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Le temps : nouvelle clé du développement urbain ?

Présentation par Dominique Royoux, professeur de géographie à l’Université de Poitiers et directeur du laboratoire Ruralités.
Ce Café Géo a eu lieu le mercredi 13 décembre 2017 à la Brasserie des Cordeliers à Albi à partir de 18h30.

Présentation problématique :

En Italie, durant les années 1980, l’accès au travail pour les femmes a permis de repenser la gestion du droit au temps et de remettre en cause le rapport entre les genres. C’est le point de départ des politiques du temps qui se sont peu à peu diffusées dans le reste de l’Europe, et très rapidement en France. Les politiques temporelles, en faisant l’articulation entre temps sociaux et territoriaux, questionnent la société. Elles se posent en alternative à l’ensemble des pratiques contemporaines de construction de la ville et apportent donc un nouvel éclairage sur les pratiques d’aménagement urbain. La prise en compte des usages différenciés dans le temps permet de redessiner de nouvelles pratiques d’investissement de l’espace dans la ville. Penser l’aménagement sous l’angle du temps permet la conception d’infrastructures qui évoluent selon les temps et les usages.

Les citoyens souhaitent aujourd’hui participer à l’élaboration des politiques puisqu’ils sont les premiers utilisateurs des services de la ville. Les politiques temporelles signent un renouveau dans l’aménagement urbain. Elles amènent aussi à repenser l’espace public. En effet, elles peuvent permettre de redynamiser certains espaces peu fréquentés. De plus, les politiques temporelles nous questionnent sur l’usage des espaces en ville. L’objectif est donc de fusionner le temps et l’espace. On peut parler de « chrono-urbanisme ». Le deuxième objectif est aussi d’aménager la ville en alliant le long et le court terme. Le développement de ces politiques permettrait d’associer à la ville une planification plus souple.

Compte-rendu :

Compte-rendu réalisé par Clémentine GATTI et Morgane THEMIOT, étudiantes en troisième année de Licence de sociologie et de géographie, repris et corrigé par Thibault COURCELLE et Mathieu VIDAL, enseignants-chercheurs, co-animateurs des Cafés Géo d’Albi.

Eléments de la présentation :

Dominique Royoux a toujours été géographe mais a travaillé longtemps dans une collectivité territoriale, c’est par ce biais qu’il s’est intéressé aux politiques publiques et leur rapport à l’espace en général, ainsi qu’à la question du temps qui est très vite apparue essentielle au sein des politiques publiques. Il est aujourd’hui Professeur de géographie à l’Université de Poitiers et a dirigé le service « Prospective et Coopérations Territoriales » du Grand Poitiers, et il préside l’association nationale « Tempo Territorial »[1] qui regroupe les agences des temps des collectivités territoriales. Ses recherches portent principalement sur les territoires, les innovations territoriales, ainsi que sur la caractéristique du temps.

Les phénomènes favorisant l’intérêt de la géographie du temps :

La géographie du temps ou « time geography » est assez ancienne et a débuté en Suède. Ce pays avait déjà repéré que les trajectoires individuelles laissaient une marque sur l’espace d’une manière particulière. Mais cette géographie était tombée en désuétude, elle s’est renouvelée depuis les années 2000 sous l’impact de quatre phénomènes simultanés :

Ces quatre facteurs fondamentaux ont bouleversé la façon de vivre ensemble, de travailler, de se déplacer, etc. Ils placent cette question de la maîtrise du temps comme une nouvelle marque des inégalités contemporaines. Il y a ceux qui peuvent maîtriser leur temps et ceux qui ne le peuvent pas. Il y a ceux qui peuvent avoir recours à des services extérieurs et qui ont les moyens de se payer des services du temps comme de multiples types de gardes, y compris assez innovantes. Dans tous les cas, ce sont fondamentalement de nouvelles marques des inégalités contemporaines, des inégalités socio-spatiales. Face à ces inégalités croissantes, à la fin des années 2000, des collectivités, la puissance publique locale, ont été interpellées sur ce terrain-là, alors qu’elles n’y étaient pas forcément préparées. Elles ont dû revoir la façon de gérer l’accessibilité, la mobilité ou bien l’organisation de l’espace selon les types de temps que ces espaces pratiquent ou recueillent.

 

La prise en compte de l’articulation des temps sociaux :

Il faut également prendre en compte l’articulation ou la conciliation entre les activités de jour et de nuit, avec une nuit qui, aujourd’hui, grignote de plus en plus sur les activités du jour. Les supermarchés ou les hypermarchés qui fermaient à 20h il y a quelques années ferment parfois à 21h ou 22h, voire à 23h le vendredi soir ou le samedi soir sans se soucier vraiment qu’il y ait des salariés pour rendre ce service. Ceux-ci ont évidemment des problèmes dans l’articulation de leur temps sociaux. Il y a d’autres thèmes à prendre en compte, par exemple celui de l’éclairage public qui renvoie à des problèmes – si l’on éclaire ou pas – de sécurité, de sécurisation des parcours, etc. D’après plusieurs enquêtes, beaucoup de femmes n’emprunteraient pas de parkings publics souterrains le soir, ce qui représente donc une entrave à venir pratiquer des activités culturelles. Du coup, il y a de nouvelles expressions qui apparaissent depuis le début des années 2000, notamment « articulation des temps sociaux », qui se définit par l’articulation entre le temps de travail et le temps hors travail. Le temps étant un bien privé sensible, les gens sont très réticents à l’idée de se voir imposer son temps personnel par d’autres autorités. La contrainte du temps imposé par d’autres rend sensible, fait réagir, et du coup, cela renvoie au terme de la concertation pour l’organisation des temps, et c’est là que le lien avec la citoyenneté se fait ou se fera un petit peu plus tard. Cette question-là est tellement importante que le réseau « Tempo Territorial » a réussi à peser sur des États pour faire adopter une recommandation par le Conseil de l’Europe, en 2010, sur le droit au temps. Tempo Territorial a essayé de populariser cette notion du droit au temps qui atteint cette dimension de la concertation et intégrait surtout cette dimension de l’attention apportée à cette fameuse articulation entre les temps sociaux, notamment l’articulation entre les temps de travail (pour ceux qui travaillent) et les autres temps.

C’est la même chose pour l’articulation entre le temps d’études et le temps de travail. Dominique Royoux a impulsé avec d’autres organismes, au sein de l’université de Poitiers, une étude sur le temps des étudiants et sur leurs difficultés de plus en plus grandes à concilier leurs temps d’études avec leurs temps de travail qui a beaucoup de répercussions sur le temps de repas, de la gestion associative, etc. Et donc, au final, qui se répercute sur la qualité des études tout simplement. Il faut donc reprendre cette question en amont et cela nécessite de l’approfondir.

L’origine de la politique du temps en Italie et en France :

Cette politique du temps et sa marque dans les autres pays est née en Italie aux débuts des années 1990 et de la part des femmes italiennes qui appartenaient au Parti communiste italien, qui était très dynamique au tournant des années 1990-2000. Elles s’étaient éloignées du marché du travail et elles voulaient y revenir les premiers temps de la crise qui était forte à ce moment-là. Elles ont négocié leur souhait de revenir sur le marché du travail en associant leur retour à de meilleures mobilités, à des modes de gardes plus performants, etc. Tout un arsenal de services qui conditionne l’entrée effective des femmes sur le marché du travail. C’est cette transversalité qui est importante. Le temps ne peut s’envisager qu’avec la prise en compte des connections avec les autres temps sociaux et les activités humaines qui favorisent, effectivement ou pas, ce retour sur le marché du travail. Cette mobilisation en Italie a abouti à la loi Turco, qui oblige les maires dans toutes les villes italiennes de plus de 30 000 habitants à coordonner des horaires sur les territoires dont ils ont la maîtrise, pour, par exemple, que lorsqu’un train arrive, un bus soit prévu pour assurer le cheminement, pour que les horaires des hôpitaux soient coordonnés avec les horaires des crèches, etc. Ce sont les maires qui sont responsables de cette bonne conduite de l’articulation ou non.

En France, le premier ministre Lionel Jospin était favorable dans son programme présidentiel a une bonne prise en compte du temps, mais il a perdu les élections présidentielles de 2002. Il avait annoncé, pendant les entretiens de la ville de Créteil cette année-là, juste avant les élections, que la France allait suivre l’exemple italien. Si quelques collectivités françaises font des choses – une trentaine sont membres du réseau Tempo Territorial – elles restent peu nombreuses en regard des collectivités italiennes. Il y en quelques-unes également en Espagne, en Allemagne, au Pays-Bas, en Belgique ou en Finlande. Mais en France, ces politiques typiquement transversales qui portent sur de l’humain et de la coordination d’activités humaines ont du mal à s’implanter.

Cette difficulté n’est pas exclusivement propre aux politiques du temps, on la retrouve pour les politiques du développement durable ou pour la lutte contre les discriminations, qui sont pourtant affirmées depuis longtemps comme des thématiques que devraient reprendre les collectivités, mais qui sont mal reprises, ou uniquement sur le compte du volontarisme. Il faut qu’il y ait des élus moteurs qui y croient et soient conscients que ces motifs ne sont pas de simples gadgets et qu’ils sont sans doute aujourd’hui au cœur du fonctionnement du développement urbain. La situation progresse notamment, et paradoxalement par le biais des grandes villes, car elles ont plus que d’autres des problèmes d’articulation à gérer. Rennes, Paris, Lyon, Strasbourg ou bien Lille sont dans le réseau Tempo Territorial et s’intéressent à ces questions-là.

Le cas de Poitiers et du Futuroscope :

C’est parfois un déclic qui incite des élus et les techniciens qui les accompagnent à se s’intéresser à la gestion du temps. À Poitiers, le maire de l’époque, Jacques Santrot, a été très touché par le cas d’une femme seule avec enfants qui était au chômage depuis longtemps et qui avait enfin retrouvé un travail sur le site du Futuroscope. Le Futuroscope est un parc de loisir qui a généré beaucoup d’hôtels dans sa périphérie, créant beaucoup d’emplois notamment dans le secteur de la propreté. Cette femme était employée de ménage dans un hôtel, mais celui-ci l’engageait à 6h du matin. Or, elle habitait à 15 kilomètres du site et avait donc écrit au maire pour demander que la crèche soit ouverte à 5h30 et qu’il y ait un bus qui fasse le trajet entre son quartier et le Futuroscope. Il y a tout un cortège d’emplois sur lesquels la collectivité est sollicitée sur la question du transport.

 

Les conséquences de la loi Aubry sur la réduction du temps de travail :

La fameuse loi Aubry (1998-2000) sur l’aménagement et la réduction du temps de travail est un phénomène silencieux qui a eu de gros impacts territoriaux. D. Royoux a fait une enquête avec l’agence régionale de l’amélioration des conditions de travail sur les protocoles de réductions des temps de travail. Beaucoup de PME et de PMI avaient été questionnées pour voir comment elles structuraient le temps de travail de leurs salariés. En général, là où les protocoles sont résumés en cinq grilles horaires pour les PME autour de 10 à 100 salariés, c’est-à-dire avec cinq possibilités de décaler la sortie du travail, celles-ci étaient passées à quinze grilles horaires en moyenne sur le bassin d’emploi. Évidemment cela déstructure complètement l’offre de transports en commun structurée depuis des années pour transporter les salariés après leurs sorties d’embauche, communes à tout le monde. Gérer quinze sorties devient un véritable casse-tête pour les compagnies de transports en commun. Ces problèmes étaient tellement massifs et de différentes natures, au tournant des années 2000, que les collectivités et plus généralement la puissance publique locale ont été interpellées, ainsi que des associations qui rendent des services publics pour ces collectivités, notamment sur les services de gardes.

La nécessaire synchronisation face aux désynchronisations :

Le premier mot pour qualifier les politiques temporelles est celui de synchronisation face aux désynchronisations. La première tâche qui revient de plus en plus aujourd’hui dans la sphère publique, sous l’égide de la sphère privée, c’est cette myriade d’individus qui connaissent des désagréments, de la désynchronisation, des disjonctions temporelles. Le premier travail auquel se sont attelés des collectivités mais aussi des collectifs divers a été de resynchroniser des horaires en fonction des principaux horaires de travail ou des flux de déplacements des habitants, des actifs et même des inactifs. La question de la coordination des horaires des commerces dans les villes moyennes, hors grandes villes, est primordiale. Il n’est pas rare que des commerces ne soient pas ouverts entre 12h et 14h, alors que les centres villes de ces villes moyennes, même si c’est de moins en moins le cas par endroit, sont de grands cœurs d’emplois. Les actifs flânaient sur leur temps de pause mais ne pouvaient rien acheter. Pour eux c’était important car beaucoup habitaient à 20 ou 30 kilomètres et c’était plus intéressant de faire les achats entre 12h et 14h, que de les faire à la sortie du travail le soir. Cette situation est la même concernant les administrations, les banques, etc. Plusieurs collectivités, plusieurs villes, ont donc travaillé sur cette simultanéité des horaires et sur cette resynchronisation des activités humaines.

Il y a deux facteurs qui reviennent toujours immanquablement. Premièrement, ce sont les mouvements pratiqués de simultanéité des activités. Quand on vient de la périphérie au centre-ville, les gens souhaitent faire toutes leurs activités (banques, courses, etc.) dans le même laps de temps. Et deuxièmement, c’est la fréquence des transports en commun. La représentation que s’en font les personnes qui veulent se déplacer en transports en commun est celle du métro parisien, qui ne peut évidemment pas être duplicable partout. Durant les années 1960 avaient déjà été inventées les cités administratives, avant d’être abandonnées. Le but était de pouvoir tout faire au même endroit. Cela a été déstructuré et déstabilisé par le zoning spatial préconisé par la fameuse Charte d’Athènes qui a produit de nombreux méfaits au fil du temps. Par exemple, dans beaucoup de villes ont été réinventés des guichets uniques à la rentrée scolaire, qui est un moment de stress temporel, notamment pour les femmes, les jeunes mamans salariées, qui, d’habitude, sont obligées de poser deux demies journées de congés pour inscrire leur(s) enfant(s) à l’école. Il est donc nécessaire de mettre, à des horaires décalés de 16h à 20h et dans des lieux accessibles, en général des centres socio-culturels des quartiers périphériques, tout ce qui compte pour s’inscrire à l’école. Ce condensé permet de faire en 45 minutes ce qui nécessitait deux demies journées. La nécessité de refaire du partenariat entre administrations, dans des lieux un peu nouveaux, revient peu à peu. A l’avenir, les tiers-lieux seront sans doute un peu les réceptacles de ces nouvelles formes d’organisation et de recours aux services et aux services publics en particulier.

L’innovation dans la gestion des mobilités :

Comment innover dans la gestion des mobilités ?

Certaines villes comme Rennes, et avec moins d’ampleur Montpellier et Poitiers, ont expérimenté le décalage des cours à l’université, qui a énormément soulagé les transports en commun. Lorsque 10 000 à 15 000 étudiants arrivaient massivement le matin à la même heure, à 8h, le décalage a produit ses effets. Un étudiant, Emmanuel Munch, a soutenu une thèse sur la manière de réguler les heures de pointe à Plaine-Commune, où environ 30 000 salariés arrivent tous les matins chez Orange ou à la SNCF, dans toutes ces grandes entreprises qui se sont installées autour du Stade de France, et qui sont toutes des entreprises où l’on peut pratiquer des horaires flexibles, notamment le matin. Malgré tout, la perte de temps persiste comme l’a montré E. Munch. Les déterminants sociaux sont plus forts et accepter des contraintes est plus fort que d’en tirer les bénéfices. Lorsque, par exemple, les hôpitaux déversent à 18h plus de 6000 employés d’un seul coup, auxquels s’ajoutent les 4000 employés administratifs des universités, tout ceci crée de nombreux embouteillages. Travailler sur la concertation entre les collectivités territoriales et les générateurs de temps, sur les décalages possibles mais aussi sur la concertation aux seins des entreprises et des administrations sur la prise en compte des contraintes extérieures des salariés est indispensable.

La coprésence au sein de l’espace public :

Le troisième axe des politiques temporelles est celui de l’organisation de coprésence dans l’espace public et dans l’espace urbain particulièrement. Comme il y a aujourd’hui de très nombreux horaires dits atypiques, l’espace public est pratiqué de manière continue. Le temps fordiste où tout le monde sortait à la même heure et pratiquait l’espace public de la même manière est un temps révolu. Des pratiques sont permanentes à l’espace public urbain de la part de tous les publics. Dans ce public hétéroclite, il y a ceux qui ont une déambulation rapide et ceux dont la déambulation est lente. Par exemple, à Poitiers, un petit conflit éphémère entre un groupe de jeunes skateurs qui occupait l’espace public et des personnes plus âgées qui avaient l’habitude de déambuler et qui ont été perturbées par ce rythme plus rapide des jeunes, a nécessité une petite médiation pour que chacun comprenne qu’il fallait respecter le temps de déambulation de l’autre.

D’une manière générale, l’augmentation des difficultés de la coprésence sur l’espace urbain a poussé à prévoir de souhaiter des calendriers d’occupation des espaces publics. Par exemple à Saint-Denis, une place a été aménagée pour que les personnes qui ont une déambulation plus lente aient un espace réservé, ainsi que les jeunes sur une autre partie de la place. Ces phénomènes d’aménagement assez inédits sont beaucoup plus fréquents dans les villes d’Europe du Nord. Séparer formellement les formes de déambulation peut paraître rigide mais parfois cela s’impose quand les masses, les densités humaines sont très importantes. Cela demande une concertation quasi permanente, et également de réaliser des études sur les usages qui sont consubstantiels à la question du temps. Ces études chronotopiques servent à voir comment un même espace est pratiqué simultanément ou selon les heures de la journée par des publics différents. L’aménagement des Halles de Paris a par exemple fait l’objet d’études chronotopiques très poussées, pour se rendre compte de temps d’affluences plus grandes que d’autres, et qui suggèrent des couloirs plus larges sur tel flux ou sur tel autre. Des études fines d’aménagements urbains sont permises par ces enquêtes. Les nouvelles politiques d’aménagements urbains doivent prendre en compte quelques catégories de problématiques par les rythmes et les temporalités. Tout d’abord sur la relation entre villes et périphéries, c’est le questionnement qui se pose aujourd’hui. La Poste, par exemple, a été la première entreprise publique / privée qui s’est posée très tôt la question de l’aménagement des horaires des guichets, de l’offre de service en fonction des demandes des usagers et de faire cette conciliation avec ses salariés. La Poste se demande s’il ne faut pas, en périphéries, ouvrir les bureaux de poste de 18h à 20h, plutôt qu’entre 14h et 16h, où la fréquentation est faible car les gens travaillent. La Poste et l’école sont les deux marqueurs de la vitalité des territoires périphériques. C’est pour le moment toujours compliqué et encore en chantier, et pas véritablement généralisé. Au-delà de cette question de La Poste, c’est toute la conception des pôles de centralités périphériques et de leur dotation d’un ensemble de services qui sont à revoir. La question du temps et de la difficulté de gérer son temps pour les populations périphériques qui sont les premières contraintes, est intéressante. Les deux catégories de populations les plus contraintes par la question des temps et de son articulation sont, d’après les enquêtes, des mères de famille salariées du périurbain qui sont en forte tension temporelle et des jeunes en insertion qui n’ont pas de moyens de mobilité et se voient offrir des emplois souvent assez difficiles à atteindre.

D’après une enquête menée par D. Royoux auprès des ressortissants de la mission locale de Poitiers sur les 16/25 ans, 30 % d’entre eux avaient refusés un emploi faute de moyen de transport ou d’une offre de mobilité suffisante. Cette enquête a conforté la création d’un parc de location de 80 scooters dans un centre socio-culturel avec une location à 2 euros/jours. Cette question des relations entre villes et périphéries, et de l’offre des services en périphérie, doit aussi prendre en compte la bonne coordination de l’accessibilité et des horaires. C’est seulement en 2012 qu’a pu être organisée la première réunion entre une autorité organisatrice de transport ferroviaire de la région Poitou-Charentes et du transporteur local de Poitiers pour coordonner les horaires. La question des temps a réactualisé la question des cheminements complets et de la coordination des horaires.

La nécessaire mutualisation et mutabilité des équipements et des espaces.

Cette question fait l’objet d’expérimentations intéressantes, en mettant l’aménagement au cœur du sujet. La mutualisation des équipements, c’est le fait de sortir de l’idée qu’à un usage correspond spécifiquement un équipement dédié, qui est la logique de la croissance urbaine des années 1970 – 2000 où un gymnase est construit pour un collège et pas pour d’autres publics. Les collectivités n’ont plus les moyens de construire autant de gymnases qu’elles l’ont fait mais ce sont aussi des pratiques qui changent. Aujourd’hui, des clubs et surtout des pratiques habitantes collectives font l’objet de demandes aux collectivités et s’estiment, parce qu’ils payent des impôts sur le territoire, qu’ils sont légitimes pour accéder à des équipements sportifs. Ces demandes sont suivies de négociations pour des questions de faisabilité.  Cela pousse à un élargissement des horaires que d’autres pays ont connu. En fonction des nouveaux modes de vie, de pratiques collectives un peu innovantes, il y a une demande accrue sur les équipements qui sont pour la même pratique sous des formes différentes ou sur des pratiques légèrement différentes mais qui sont dans le même champs. Les Pays-Bas ont par exemple développé ce qu’ils appellent des « écoles-fenêtres », où toutes les écoles après le départ des élèves sont le support des cours d’adultes du soir par exemple. Elles sont ouvertes jusqu’à 22 ou 23 heures pour accueillir d’autres publics qui sont dans le champs de l’éducation et profitent des équipement (ordinateurs, matériel…). Il faut aller vers cette mutualisation des équipements et comprendre que les nouvelles pratiques vont changer le contenu de l’offre de ces équipements et conduire à une certaine mutualisation.

L’autre point est la mutabilité des équipements. Un contrat de recherche a permis à un doctorant de travailler sur le centre-ville de la ville de Niort qui se désertifiait comme dans toutes villes moyennes. Des parkings à moitié vides étaient régulièrement disposés autour du centre-ville car plus grand monde ne venait pratiquer le commerce en centre-ville. L’idée était de les transformer pour moitié en offre de commerce et donc d’inciter une partie des commerces à se déplacer sur les parkings et donc d’exercer ce processus de réversibilité des équipements. Cette expérimentation n’a pas trop abouti suite à un changement de l’équipe municipale plus intéressée par le développement de commerces très périphériques que par la revitalisation du centre-ville. Cette mutabilité des espaces est aussi finalement le résultat de ces pratiques temporelles qui changent. Les commerces périphériques des villes moyennes ont entraîné une relative désertification commerciale et de l’habitat, des centre villes. C’est en reconfectionnant l’articulation des temporalités que nous pourrions retrouver une dynamique. Il est également important de travailler sur des aménagements corporels. La ville de Dijon a expérimenté le fait de changer la localisation des bancs publics selon les saisons. Cela pourrait être anecdotique mais ça ne l’est pas : l’été, dans les quartiers de logement social de Dijon il y a beaucoup d’enfants qui jouent sur les pelouses et sur l’espace collectif et évidemment les fenêtres sont ouvertes. La cohabitation ne se fait pas toujours de manière aisée entre cette vie extérieure et la vie intérieure. En changeant simplement la localisation des bancs publics ou des espaces de jeux, qui sont éphémères pour partie, une concertation a été réussie et un vivre ensemble a été mieux articulé. Il faut donc aussi prendre en compte la question des temporalités saisonnières et articuler et prendre en compte tout le processus de temporalité, à la fois quotidienne et sur la saison. Dans le recueil des usages, il faut absolument que le jour, la semaine et le mois soient pris en considération. La place de la logistique urbaine est également tout à fait importante. À La Rochelle, une expérimentation intéressante de livraison sur des marchandises a été menée, en essayant en périphérie de ville de faire en sorte que la livraison jusqu’au point où le produit doit être livré se fasse par un transport collectif commun à différents commerces de la même rue pour ne pas encombrer les rues de camions et fourgons avec le dépôt de ces marchandises.

Et puis, la question du temps au cœur du développement urbain questionne aussi le temps du projet urbain. Des enquêtes par exemple sur le nouveau quartier de Lyon Confluence, au centre de Lyon, ont été menées pour savoir comment aménager ces quartiers et comment réussir cette fameuse complémentarité de services qui évitera des problèmes de mobilités en essayant de trouver le plus de services sur place. Ces enquêtes sont réalisées avec des riverains ou avec d’autres populations et quand les premiers habitants s’installent, il y a souvent un décalage entre ce qui a été prévu et la façon dont les gens s’approprient ces premiers services et la façon dont la gestion de la circulation, la gestion urbaine de proximité est conçue. Prétendre introduire la question du temps dans les projets urbains suppose aussi des temps de concertation réguliers avec un point fait avec les premiers habitants qui s’installent ou fréquentent ce nouveau quartier et faire en sorte que il y ait une certaine malléabilité, une certaine souplesse dans l’aménagement progressif des quartiers nouveaux, pour qu’ils correspondent à l’ensemble des actifs et des non actifs qui viennent l’occuper au lieu de constater un décalage dans l’offre de services, dans les usages, dans les horaires, dans les circulations, dans l’emplacement de l’arrêt de bus une fois que le quartier est terminé.

La question du temps est générale, transversale et est une composante indissociable de la qualité de vie. Dans les quartiers avec des logements sociaux, des personnes âgées qui ne veulent pas quitter leurs grands logements parce qu’ils ne sont pas cher les partagent aujourd’hui pour des raisons d’isolement et pour partager le loyer. Des logeurs sociaux revitalisent et repeuplent leurs grands logements vides par ce moyen-là.

Le troisième enjeu propre aux collectivités territoriales est de reconstituer des emplois du temps et générer des horaires plus compatibles avec les usagers pour améliorer leur qualité de vie. Les collectivités, mais aussi des hôpitaux ou encore des entreprises privées reconfectionnent des emplois du temps complets et continus des hommes et des femmes de ménages de propreté qui ont la double peine. Non seulement ils avaient des temps fractionnés mais comme ils ont des salaires bas, ils habitent de plus en plus loin et ne peuvent pas profiter de leur temps libre au milieu de la journée pour revenir chez eux.

La question du temps est aussi un enjeu économique et social à la fois dans la gestion des horaires atypiques et dans la gestion des parcours professionnels et des ruptures dans les parcours professionnels. Au Futuroscope, il y a 3000 emplois atypiques. C’est le deuxième pôle en France de téléservice, de centre d’appels qui fonctionnent de 6 heures du matin à 23 heures, et pour certains en continu, avec des jeunes salariés et des salaires qui ne sont pas mirobolants. De jeunes parents ont donc besoin de faire garder leurs enfants dès 6 heures du matin ou les faire garder le soir. La tension était telle que la