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Le Cameroun, l’Afrique en miniature

En 1472, les Portugais avec à leur tête l’explorateur Fernando Pô arrivent sur les côtes du Cameroun et sont étonnés par les milliers de crevettes pullulant dans le fleuve Wouri. Ils baptisent cette terre inconnue des Européens « Rio dos Camarões », ce qui évolué en «Cameroun».  Au cœur de l’Afrique, proche de l’Équateur, le Cameroun combine à la fois tous les atouts et tous les problèmes du continent, au point qu’il est possible en s’intéressant au Cameroun, d’étudier dans un seul territoire, l’Afrique dans son ensemble.

Le poids des héritages coloniaux

Le Cameroun est revendiqué mais non exploité par les Portugais.  Au XIXème, les Allemands installent un comptoir de commerce près de Douala, ouvrant la porte à l’explorateur Gustave Nachtigal,  dont les expéditions permettent à Bismarck de déclarer le territoire comme protectorat allemand en 1884 sous le nom de Kamerun.

Cette appropriation est confirmée lors des conférences de Berlin en 1884-85 qui attribuent à l’empire allemand outre le Cameroun,  les actuels Togo, la Namibie, la Tanzanie et le Rwanda.  En 1911, en compensation du Maroc, le Kamerun allemand est agrandi par l’adjonction de territoires sous contrôle français leur ouvrant un accès au fleuve Congo. Au Cameroun, comme dans tous les territoires colonisés, on n’a jamais consulté les populations locales, mises devant le fait accompli.

Après 1918, la France et le Royaume-Uni se partagent les dépouilles de l’empire colonial allemand en Afrique. La France devient le tuteur mandaté par la SDN du Togo et du Cameroun en 1922. La langue française devient la langue véhiculaire, ce qui est à la fois un atout car une « lingua franca » facilite la communication et un handicap car elle fait disparaître certains parlers locaux et exclut ceux qui ne la maîtrisent pas.

Un territoire riche et convoité 

Le Cameroun regorge de richesses naturelles, tant agricoles : bananes, café, cacao que minières : or, diamant, fer, bauxite que les Européens exploiteront pour leur compte de 1884 à 1959.  Au Cameroun comme ailleurs en Afrique, les colonisateurs appliquent le principe du « pacte colonial » consistant à n’exporter des colonies que les matières premières, les métropoles se réservant la production de valeur ajoutée.  De fait, les importations de produits manufacturés européens dans les colonies ruinèrent l’artisanat local et les chances des pays de s’industrialiser,  en les confinant dans l’exploitation et la vente des matières premières,  jetant les bases d’une économie rentière.

Les colonisateurs ne visaient pas à développer le pays mais à en tirer le maximum de profits. Les infrastructures mises en place dans ce cadre : routes, chemins de fer, marchés de collecte de produit locaux, furent toutes orientées vers les intérêts de la métropole.  De même, l’administration coloniale développa les monocultures de plantation (hévéa, coton, cacao, café, sucre, banane) en spoliant les paysans de leur terre ce qui entraîna une chute de la production vivrière qui compromit parfois l’autosubsistance des populations locales.

Sur le plan humain, les colonisateurs ayant besoin de main d’œuvre, imposèrent le travail forcé.  Les chefs locaux qui refusaient de se plier aux ordres étaient fouettés en place publique. Les travailleurs qui essayèrent de se révolter voyaient leur famille (femmes, enfants) envoyées dans des camps d’otage, parfois même torturés, subissant par exemple le supplice de la cangue.

L’administration coloniale fut très loin d’exercer une « mission civilisatrice » car elle favorisa certaine ethnies, les dressant les unes contre les autres d’où parfois le développement d’antagonismes qui existent encore aujourd’hui, l’ensemble des colonisés étant soumis au code de l’indigénat.

En 1960 fut proclamée l’indépendance du Cameroun. La partie anglaise après un référendum fut coupée en deux. Le nord musulman rejoignit le Nigeria. Le sud intégra le Cameroun français pour former la République fédérale du Cameroun en 1961 laquelle est devenue en 1972, une République unie et non plus une fédération.

Le Cameroun, carrefour de l’Afrique

13éme pays africain par sa superficie (475 642 km²), ce pays de forme triangulaire, occupe une position charnière sur le continent africain avec pour voisins le Nigeria, le Tchad, la République centrafricaine, le Congo, le Gabon et la Guinée équatoriale.  Avec ces 350 km de côtes atlantiques, le Cameroun est la façade maritime de l’Afrique centrale et le débouché des pays enclavés que sont la Centrafrique et le Tchad.  Le port de Douala, premier port d’Afrique centrale, est ainsi le débouché du pipe line du Tchad .

A l’ouest, les plateaux couvrent les deux tiers du territoire (Plateau de l’Adamaoua et Plateau de l’ouest) ; au nord, les plaines représentent environ16 % du territoire.  Le plus haut sommet du pays est le mont Cameroun qui culmine à 4100 mètres au nord-ouest et est une attraction touristique importante, même si on ne peut y pratiquer le ski. En revanche, l’ascension du mont Cameroun à pied est une tradition, un peu «le tour de France » des Camerounais.  Tous les climats de l’Afrique du climat sahélien au climat équatorial se rencontrent au Cameroun qui a la chance de ne pas renfermer d’espaces désertiques. Ceci explique a diversité de sa végétation qui est un condensé de celle de l’Afrique subsaharienne avec forêts denses, savanes, steppes, forêts de montagne. Un potentiel économique inestimable car les forêts sont les réservoirs de multiples espèces de bois de construction, de cuisson, voire de pâtes à papier, tandis que les ressources en fruits, légumes, feuilles, plantes médicinales commencent à être à l’origine d’applications industrielles. Le relief et le climat chaud et pluvieux donnent au Cameroun de grandes ressources en eau pérenne et un important potentiel hydroélectrique, le 2ème d’Afrique, aujourd’hui valorisé à moins de 5% (moins de 1000 MW de puissance installée en 2010) malgré de puissants fleuves : Sanaga, Nkam, Bénoué qui pourraient être navigables avec des aménagements et devenir d’importants producteurs d’énergie.

Une économie en devenir

Sans être aussi bien dotée que la RDC, le Cameroun dispose d’importantes ressources minérales.  L’étain est exploité au nord du pays dans la région de l’Adamaoua. L’or à l’Est du pays. Le fer, découvert en 1984 à la frontière avec le Congo Brazza, a propulsé le Cameroun au 2éme rang d’Afrique et au 4éme du monde.  Exploité en consortium avec les Coréens, le gisement de diamants de l’Est, à la frontière de la RDC et du Congo, serait le plus riche gisement de diamants industriels du monde. Avec une réserve estimée à 736 millions de carats le Cameroun devrait, dans un proche avenir devenir un des principaux exportateurs du monde. On a trouvé aussi sur le littoral des gisements de syénite, matière première principale de l’industrie de la céramique et du verre et on a découvert du pétrole offshore en 1977 au Nord du pays mais dont la production reste modeste. En revanche, les quantités de gaz sont considérables (Douala, Kribi) et sont un atout pour l’autonomie énergétique et le développement du Cameroun si les infrastructures nécessaires sont construites.  En sus, malgré un potentiel solaire important et des possibilités de développement de l’éolien, les énergies renouvelables, en raison des coûts d’investissement et de la haute technologie qu’elles impliquent, sont encore sous utilisées au Cameroun comme dans l’ensemble de l’Afrique.

Le capital forestier

La forêt dense couvre 42 % de la superficie totale du pays. Elle est la 2éme richesse floristique d’Afrique après la forêt malgache. Un tel capital forestier offre au Cameroun d’énormes possibilités de développement de la sylviculture et d’une filière bois, source de création d’emplois et de revenus. Il est le principal exportateur de bois d’Afrique qui est le 1er produit exporté du Cameroun depuis 10 ans soit 1,342 million de tonnes, contre 587 719 tonnes pour les produits agricoles.  En 2010, le bois et la forêt représentaient près de 28 000 emplois et 82 millions d’Euros soit 6% de son PIB.  Son principal client est l’Union européenne qui lui achète environ 80% de ses productions. Néanmoins, ce capital forestier peu surveillé, doit être protégé de la déforestation et de la dégradation des forêts, objets de convoitises. Malgré l’interdiction d’exploitation du bois de grumes, c’est la principale marchandise que l’on trouve à Douala où les trafiquants prétendent que ces troncs d’arbre sont congolais.

 L’agriculture reste importante comme dans tous les pays d’Afrique sub-saharienne. Bien qu’au Cameroun, la SAU soit limitée à 15.4% des terres, elle représentait encore 44 % du PIB en 2004. Si l’activité agricole et la productivité du secteur ont chuté au cours du boom pétrolier des années 70, l’agriculture représente encore 20% du PIB et concerne toujours 60 % de la population active au Cameroun car l’agriculture vivrière est essentielle et grâce à la richesse du terroir, produit des surplus. « Grenier de l’Afrique centrale », on produit au Cameroun : la banane plantain (2 millions de tonnes), le manioc, le mais, l’igname, le mil, la pomme de terre, les haricots secs ou vertes, l’ail, l’oignon, l’ananas, le melon, la mangue, le pamplemousse qui sont commercialisés au Cameroun pour les besoins locaux mais aussi exportés vers les marchés voisins. Des échanges encouragées par la Banque Mondiale et l’OMC.

Le tourisme est une activité en devenir. La richesse de la faune et de la flore (5éme rang africain au point de vue de la diversité biologique) sont des atouts de développement, particulièrement de l’éco tourisme. Cependant, l’activité touristique est très réduite et en 2010, le Cameroun n’aurait attiré que 600 000 touristes internationaux dont une majorité de Français.  Il espère en recevoir 3 millions en 2015 mais malgré le souhait du Président Paul Biya qui voulait en faire en 1997, la 5ème activité de son pays, il n’a contribué en 2008 qu’à 1.5% du PIB et 1.3% des emplois en raison de l’éloignement, du coût des transports, du manque d’infrastructure et de l’insécurité.

Une population jeune, un atout ?

Le Cameroun a 22 millions d’habitants en 2013, un fort accroissement démographique lié à l’effet combiné d’une hausse de l’accroissement naturel et un allongement de l’espérance de vie, passée de 44 ans dans les années 70, à 53 ans aujourd’hui. Avec un taux de fécondité de 4.82 enfants par femme en 2013, il fait partie des pays dont la démographie n’est pas maitrisée et dont la population double à ce rythme tous les 15 ans.  Une donnée à rapprocher de la forte mortalité infantile : 61 pour mille contre 3.34 en France.  L’Etat n’ayant aucune politique antinataliste, les jeunes de moins de 30 ans représentent 64 % de la population du pays. S’ils sont formés, encadrés, ils sont en mesure de réaliser des prouesses techniques telles que celle d’Arthur Zand, fondateur de la start up Cardio Pad) ou sportives comme le footballeur d’Everton Samiel Eto’o mais se pose le problème de l’éducation. On déplore au Cameroun un phénomène d’abandon scolaire lié à la déficience du système éducatif local. Les écoles primaires censées être gratuites sont payantes ce qui oblige les parents à choisir entre leurs enfants et à privilégier les garçons. Les parents sont aussi souvent contraints de construire eux mêmes les écoles.

Sans investissement sérieux, le Cameroun ne pourra pas transformer son avantage démographique en bonus, condamnant ses ressortissants à l’exil ou à la précarité.

Les Camerounais restent cependant dynamiques et la population jeune se regroupe dans des associations orientées vers des actions d’entraide, de solidarité et de développement socio-économique comme des tontines de travail ou d’argent.

La population du Cameroun est l’une des plus diversifiée d’Afrique Noire ce qui pourrait être une richesse car elle rassemble prés de 230 ethnies, ayant chacune sa propre langue, ses propres coutumes mais partageant des « lingua franca » :  80% Des Camerounais sont francophones et 20% sont anglophones.  Sur le plan religieux, on estime que 35% de la population est animiste, 40% chrétienne et 25% musulmane. Comme souvent en Afrique sub-saharienne, la population camerounaise respecte toujours l’organisation sociale traditionnelle. La population se regroupe en lamidats, chefferies, villages, clans dirigés selon les cas par un lamidos, un chef ou fon et un patriarche, des structures admises mais archaïques qui freinent parfois la modernité.

 Une économie « paresseuse « 

Les produits de base (cacao, coton, café, huiles végétales, bois) représentent la majeure partie des exportations mais assurent des revenus fragiles à cause de l’instabilité des cours sur le marché mondial, si bien que l’incertitude pèse en permanence sur les budgets qui subissent de très amples fluctuations.  Une situation de précarité et de dépendance dénoncée par le FMI en 2011.

A l’exception de l’agriculture et de l’administration, le seul secteur créateur d’emplois est le secteur informel dont le caractère négatif est la précarité et le manque de perspectives.  C’est cependant insuffisant car si le taux de chômage du Cameroun, selon les critères de l’OIT est estimé à 3.8% environ, le sous emploi touche 70% de la population active car 90% des travailleurs tirent leurs revenus du secteur informel.  

Les effets négatifs des PAS

Les efforts de développement du pays ont été rendu difficiles par les PAS [Programmes d’Ajustement Structurel] du FMI, imposés au Cameroun en 1988.  Comme ses voisins,  le Cameroun a du réduire sa dette en réduisant ses dépenses et en augmentant ses  recettes.  Les PAS se sont soldés par la baisse des dépenses publiques d’éducation, de santé, de traitement des fonctionnaires, par le gel des recrutements des fonctionnaires, par l’aggravation de la pauvreté et des inégalités de revenus, par la hausse du chômage.  Pour obéir au FMI, le pays fut aussi contraint d’exporter au maximum afin de faire entrer des devises nécessaires au remboursement de sa dette extérieure. Entre 2000 et 2004, le Cameroun y a consacré entre 45% et 60% du revenu de ses exportations, or on peut aisément s’imaginer ce qui se passe lorsque 30 pays exportent tous en masse les mêmes produits. Cette situation aboutit fatalement à une baisse des cours des exportations tandis que les produits importés sont toujours de plus en plus chers.  Les PAS, s’ils répondent aux exigences de la finance mondiale et des créanciers, n’apportent aux habitants des pays où ils sont imposés, qu’une baisse de niveau de vie et des perspectives de développement limitées.

Cette conjoncture pénible a été aggravée au Cameroun, comme souvent en Afrique, par les faiblesses de la « démocratie » qui nuisent au développement du pays. Les effets du discours de La Baule de François Mitterrand en 1990, ont été pervers. En assortissant l’aide de la France au multipartisme, on n’a pas développé la démocratie mais au contraire, on a affaibli l’opposition émiettée, dispersée et sans réelle aura, ni véritable leader. Le pouvoir en place a encouragé la création d’une foultitude de partis politiques pour maintenir sa prééminence et on compte aujourd’hui plus de 250 partis politiques au Cameroun !

Les agents de l’état, le personnel administratif manquent d’enthousiasme et sont très mal payés ce qui est une des causes de la corruption. Le manque de contrôle facilite les détournements des fonds publics par certains dirigeants qui disposent parfois de comptes en Suisse et autres paradis fiscaux.

Le poids des traditions

Avec 230 ethnies, il est difficile au Cameroun d’instituer une solidarité nationale car

il existe nombre de préjugés et de méfiances entre les différents groupes. Ces oppositions ont été avivées à la période coloniale.  Par exemple, l’hostilité des groupes du sud à l’égard des Bamiléké a été « récupérée»par l’administration coloniale pour lutter contre les indépendantistes UPCistes dans les années 50.

Au Cameroun, comme dans toute l’Afrique sub-saharienne, les traditions bien ancrées vont parfois à contre courant du progrès et de la modernité. Ainsi, les guérisseurs qui s’opposent à l’introduction et à la diffusion de la médecine moderne qui les priverait de leur clientèle habituelle ;  les patriarches qui rejettent le changement et le progrès qu’ils considèrent comme des facteurs de destruction de leur influence dans la société, s’en prenant aux habitants adoptant un mode de vie occidentalisé (exemple : cuire sur un réchaud électrique ou au gaz plutôt qu’avec une marmite posée sur un foyer de trois pierres.) ; les zélotes des coutumes patriarcales  comme celles qui privent les veuves d’autonomie civile en les obligeant à servir la famille du défunt et qui prônent la polygamie.

Les horizons restent étroits car la vision que les élites ont du développement, se focalise uniquement sur leur localité d’origine et leur lignage.  Elles n’appréhendent pas le pays comme une globalité et cela se traduit par des marginalisations de certaines régions.  Protégeant leur lignage, soutenu par lui et polarisant le pouvoir, le clanisme s’érige en pratique politique qui se substitue aux partis traditionnels.  Ainsi les régions de l’ex Cameroun occidental, (sud-ouest, nord-ouest), qui réclament le retour à un Cameroun fédéral, ne se sentant pas suffisamment représentées dans les institutions malgré la tradition d’un premier ministre anglophone.

Avec de telles pesanteurs, un tel clientélisme et autant de rivalités entretenues, il est difficile de développer le pays.

De nombreuses menaces exogènes

Nombre de conflits africains ont des conséquences au Cameroun que sa position géographique place au centre de tensions étrangères.

Boko Haram (L’éducation occidentale est un pêché) est une secte fondée en 2002 par Mohamed Yusuf.  L’idéologie du mouvement s’inspire de l’islamisme salafiste des talibans d’Afghanistan, rejetant toute modernité et tout ce qui a trait à l’occident.

On estime que la secte compte environ 30.000 membres appartenant majoritairement à l’ethnie kanouri, éparpillée entre le Niger, le Cameroun et le Tchad, dans la région de Borno. Selon le gouverneur de l’état de Borno, 176 enseignants y ont été tués par Boko Haram entre 2011 et 2014. En effet, Boko Haram profite de la situation difficile que connaissent ces régions et du manque de structure éducative pour prospérer. Beaucoup des membres de la secte sont analphabètes. Ils sont donc plus faciles à endoctriner et n’en ayant pas profité eux, mêmes,  sont hostiles à l’éducation censée répandre une modernité qu’ils redoutent et condamnent car ils en ont été exclus.

En mars 2014 s’est tenu à l’Élysée un mini sommet, où François Hollande a invité ses homologues du Niger, du Nigeria, du Tchad et du Cameroun. L’objectif est d’accroître la coopération entre les états directement menacés par la secte islamiste. Cela n’a pas empêché durant l’été 2014, un certain Aboubacar Shekau de proclamer un califat islamique dans une ville situé au nord est du Nigeria dans l’état de Yobe tandis que les contacts entre l’EIIL et Boko Haram sont avérés voire revendiqués.

La crise centrafricaine a des répercussions au Cameroun à qui elle coûte cher : plus de 3 milliards de FCFA par mois (6 millions d’euros) depuis 2013. Le port de Douala est la principale voie d’exportation des produits centrafricains, mais depuis le début de cette crise, la route commerciale qui voit transiter des milliers de camions chaque année est inactive et les camions immobilisés.

En décembre 2013, la résolution du Conseil de Sécurité des Nations-Unies d’intervenir s’est traduite par la mise en place de la MISCA [Mission Internationale de Soutien à la CentrAfrique] sous conduite africaine, avec l’appui des forces françaises et le début de l’opération SANGARIS avec des objectifs clairs (désarmement des groupes armés, rétablissement d’un niveau de sécurité minimal). Cette force succède à  la FOMAC (FOrce MUultinationale d’Afrique Centrale) en action en Centrafrique, avec des soldats camerounais et gabonais principalement.  Déployés à l’époque pour sécuriser Bangui et éviter l’entrée dans la ville des rebelles de la SELEKA, ils ne sont pas parvenus seuls à sécuriser la zone mais leur mobilisation a ravivé les angoisses du Cameroun. En effet, depuis le début de la crise, la Cameroun a accueilli 80 000 réfugiés centrafricains selon le Haut-Commissariat aux Nations-Unies pour les Réfugiés, mais les infrastructures sanitaires dans l’est du pays sont débordées car le Cameroun est démuni face à cet afflux, source de nouveaux risques et de nouvelles tensions.

Une des grandes craintes du Cameroun est la conséquence perverse du brain drain, en pleine expansion. Depuis le milieu des années 1980, l’exode des jeunes et des cerveaux s’est amplifié à la faveur de la crise économique qui a contribué à rétrécir considérablement le marché national de l’emploi tandis que les nouvelles routes de la mondialisation et de la communication facilitaient les départs.

Les départs se font principalement vers l’Europe occidentale et l’Amérique du Nord, surtout vers l’Allemagne et le Canada mais on compte aussi des départs vers l’Afrique (Gabon, Guinée équatoriale, Côte-d’Ivoire, Afrique du sud etc..) à la recherche d’opportunités.  Depuis peu, on enregistre des départs vers l’Asie, principalement vers la

Chine, où certains étudiants sont attirés par des bourses accordées par le gouvernement chinois. Depuis 3 ans, il y a une faculté de Mandarin à l’université de Yaoundé et les instituts Confucius se multiplient au Cameroun comme dans toute l’Afrique

Une partie de ceux qui émigrent sont des intellectuels, des personnes ayant acquis un solide bagage scientifique, voire technique.  On y trouve des médecins, des professeurs, des avocats, des musiciens, des écrivains. Pour la petite histoire, 60% des écrivains, et 70% des musiciens camerounais vivent à l’étranger. La fuite du personnel hautement qualifié est un frein au développement et une perte sèche pour le pays qui a investi pour la scolarité de l’étudiant, mais n’a pas de retour sur son investissement. On constate ainsi une pénurie des cardiologues au Cameroun.

Les intellectuels camerounais vivant au pays, du moins l’écrasante majorité d’entre eux,  ne jouent pas leur rôle d’éclaireurs des dirigeants politiques et du peuple et de chantres du progrès économique et social, comme Aimé Césaire le fit aux Antilles. Or dans un pays en proie à de nombreux maux, ils auraient leur place. Ils devraient se sentir concernés par des questions aussi fondamentales que le modèle et les valeurs de la société à construire : l’indépendance de la justice, la politique linguistique et culturelle, le rôle des partis politiques, le partage des richesses nationales, l’insertion des jeunes dans le monde l’emploi etc…

Au Cameroun, ils n’osent pas critiquer le régime ou dénoncer des dérives dans des médias sous peine de sanction. Il y a ainsi une fuite des enseignants vers des pays voisins (Gabon, Cote d’Ivoire, Afrique du sud) où ils sont 2 à 3 fois mieux payés. Ainsi, Achille Mbembe, historien, grand spécialiste des questions postcoloniales en Afrique, exerce t-il aujourd’hui en Afrique du Sud

Quelle stratégie adopter pour aller vers un véritable développement ?

En 2010, le président de la République Paul Biya, en fonction depuis 1982,  annonçait lors de la cérémonie de célébration des 50 ans de l’Indépendance, son désir de faire du Cameroun un Etat émergent à l’horizon 2035, avec 3 objectifs :

Mais ces intentions louables sont-elles réalistes et suffiront t-elles à faire du Cameroun un pays émergent ? Quelle stratégie adopter ?

Le Cameroun ne pourra accéder au développement auquel il aspire depuis longtemps, que si son administration publique et sa population consentent à œuvrer de concert. En effet dans un pays aussi étendu et varié, il faut au préalable obtenir un large consensus en faveur des réformes à mettre en œuvre, pour mener à bien des politiques telles que la réforme de la fonction publique, la lutte contre la corruption, les programmes de l’enseignement primaire ou secondaire etc…

Il faut au préalable que le pays mette en œuvre un « agenda de développement ». C’est souvent le problème car en l’absence d’une telle « feuille de route », on ne sait pas agir efficacement faute d’une planification organisée et progressive. Au Cameroun, on pourrait imaginer de développer les infrastructures de transports et de communication qui précéderait une intensification de l’agriculture, dont l’accumulation de capital permettrait de développer l’industrie, etc.  Par exemple, commencer par améliorer la production et la distribution d’électricité car les coupures intempestives dissuadent les investisseurs et freinent la productivité. Le potentiel de production hydroélectrique, gazier, solaire est bien réel, il ne reste qu’à le faire fonctionner.

Une des priorités d’une bonne gouvernance est l’instauration d’une administration publique honnête, tournée vers l’intérêt général et correctement recrutée et payée car cheville ouvrière de toutes les réformes.  Il faut rompre avec le clientélisme et les systèmes de quotas ethniques pour revenir aux critères de compétence et de mérite dans la plus grande transparence possible. Disposer de fonctionnaires formés et compétents percevant des traitements suffisants pour se consacrer exclusivement à leur mission et ne faisant pas payer des services censés être gratuits.  A l’inverse, il faudrait sanctionner les agents coupables de détournement de fonds ou de corruption avérée.

La présence au Cameroun de nombreuses entreprises publiques nourrit les craintes des investisseurs privés qui s’inquiètent à juste titre d’une concurrence inégale. Le Cameroun est une économie mixte où l’État est omniprésent malgré son évidente déficience. Pour faire progresser le pays, le Cameroun devrait se désengager de la production de biens et services. Comme au Sénégal, au Bénin, au Niger, au Burkina-Faso ou au Mali qui ont mis en place des agences d’exécution de travaux d’intérêt public, dotées d’une autonomie financière qui les mettent à l’abri des interférences de l’Etat. Ainsi dégagé d’une partie de ses tâches, l’Etat central pourrait laisser faire les marchés et se recentrer sur ses tâches régaliennes : monnaie, impôts, éducation, justice, sécurité, affaires étrangères.

Pour attirer des entrepreneurs, il faut doter le Cameroun d’un cadre juridique et judiciaire approprié, réduire la pression sur la fiscalité qui selon les branches économiques peut représenter de 10 à 30% du chiffre d’affaires. On pourrait réduire aussi le surcoût des « pots-de-vin » en simplifiant les procédures de création d’entreprises. Depuis 2001, on va dans ce sens avec la mise en place du « guichet unique », qui donne la possibilité aux opérateurs économiques d’effectuer toutes les formalités administratives en rapport avec leurs activités dans un seul et même bureau.

Un grand souci reste l’emploi et le futur des nouvelles classes d’âge pour transformer la charge actuelle qu’elles représentent en « bonus démographique ». L’Etat pourrait par exemple attirer les investisseurs à travers un allégement, voire des exonérations d’impôts, en échange de création d’emplois. Le secteur informel est trop important pour disparaitre mais pourrait évoluer à l’aide de promotion et de soutien de l’Etat ce qui permettrait non seulement d’accroitre sa contribution au PIB du pays, mais aussi de faciliter la création des emplois durables en donnant aux petits entrepreneurs indépendants plus de facilités d’accès au crédit et une certaine légalité. Pour y parvenir, on peut s’appuyer sur la micro finance, accès privilégié au capital des micro- entrepreneurs du Sud et dont les établissements spécialisés fleurissent en Afrique.

Répondre aux besoins primaires de la population en pleine croissance, implique d’améliorer la productivité des productions agricoles et d’accroitre les volumes exportés pour créer du capital en suivant l’exemple de la « Révolution verte » indienne.   L’Etat pourrait comme l’Inde, aider les planteurs à se procurer des intrants et des semences de qualité avec l’aide et le soutien de la FAO entre autres.

Une autre stratégie, inspirée par le succès des ZES chinoises, est le développement des zones franches pour attirer des entreprises, en s’appuyant sur la chance que représentent la zone littorale atlantique et le port de Douala.   Depuis 1980, il s’en crée régulièrement dans les pays du sud (Brésil, ile Maurice, Maroc, Corée du Sud, Inde), pourquoi pas au Cameroun ? L’expérience des grandes OIG (FMI, Banque Mondiale), voir de la Chine pourrait être un atout de poids pour le néophyte Etat camerounais.

Ceci repose la question de la souveraineté monétaire du Cameroun qui utilise toujours le Franc CFA (un Euro = 656 Franc CFA) ce qui induit un contrôle de ses finances par la Banque de France. Pour accéder au développement le Cameroun ne devrait-il pas disposer d’une véritable souveraineté monétaire ? Les pays africains y réfléchissent depuis plusieurs années mais aucun n’en a la possibilité à l’échelle de son territoire.  A défaut de crée sa propre monnaie, le Cameroun devrait s’associer avec d’autre Etats d’Afrique centrale pour concevoir et gérer une monnaie commune dans le cadre d’une union monétaire régionale. Une idée séduisante mais que les dernières péripéties de l’Euro rendent moins alléchante aujourd’hui que dans les années 2010.

Conclusion

Le Cameroun doit mobiliser ses propres ressources avant de se tourner vers le soutien international et non l’inverse. Il a la chance d’avoir une importante diaspora qu’il doit sensibiliser à cette question et qui a les moyens d’y parvenir. L’épargne de la diaspora, peut servir à financer le développement de leur pays d’origine si elle est utilisée à l’investissement et non à la consommation, ce qui passe par des réformes intérieures primordiales pour assurer la satisfaction des besoins primaires de chacun sans un apport extérieur.

La Banque Mondiale dans un rapport de 2010, souligne que les transferts de fonds des migrants, représente une source de plus en plus importante du financement du développement. Ces apports qui dans certain pays d’Afrique dépassent l’aide publique au développement, sont trop souvent gaspillés ou sous utilisés.   Cependant les exemples ponctuels d’investissements réussis se multiplient. Selon la Banque Mondiale, l’argent envoyé par les Maliens vivant en France a contribué à la construction de 60% des infrastructures de leur pays d’origine entre 1995-2005. A titre de comparaison, la diaspora camerounaise envoie chaque année plus de 200 millions d’euros, celle du Nigeria plus de 1 milliard de dollars. Partout, des comptes d’épargne et des fonds d’investissement locaux se développent, servant à accroître le volume des productions agricoles par exemple et l’idée de banques spécialisées accueillant et redistribuant ces capitaux de la diaspora, germe un peu partout en Afrique.

Le développement du Cameroun et sa route vers l’émergence passent aussi par un changement de paradigme en transformant le FMI et la Banque Mondiale de gendarmes en partenaires. La hausse du cours des matières premières (cacao) pourrait le laisser imaginer mais tout dépend aujourd’hui prioritairement de la réduction de l’insécurité dans la région et la maitrise de la démographie.

A Mulhouse, le 25 septembre 2014 au café l’Avenue. Ulrich Ngatcheu, étudiant de 2ème année de Prépa ECS.

Notes : Françoise Dieterich

Bibliographie

Le Cameroun face au défi du développement : Atouts, obstacles et voie à suivre, Kengne Fodouop. L’Harmattan 2011