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Les forêts d’exception, une labellisation inégalitaire ?

Café Géographique Annecy 1er mars 2018 avec Paul Arnould

Paul Arnould, Professeur émérite à l’ENS de Lyon, membre du Comité Scientifique de l’Office National des Forêts (ONF), a longuement étudié les questions forestières, en France et en Europe surtout, du point de vue biogéographique comme du point de vue territorial, socio-économique et politique. Il a été d’abord biogéographe, mais a aussi été président du Comité Scientifique de l’ONF, où il fut le premier à venir des Sciences sociales et non des Sciences naturelles.

Le choix du thème du café s’inscrit dans le cadre d’un intérêt plus global pour le marketing territorial, d’une réflexion sur l’ensemble des démarches de labellisation, en vue d’une promotion de produits, de territoires. L’ONF, créé en 1965 par E. Pisani mais vieille institution s’il en est, puisque héritière d’une longue histoire de l’administration étatique des eaux et forêts depuis Philippe Auguste, a donc franchi le pas de cette pratique. Il sera intéressant de comprendre quand, comment, pourquoi, avec quels enjeux locaux pour des acteurs aussi divers que les collectivités, les acteurs économiques, associatifs.

La labellisation est une pratique proliférante, pour les territoires locaux notamment, entraînant une hiérarchie (du Patrimoine Mondial aux « plus beaux villages de France »), une profusion de candidatures, souvent « retoquées », d’initiatives pour inventer des « auto-labellisations » à usage unique et local (« Villages de pierres et d’eau en Charente- Maritime »).

Il s’est agi lors de ce Café géo, de présenter la genèse de ce label, de le mettre en perspective, institutionnelle et historique, et de comprendre comment les fonctionnements, la diversité des situations, peuvent justifier le titre donné à cette séance, « une labellisation inégalitaire ».

1/ Une labellisation

La labellisation des forêts commence en 2007 et traduit une adoption tardive et non sans difficulté d’une pratique de communication-promotion peu habituelle dans un corps qui a gardé longtemps un caractère quasi-militaire, une position d’autorité non contestée, gardienne du domaine de l’Etat. Qu’un géographe devienne président du Conseil scientifique traduit une évolution vers une prise en compte plus forte des fonctions sociales des forêts publiques (rappelons que l’ONF gère la forêt de l’Etat – 1,5 millions d’hectares – et celle des communes – 2,7 millions d’hectares – soit 4,2 millions d’hectares, c’est-à-dire un quart des 16,5 millions d’hectares de forêts en France). En 2007, Paul Arnould est devenu membre puis président du Comité National d’Orientation pour la labellisation des forêts d’exception. Il a longuement travaillé en lien avec le corps des IGREF (Ingénieurs du génie rural et des eaux et forêts ; devenus Ingénieurs des Ponts, Eaux et Forêts, et composés d’agronomes ou polytechniciens, se rattachant aux « grands corps de l’État » et incarnant la dimension régalienne de l’administration forestière) et avec le CEMAGREF (Centre national du machinisme agricole du génie rural, des eaux et des forêts) devenu IRSTEA (Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture), dont il a présidé la commission « gestion des territoires ». A ces titres il se présente comme un chercheur « engagé », ayant à la fois distance et implication dans les projets comme ceux qu’il va exposer.

« Forêts d’exception », est un label récent, traduisant la volonté d’ériger les plus belles forêts domaniales en vitrines des choix d’aménagement et d’orientation vers une multifonctionnalité forestière. Il convient de mettre en perspective cette orientation multifonctionnelle et cette responsabilité aménageuse : elle est en effet promue par la Loi d’Orientation Forestière de 2001 et traduit la conscience des forestiers de l’État d’être certes des gardiens de la tradition mais aussi de pratiquer depuis bien longtemps à la fois un aménagement territorial et un développement durable –  « soutenable », puisque le terme anglais « sustainable » a été traduit en français par durable, alors qu’il vient du français « se soutenir » déjà employé dans l’ordonnance de Brunoy. Celle-ci est l’une des premières réglementations forestières en français, édictée le 29 mai 1346 par Philippe VI de Valois à Brunoy (en forêt de Sénart, non loin de Paris) afin de préserver les ressources forestières : « Les maîtres des eaux et forêts enquerront et visiteront toutes les forez et bois et feront les ventes qui y sont, en regard de ce que lesdites forez se puissent perpétuellement soustenir en bon estat ». Cette position originale de l’administration forestière l’a aussi conduite très tôt à concevoir des plans d’aménagement à long terme. En témoigne la grande « réformation » de 1669 par laquelle Colbert prolonge, amplifie et formalise en un véritable code forestier de nombreuses réglementations antérieures. Cette position d’aménageur est renforcée par le code forestier de 1827 et s’exerce sur un tiers du territoire forestier français. L’ONF est bel et bien un acteur de premier plan de l’aménagement du territoire, et les responsables forestiers en ont une haute conscience.

Cependant, et l’étymologie du mot « forêt » le rappelle par l’évocation de ce qui est au dehors de l’espace domestique, l’administration forestière a aussi longtemps fonctionné comme une citadelle, un monde fermé sur ses certitudes et l’excellence de son savoir-faire, supportant peu la contestation sur ses modes de gestion. En 1965, avec la création et l’institution de l’ONF en Etablissement public à caractère industriel et commercial (EPIC), l’Office s’est trouvé confronté à la contestation par les mouvements associatifs, de protection de la nature, et a dû se remettre en question, notamment par sa nécessaire relation avec d’autres institutions, les Parcs, nationaux mais peu forestiers pour la plupart, et surtout régionaux, bien plus étendus et forestiers. Les relations ont pu être souvent conflictuelles, dans les Cévennes par exemple. Les responsables des PNR se présentent comme naturellement aptes à prendre en compte l’ensemble des enjeux, des acteurs, du développement local, espaces forestiers compris.

On peut donc dire que l’ONF, en envisageant en 2007, une labellisation forestière, « prend le train en marche », subit plus qu’elle n’impulse la démarche de labellisation, et développe sa version d’une notion en pleine expansion, celle de « patrimoine ». Or celle-ci, appliquée aux espaces et non aux seuls monuments ou œuvres d’art, est tardive. L’Atlas aérien de la France, œuvre majeure de Pierre Deffontaines et Mariel Jean-Brunhes-Delamarre publiée de 1955 à 1964 en cinq tomes, n’y recourt pas du tout. De nombreux sites patrimoniaux (Vézelay, Mont-Saint-Michel…) ignorent ce terme dans les longs commentaires qui accompagnent les photographies. Mais quand cette notion de patrimoine s’impose, dans les années 1970, elle plaît d’emblée aux responsables forestiers, tant elle associe la notion d’héritage à celle de gestion « en bon père de famille » afin de transmettre un bien forestier de qualité aux générations ultérieures.

Les thèmes « patrimoine », « développement durable » sont donc assimilables aisément par l’institution forestière, lorsqu’en 2007 est créé le CNO (Comité national d’orientation), composé à moitié de membres de l’ONF et de personnalités extérieures, universitaires, Grands Sites de France, France Nature Environnement, etc. Son premier travail est d’opérer une sélection parmi plusieurs dizaines de dossiers de candidature de massifs susceptibles d’être labellisés. 19 ont ainsi été sélectionnées, qui devront satisfaire à une Charte de valeurs, d’engagements, que le Comité d’orientation doit rédiger. On peut souligner que cette démarche de « charte de qualité », elle aussi en fort développement (PNR, PN…), répond, dans le cas de l’ONF, à un besoin de fédérer ses personnels autour de valeurs communes, tandis qu’ils traversent une phase de turbulence (statuts, missions, gouvernance, objectifs, assises territoriales… sont en pleine mise en cause, faisant craindre une privatisation rampante, alors que ce corps forestier est traditionnellement une institution d’ordre et de discipline peu contestés, de personnels en uniforme, armés et assermentés). Le corps s’est aussi rajeuni, et même féminisé, depuis les années 1960, avec l’arrivée de personnels à plus forte sensibilité écologique. La forêt patrimoine est donc un thème considéré comme porteur à la fois vis-à-vis de l’extérieur et en interne comme fédérateur, affichant et affirmant une identité adaptée à la sensibilité croissante au développement durable, aux biens communs transmissibles. Un premier obstacle surgit avec l’impossibilité de breveter l’expression « forêt-patrimoine », déjà enregistrée à l’INPI par une agence immobilière ! Le procès s’avérant une mauvaise stratégie, les expressions alternatives sont examinées : « Forêts de France », mais c’est le titre d’une grande revue de la forêt privée, « Forêt-étendard », mais trop connotée « Jeanne d’Arc »… « Forêt d’exception » est finalement retenue, sans enthousiasme du côté des forestiers, car l’excellence apparaissait comme élitiste, inégalitaire, exclusive (contrairement à la prolifération du terme dans les labels universitaires, avides de classements performatifs). Le caractère inégalitaire pouvait même interroger sur l’injustice de la démarche, même si les deux notions doivent être fortement distinguées (les inégalités spatiales sont le fonds de commerce des travaux de nombreux géographes ; la notion de justice spatiale renvoie moins aux constats et bien plus aux échelles de valeurs, au ressenti de groupes sociaux). Ici le label doit plus être pensé comme distinguant, démarquant, l’inégalité étant assumée, propre à un « capital », culturel, social, environnemental…

Bien que l’ONF adopte une démarche très volontariste en 2007, on doit rappeler qu’il existe cependant depuis longtemps des formes de distinction, de labels forestiers. C’est même en forêt de Fontainebleau, sous la pression des milieux artistiques (les peintres de Barbizon, mais aussi les gens de lettres tels G. Sand, V. Hugo…) que l’administration forestière s’est prêtée, d’assez mauvais gré, il est vrai, car à l’encontre de ses visées rationalisantes et productivistes, à la première mesure de préservation d’un espace  naturel pour ses qualités naturelles et paysagères, à travers les « réserves artistiques » (décret impérial de 1861 soustrayant 800 hectares à l’exploitation normale, plus de 10 ans avant le Parc de Yellowstone donc!). En effet, à Fontainebleau comme en Chartreuse (création de la zone de silence), c’est au nom des qualités patrimoniales, artistiques, voire touristiques, contre les impératifs forestiers de l’enrésinement, que des lobbies obtiennent ces mises en réserves. Cela renvoie à une plurifonctionnalité précoce de la forêt française (à la différence des écoles Allemandes ou Suisses par exemple), mais une telle plurifonctionnalité est porteuse de dissensions ou de conflits d’usage ; ces fonctions sont traditionnellement et un peu simplement données comme triples : récréatives, productives, protectrice, autrement dit les trois « pro » : se promener, produire, protéger.

Si ces premières mises en réserve furent imposées aux forestiers plus qu’acceptées, l’administration a commencé à changer dans les années 1950-60 en acceptant la création de réserves biologiques, intégrales ou non (dans ce cas elles sont dites « dirigées », associant forestiers et biologistes dans leur gestion), au nom de leur intérêt scientifique. En 2007, la démarche de labellisation est cette fois volontaire, non subie, même si, à cause du caractère restrictif, sélectif, du label, et aussi du fait que c’est une démarche imposée par le haut, la direction, son acceptation au sein de l’institution n’est pas forcément aisée à obtenir : c’est une frange de forestiers plus innovants, voire visionnaires, une cinquantaine de personnes, qui doivent en convaincre une dizaine de milliers.

2/ Une labellisation inégalitaire ?

La sélection, l’arbitrage, entre les dossiers de candidature se font souvent entre des massifs aux qualités très comparables, en Île-de-France par exemple où toutes les grandes forêts royales étaient candidates, vivant mal le choix ultime de Fontainebleau. De même entre les forêts des DROM (Martinique choisie), ou celles des Alpes. L’un des déterminants majeurs des choix effectués a souvent été la présence, aux côtés de l’ONF, dans le « portage » du projet, d’une autre institution, mettant des moyens de divers ordres à son service. L’Office accepte donc de partager une partie de ses fonctions, de sa gestion, notamment avec les Parcs naturels régionaux (PNR). Cette recherche de partenariat, au cœur de la démarche, s’explique en partie par la recherche de financements, mais pas seulement : impliquer dans un partenariat un Conseil départemental (Verdun), une Métropole (Rouen), une Communauté de communes (Val Suzon, Bercé, Tronçais), des PNR (Reims, Sainte- Baume, Chartreuse…), une commune et l’État (forêt indivise de Haguenau) est une condition-clé de l’acceptation des dossiers. Ne pas parvenir à ce partenariat fait échouer des dossiers dont les qualités forestières sont grandes (Joux-Levier par exemple, massif pionnier dans la gestion des grandes futaies de résineux, ou la forêt du Donon). Néanmoins le choix des forêts labellisées a ménagé des types variés : forêts péri-urbaines, forêts de montagne et de plaine, méditerranéennes, tropicales… avec des « manques », souvent liés à la rareté des grands massifs domaniaux (dans l’Ouest notamment où celle de Paimpont s’est avérée trop morcelée). Le but est de faire des forêts d’exception des exemples qui puissent être suivis par les forêts privées, ou communales. Le fonctionnement du comité de sélection a d’ailleurs été réformé pour limiter le poids dans les décisions des représentants de l’ONF (souvent majoritaires et donc imposant des critères mal adaptés à un élargissement des choix, prêtant le flanc à une critique d’ « auto-labellisation »). Le nouveau Comité s’est élargi notamment à une représentante de l’association des communes forestières, à un économiste du Centre national de la propriété forestière privée.

Avec désormais un recul de plus de 10 ans, le label « forêt d’exception » apparaît plutôt attractif et reconnu ; il attire l’intérêt de nouveaux candidats, et la notion d’excellence est porteuse.

Une inégalité de nature différente apparaît aussi entre les forêts labellisées, qui tient à l’identité forte ou faible, insufflée, portée, par des gouvernances (en l’occurrence des Comités de pilotage) dont les fonctionnements sont très divers : dans certains les institutions les plus puissantes, les plus contributrices financièrement, exercent une direction sans partage (ONF, PNR ou Métropole), « par le haut ». Dans d’autres cas, des comités de pilotage élargis permettent d’associer mieux les autres acteurs et utilisateurs à la gestion de la forêt : associations de randonneurs, de chasseurs, de protection de la nature… dont les actions bénévoles commencent à être évaluées, quantifiées, afin que les seuls contributeurs financiers ne soient pas en position disproportionnée de pouvoir, les actions bénévoles étant souvent décisives pour la qualité de la gestion (entretien, comptages…), et la valorisation d’acteurs très impliqués, très spécialisés. Néanmoins, le pilotage nécessite souvent les trois « étages » : restreint pour la prise de décision, élargi pour la consultation, et des groupes de travail spécifiques ou des ateliers pour la négociation et l’information sur des questions potentiellement conflictuelles.

Le caractère inégalitaire peut aussi s’exprimer à travers les moyens financiers ; gérer une forêt d’exception impose des coûts supplémentaires : entretiens et création d’équipements pour la fréquentation du public, gestion des milieux les plus sensibles et les plus originaux (mares…), mise en place de prestations touristiques, mise en réserve avec la perte de revenus d’exploitation qu’elle entraîne… Ces coûts imposent des compensations financières. Celles-ci peuvent être trouvées par le biais du mécénat : cette recherche est importante mais peut créer des inégalités fortes ; ainsi les grandes maisons de Champagne pour la forêt de la Montagne de Reims soutiennent des actions, prêtent des locaux prestigieux (Abbaye d’Hautvillers), et tirent de ce mécénat un retour avantageux en termes d’image « verte » (celle du Champagne avait été écornée par l’usage très prolongé des boues d’épuration parisiennes comme engrais, qui se sont avérées chargées de déchets visibles et de métaux lourds). Les pratiques réputées plus vertueuses (exemple : retour au bois pour les échalas) sont liées de nombreuses façons à la forêt (y compris spécificités bio-climatiques liées à la proximité forêt-vignoble). Pour les forêts de Bercé et de Tronçais, célèbres pour leurs chênes, ce sont les grandes maisons de Cognac qui soutiennent les actions forestières, renouvelant leurs liens anciens avec ces futaies prestigieuses (tonnellerie), avec là-aussi un retour en termes d’image de qualité, d’inscription dans la durée (vieillissement, communication sur les barriques de chênes contre l’usage abusif du copeau de chêne). La dimension mythique qui associe ces produits de luxe aux grands bois, à l’excellence sylvicole française elle-même référée au Grand Siècle, fait pleinement partie de la communication commerciale.

Les forêts d’exception sont aussi inégalitaires dans leur maîtrise de la communication et de leur propre promotion : l’appel aux média locaux ou nationaux est cependant de plus en plus répandu, moins discriminant ; ils sont très systématiquement associés aux événements organisés et multiplient les sujets sur les forêts et leurs rôles dans la vie locale, régionale.

En somme, après un démarrage lent, et délibérément lent afin d’assurer une vraie acceptation et une concertation autour de la labellisation (au rythme de deux à quatre massifs par an, pour une durée de 5 ans, suivis d’une évaluation des actions menées, des projets annoncés, en vue du renouvellement) la notoriété du label « forêt d’exception » est grandissante, du fait d’une « masse critique » suffisante : nombre de massifs labellisés, d’événements organisés.

Pourtant une dernière inégalité se lit en termes de pratiques menées, promues, tolérées, ou peu reconnues, dans ces massifs forestiers, labellisés au non : à côté des pratiques conventionnelles (randonnées, circuits de découverte…), se développent d’autres usages plus « fun », « connectés », « extrêmes » : aventure, confrontation à une nature rugueuse, mais aussi recourant à des applications numériques. Celles-ci sont de plus en plus développées par les gestionnaires pour promouvoir une découverte thématique (exemple des gravures rupestres en forêt de Fontainebleau, découverte de sites d’intérêt exceptionnel : exemple des Faux de Verzy, en Montagne de Reims, ces arbres, hêtres surtout, tordus et de petite taille, dont les formes anormales ont donné lieu à de multiples interprétations ; arboretum et parc animalier de la forêt de Rouen, visitables à l’aide d’une information connectée).

D’autres massifs au contraire sont proposés comme occasion de déconnexion : exemple du massif de Haguenau et de son opération « Débranche en forêt », ou de Tronçais, où est promue la médiocrité de couverture par les réseaux de télécommunication pour valoriser un monde non-virtuel.

En conclusion, l’expérience « forêt d’exception », a désormais une durée et une étendue qui imposent des choix, pour la diffusion du modèle vers d’autres types de forêts (privées), et vers des massifs hors de France, puisque l’expérience suscite l’intérêt au-delà des frontières, et que des expériences européennes peuvent inspirer les pratiques de l’ONF (promotion auprès du public, relations avec les associations écologistes… souvent mieux inscrites dans les habitudes civiques et de gouvernance).

Questions :

Q : Mais au fond, en quoi réside l’exceptionnalité, les arbres, leur taille ?

R : Les caractères de l’exception sont loin d’être seulement naturalistes : une forêt d’exception est une forêt qui raconte une histoire, celle des relations avec les villes (Fontainebleau), celle d’un pouvoir (Colbert) celle d’une guerre (Verdun), celle des menaces et des vicissitudes (incendies, pollutions, dans la forêt de Rouen, qui renvoie aussi au Duché de Normandie). Histoire donc, mais aussi archéologie grâce aux prospection par Lidar (télédétection par laser), et , globalement, une exceptionnalité qui tient à une combinaison d’éléments, botaniques, biologiques, sociaux et historiques, diversité des facettes d’un même massif. Dans l’évaluation des dossiers, l’élément-clé est d’abord la mise en évidence d’un caractère spécifique. Dans le cas de Fontainebleau, le rôle des peintres de Barbizon, des premiers sentiers de découvertes de l’ingénieur Denecourt, de la naissance de la protection de la nature, sont les signes distinctifs de l’exceptionnalité ; pour le massif de la Sainte-Baume, la dimension religieuse associée à la grotte où se serait réfugiée Marie-Madeleine est un élément fort, mais le caractère d’isolat, de relique d’une hêtraie, arbre d’ombre et d’humidité, en milieu méditerranéen compte aussi.

Q : Dans une forêt d’exception, que font les gestionnaires ? S’y rend-on facilement ? Comment la connaître ?

R : Il y a toujours, dans une forêt d’exception, une double finalité : maintenir, entretenir, restaurer, des caractères particuliers, écologiques ou autres, et rendre accessible ces curiosités au public. Les projets tournent donc toujours autour de ces deux finalités : entretiens des biotopes les plus fragiles et rares, aménagement des abords, des circulations, des balisages, programmation d’événements, visites thématiques accompagnées, canalisation de l’affluence pour les massifs les plus visités (10 à 12 millions de visites par an à Fontainebleau).

Q : Que rapporte un tel label aux institutions concernées ?

R : Clairement l’objectif est le développement touristique et des loisirs ; les retombées sont recherchées du côté de consommation de services, d’un allongement des visites, des séjours, et donc en lien avec des types d’hébergement adaptés en quantité, qualité, diversité.

Q : Le moteur d’une démarche de labellisation est-il toujours économique ou peut-il être plutôt la préservation de l’environnement ?

R : L’idée est bien sûr d’équilibrer les deux dimensions ; selon les cas les associations environnementalistes sont très présentes et infléchissent les projets par leurs objectifs (parfois de façon plus ou moins déséquilibrée : exemple de l’engouement pour les chauves-souris, objets de toutes les attentions, ou des cigognes noires, ou des cervidés, au risque de conflits ou de négociations difficiles : exemple des chasses à courre, à la fois très contestées mais aussi puissamment défendues, attractives par leur caractère spectaculaire).

Q : Les forêts sans label ont-elles plus de difficultés dans leurs actions, leur reconnaissance ?

R : Les situations sont variables ; certains massifs, responsables, ne souhaitent pas une labellisation qui représente un ensemble de contraintes et de contrôles, une visibilité qui peut être encombrante. Au sein-même de l’ONF, la démarche ne va pas de soi ; l’Office a pour fonction première la gestion productive, et bien moins la promotion des loisirs ou la protection de l’environnement. Les forestiers sont divers, avec une fibre écologiste ou productiviste plus ou moins forte. De plus la négociation, la concertation, requièrent du temps, de l’énergie, et peuvent apparaître comme peu prioritaires.

Q : Les espaces protégés, expérimentaux, le sont-ils vraiment ?

R : La mise en réserve entraîne une restriction, voire une interdiction d’accès ; mais les périmètres ne sont pas clos ; ils sont délimités et signalés par des panneaux interdisant l’accès (qui est souvent assez peu hospitalier ; une forêt « naturelle » est encombrée, accidentée, voire dangereuse ; les réserves biologiques contredisent l’image d’une forêt accueillante, ordonnée et suscitent souvent un regard négatif).

Q : Il y a de grands vides sur la carte des forêts d’exception, Ardenne, Corse…

R : Le cas de la Corse est particulier puisqu’il y a de très belles forêts (de pins Lariccio par exemple) mais aucune n’est domaniale. L’Ardenne est constituée de petits massifs ; Verdun est une forêt déjà septentrionale et très intéressante du fait de sa jeunesse, post-traumatique, largement replantée, en résineux surtout, mais qui évolue vers une forêt plus diversifiée avec le temps ; elle n’est « prestigieuse » que par son caractère de forêt mitraillée, de forêt de mémoire fossilisant une partie des champs de bataille.

Q (de P. Paccard, responsable bois-forêt au PNR des Bauges, qui intervient en tant que partenaire de l’ONF, quoiqu’en dehors d’une forêt sous label) : Ce fut une révolution pour l’ONF de partager la gouvernance de ses massifs avec d’autres acteurs. Dans quelle mesure ces autres parties ont-elles voix au chapitre pas seulement en matière d’accueil du public, d’actions de communication, mais aussi en matière de choix sylvicoles : coupes, itinéraires d’exploitation, rotations ? On a le sentiment que ces choix techniques restent la chasse gardée de l’Office.

R : C’est une question importante : en effet l’ONF ne concède guère aux autres acteurs (Parcs, associations, élus…) qu’en matière d’accueil ; les aspects purement sylvicoles restent leur apanage ; cela étant, quelques négociations et prises en compte d’autres regards sont possibles : sur des pratiques de coupes d’éclaircie, de régénération naturelle, d’introduction d’essences, mais c’est plutôt à la marge ; les évolutions existent mais sont lentes.

Q (du même) : On peut penser que les attentes croissantes en matière de démocratie participative, de prise en compte d’une dimension patrimoniale d’un espace, devraient faire évoluer les choses vers plus de concertation sur tous les aspects de la gouvernance forestière ?

R : Les forêts d’exception ont justement été conçues pour rendre possible de telles concertation. Néanmoins on constate aussi la difficulté des négociations, des arbitrages, lorsque sont nombreux les points de vue, les positions (payeurs, militants, ruraux, urbains), les ressorts des attitudes (émotion, sensibilité, pragmatisme, intérêt économique, pouvoir politique…). Les comités de pilotage sont justement le lieu de ces conciliations plus ou moins réussies, et un lieu d’apprentissage pour des acteurs dont le goût pour la négociation et le compromis est très inégal, qui peuvent prendre ces comités comme des arènes dans lesquelles la certitude non discutable alimente les affrontements (chasseurs/ randonneurs/ associations de protection d’une espèce…). Le partage du temps par exemple (chasse/promenade) peut conduire à une charte, soit déjà ancienne (dans une forêt métropolitaine comme Rouen), soit plus récente dans une forêt très rurale, de grande chasse (Val Suzon). L’exploitation sylvicole peut faire l’objet d’une facile acceptation (Rouen) tant l’ONF a joué un grand rôle dans la reconstitution d’une forêt dévastée par les incendies (alors qu’en forêt de Fontainebleau ont pu se produire dans années 80 des affrontements entre sylviculteurs et « éco-guerriers »).

Q : Sur plus de 1500 massifs gérés par l’ONF, 19 forêts sous label, cela fait un label particulièrement sélectif, même si trop de labels tueraient le label sans doute !

R : Certes, 1% !,  mais en surface le pourcentage est plus conséquent (5%) car les forêts labellisées sont parmi les plus vastes (même si les 35 000 hectares de celle d’Orléans n’y figurent pas, la plupart font plus de 10 000 hectares ; une exception, par la petite taille, celle de Boscodon, moins de 1 000 hectares, issue principalement de l’action de reboisement anti-érosif de la RTM (restauration des terrains de montagne) à la fin du XIX° siècle.

Q : Néanmoins, n’y a-t-il pas contradiction entre un si petit nombre de forêts labellisées en la volonté de diffuser un modèle de gestion ? 20 forêts, est-ce un numerus clausus ?

R : Au départ le choix était de ne pas galvauder le label en restant à ce chiffre, de garder l’exceptionnalité. Le processus est long (aléatoire aussi car dépendant d’élus convaincus qui peuvent n’être pas réélus, entraînant la mise en sommeil de la candidature) et ne concernera pas beaucoup plus de massifs ; en revanche le projet est désormais d’intégrer plus forêts domaniales et non domaniales (communales notamment ; plus de 10 000 communes forestières, 2,5 millions d’hectares, voire grandes forêts privées). Le but reste l’exception, le modèle.

Q : Et les loups ?

R: C’est l’exemple des questions qui fâchent ! Elle renvoie à l’importance de la dimension politique locale dans l’avancement des dossiers.

Dans un autre registre, il y a l’exemple de la Martinique où l’objectif est désormais le classement au patrimoine mondial de l’UNESCO. Mais l’instruction d’un tel dossier est bien plus longue (8 à 10 ans, contre deux ou trois pour le label « forêt d’exception »). Ainsi les élus de la Meuse ont-ils privilégié ce temps plus court pour faire labelliser la forêt de Verdun. Néanmoins la conjoncture (centenaire de 1914-18) et l’intérêt particulier des paysages de bataille conservés sous la forêt peut donner ses chances au classement UNESCO plus rapide de Verdun. De façon générale les labellisations sont lentes.

Q : Comment sont perçus les propriétaires privés ?

R : Par définition la forêt domaniale est publique même si de petites propriétés peuvent être incluses ou border les massifs publics (à Reims par exemple). Ces petits acteurs sont peu visibles même s’ils auraient vocation à s’agréger au processus. D’ailleurs la Montagne de Reims va être pilote pour cette nouvelle direction donnée au modèle.

Compte rendu établi par Ph. Piercy, validé par P. Arnould.