loin de moi l’idée de remettre en cause l’avancée sanitaire, mais cela va au-delà désormais : la guerre est déclarée à l’encontre des fumeurs. Avec des espaces faits pour eux, qui changent l’espace de chacun, voici une petite géographie face à la fumée.

Concentration de mégots sur les rails de la ligne C du RER  (Photo Yohan Lafragette)

Concentration de mégots sur les rails de la ligne C du RER  (Photo Yohan Lafragette)

Pourquoi déplacer les fumeurs ?

A la façon d’un parc naturel, il existe des zones de conservation de la santé publique où les fumeurs sont interdits (mais pas encore de corridor d’air « sain »). Grâce à cela, tout le monde peut se faire sa carte mentale des lieux à éviter ou à rechercher : pour sa santé, pas de terrasse de café, pas d’appartement de fumeurs, attention à l’entrée des gares, … Et pour les fumeurs, l’espace public en extérieur, le quai de la petite gare desservie entre deux métropoles… En intérieur, des espaces fumeurs sont organisés seulement en cas de nécessité : au cœur des aéroports par exemple. Séparant alors le monde sain du monde malsain, ces cages sont des salles de quarantaine où les « suicidés de la société » se retrouvent. Si les fumeurs doivent être parqués pour la santé de chacun, pourquoi ne pas interdire la cigarette dans ce cas (comme l’avait imaginé Jacques Attali (1)) ? En plus de la complexité d’une telle « prohibition », il ne me semble pas que la santé publique soit l’objet principal de cette ségrégation. Comment justifier que les gens puissent se déplacer dans un aéroport rempli de particules de kérosène tout en les éloignant de la fumée du tabac ? Même la cigarette électronique est autorisée, la loi ne veut donc pas éradiquer « le suicidé de la société » mais plutôt celui qui sent mauvais. Géographie de l’odeur, voici les fumeurs.

Une concentration néfaste ?

Interdire certains espaces pour les fumeurs, c’est concentrer la cigarette ailleurs. Plutôt qu’une odeur dispersée sur les quais de la gare Saint-Lazare, c’est un véritable nuage de mort concentré que l’on doit traverser à l’entrée et à la sortie. Il en va de même pour les gares desservies entre deux métropoles : pour s’arrêter ou prendre le train à Mâcon-Loché, il faut traverser la foule de fumeurs qui fait ses besoins « tabagiques » entre Paris et Lyon. Les portes de chaque wagon sont utilisées par une majorité de gens qui sortent juste pour fumer, et qui restent donc à proximité.

Dans mon lycée, je n’ai jamais autant senti la cigarette qu’après le passage de la loi anti-tabac. La porte d’entrée est une frontière où s’amassent les exclus, professeurs et élèves. L’odeur intense de cigarette est imposée dans cette zone à ceux qui viennent et repartent de l’école, mais aussi à ceux qui marchent sur le trottoir. Le groupe de fumeurs est une externalité négative reconduite à la périphérie par les lieux publics, que l’on peut voir comme des centres se déresponsabilisant sans se soucier des conséquences de leurs actions. Cela ressemble à une dynamique louable localement mais nuisible globalement. Il faut repenser ces havres de paix sans cigarettes pour réduire leurs effets pervers.

Des territoires attrayants ?

Néfaste pour les fumeurs « passifs », la loi l’est-elle aussi pour les fumeurs « actifs » ? De nouveaux territoires se créent pour les fumeurs, ce sont aussi des territoires de sociabilité. Le local à poubelles des boîtes de nuit est connu pour être un haut-lieu de flirt malgré l’odeur qui y règne. On peut y discuter en fumant, créant une forte distinction entre fumeurs et non-fumeurs. Débarrassée du tabac, la boîte de nuit sent alors la transpiration et l’alcool fort de basse qualité.

L’exclusion des fumeurs crée également un entre-soi. La mixité y est absente, et la cigarette n’est plus l’intruse mais la norme. Comment alors arrêter de fumer ? Le groupe d’amis se fait autour des gens rencontrés dans le froid à l’extérieur ou la promiscuité de la zone fumeurs à l’intérieur. Pour les non-fumeurs, un seul ami fumeur les contraint à vivre au milieu de la cigarette, où fumer est la norme. Là encore, la loi anti-tabac va à l’encontre de son objectif en créant de fait des centres de sociabilité pour fumeurs en les excluant de certains lieux publics.

Pour conclure, je me pose la question à la suite de Raphaël Enthoven « Pourquoi et en quoi il est plus toxique d’interdire aux gens de fumer plutôt que de les laisser tranquillement s’abîmer la santé ? » (2). Bien que provocatrice, cette question doit être pensée à travers le prisme de ces nouveaux territoires et de cette nouvelle organisation de l’espace, qui, me semble-t-il, va à l’encontre d’une lutte contre le tabagisme.

(1)  Des données  factuelles et les conclusions de Jacques Attali :http://www.attali.com/actualite/blog/social/bien-pire-que-le-mediator-le-tabac

(2)  (2) Une chronique de France Culture « Le monde selon Raphaël Enthoven » polémique et philosophique : https://www.youtube.com/watch?v=N-rtSI8xNlk&feature=youtube_gdata_player

 

Yohan Lafragette