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Les murs frontaliers ou la face obscure de la mondialisation

77ème Café de géographie de Mulhouse .
Stéphane Rosière, P
rofesseur à l’Université de Reims Champagne Ardenne
21 mai 2015 Engel’s coffee. Maison Engelmann. Librairie 47° Nord Mulhouse

J’enseigne à Reims mais je suis aussi enseignant à l’université Matel Bel (Banska Bystrica, Slovaquie) où j’assure des cours de Master de géopolitique conjoint Franco-slovaque. Je suis aussi le directeur de publication de la revue de géographie politique et géopolitique « L’Espace politique » dont le contenu est gratuit.

J’ai travaillé sur la question des violences politiques (génocides, nettoyages ethniques) qui sont des thèmes rarement abordés par les géographes, autant de politiques létales ayant un fort impact spatial, parmi ces violences le refoulement des migrants qui une des formes de « modification coercitive du peuplement » m’a conduit à m’intéresser aux frontières où se multiplient les « murs ».

Le retour des murs a commencé dans les villes avec la construction des gated communities décrites dans « Fortress America » d’Edward Blakely et Marie Snyder, paru dès 1997. Est-ce le signe d’un nouvel « encastellement » (pour reprendre le terme Pierre Toubert, l’historien médiéviste) ? L’analogie contemporaine entre gated communities et les états a déjà été soulignée (Van Houtum et Pijpers 2007, Ballif et Rosière 2009). Mais les frontières internationales, objet d’étude plus ou moins « ringardisé » dans les années 1990, ont été moins étudiées que les villes.

Teichopolitique

Ce néologisme tiré du grec ancien « Teïchos » qui signifie « muraille » de la « cité », perçue à la fois comme ville et comme Etat désigne toute politique de cloisonnement de l’espace, par construction de mur ou de clôture, liée à un souci plus ou moins fondé de protection d’un territoire – pour en renforcer le contrôle.

Les teichopolitiques peuvent être pensées comme une déclinaison des « biopolitiques » (Michel Foucault) qui désignent toute politique fondée sur la contrainte des corps. Plurielles par les échelles auxquelles elles se développent (la ville, les frontières des états), par leurs morphologies et la nature de leurs dispositifs, les teichopolitiques forment un ensemble pourtant cohérent dans la mesure où le mur vise, le plus souvent, non pas à interdire complètement les déplacements mais à les contrôler plus efficacement. Le mur est ainsi intimement associé au check point. Pas de mur sans check point ; pas de pays sans point de passage frontalier (frontières terrestres, aéroports internationaux, ports).

La dialectique circulation/ sécurité est au cœur des teichopolitiques contemporaines avec comme problématique centrale « comment permettre l’échange et la circulation en garantissant la sécurité ? »

La question de la sécurité tend à considérer ceux qui veulent franchir les frontières comme des sources d’insécurité. La mondialisation est souvent représentée caricaturalement, comme une ère de liberté de mouvement (la mobilité), avec une vision aussi positive que celle qu’un vieux communiste aurait de l’URSS. La mobilité contemporaine reste pourtant très sélective, elle concerne les Occidentaux, les plus riches d’une façon générale, on l’amalgame au libre échange. Tout serait libre. Pourtant, il y a des milliers de morts en Méditerranée. Ces migrants, eux, ne sont clairement pas libres de leurs mouvements. Il nous coûte 150 euros de traverser la Méditerranée en charter, ils payent 5000 euros pour se noyer sur des rafiots, car la mobilité leur est refusée.

Dans la mondialisation, ce qui circule le plus aisément sont les flux financiers ; eux sont les plus mobiles et « libéralisés » ; et c’est pourquoi la « taxe Tobin » a révulsé le monde des affaires. Les flux de produits ou de marchandises sont dans une situation intermédiaires, leur circulation dépend des accords bilatéraux ou multilatéraux entre les états et les organisations régionales, autant d’aires de « libre-échange » de plus en plus difficiles à cartographier.

Les flux humains sont au cœur des teichopolitiques. Celles-ci se développent car la libre-circulation des individus est la mobilité la moins tolérée. L’homme, et surtout le pauvre, apparaît comme le grain de sable de la mondialisation (dans laquelle il vaut mieux être un frigo chinois qu’un réfugié somalien). Pour être plus précis, on doit considérer deux catégories de personnes, deux « citoyenneté » (citizenship) : la « Business class citizenship » (selon l’expression de Matthew Sparke, 2006) , pour les individus disposant des passeports occidentaux, et les élites des Suds et ce que j’ai appelé une « low cost » citizenship, les gens sans passeport ou avec des passeports non souhaités (syriens, népalais, zimbabwéens, salvadoriens), ceux contre qui on érige des murs. C’est la mobilité des pauvres qui explique la construction des murs frontaliers contemporains (les trois-quarts du total sont liés à cette cause).

Le retour des barrières frontalières

Les Etats-Unis, Israël et l’Inde sont les principaux artisans du verrouillage international. L’Inde est le pays le plus fermé au monde en fait même si c’est plus discret qu’en Israël par exemple.

En 2002, Israël a créé une barrière de séparation la « Geder HaHafrada » en hébreu, renforcée en 2006 après l’Intifada. Cette clôture en figeant les limites des territoires traduit à contrario un renoncement d’Israël à les contrôler. Elle rappelle le « Secure Fence Act » construit par les Etats-Unis le long de leur frontière Sud depuis 2006. Ce projet encore plus pharaonique au départ car il envisageait une clôture autour de tous les Etats-Unis y compris les littoraux et la frontière canadienne, a fini par être limité à un segment dans l’Arizona.

Entre 1993 et 2013, l’Inde a fermé sa frontière avec le Bangladesh par un mur, le plus long du monde avec 3300 km car il fallait rassurer les Indiens après les attentats de Bombay en 2006 et 2011

Les murs servent à lutter contre le trafic – et notamment la drogue mais en aucun cas contre le terrorisme qui a d’autres façons de franchir les frontières. Ils ne suffisent pas à réduire l’immigration illégale car les réseaux de passeurs les contournent avec des réseaux mobiles très organisés.

Le cloisonnement du monde

On a vu revenir les barrières au début des années 2000, une date à mettre en lien avec le 11 septembre 2001 car les 3/4 des barrières frontalières contemporaines ont été construites depuis 2000. On estime à 20 000 km de murs mais on en découvre tous les jours   [Ouzbékistan- Tadjikistan 2009] Une seule a été détruite : Berlin et le Rideau de Fer. De fait, les murs sont un phénomène mal perçu par l’Europe qui est une « anomalie mondiale » car les frontières ouvertes sont très nombreuses et les passages aisés. Entre la France et l’Allemagne, il y a le Rhin. Entre la France et la Belgique : une petite borne. C’est un privilège inouï que l’Europe de Schengen mais c’est différent ailleurs !

Si on compte les barbelés, on aura des millions de km de barrière. A partir de quel seuil va-t-on considérer une frontière comme fermée ?  Cela représenterait entre 7,25 et 16% du linéaire mondial de frontières (soit 248 000 km avant 2011, 250 000 km depuis) selon Michel Foucher [L’obsession des frontières. Perrin 2007]

4 formes différentes de barrières

La clôture entre le Botswana et le Zimbabwe, construite à l’initiative du Botswana, est constituée d’une double rangée de barbelés électrifiés à 220 volts pour ralentir la progression des migrants du Zimbabwe. Elle rappelle celles construites en Algérie pendant la guerre

Le passage de Meitar/Wadi al-Khali entre les Territoires occupés et Israël est composé de doubles barbelés, d’une route de patrouille bardée de surveillance électronique, de capteurs et surtout de caméras. Un exemple d’optronique, l’alliance de l’électronique et l’informatique

Les check points sophistiqués sont dotés d’un triple sas, de détecteur de métaux, doublés d’une fouille corporelle et des bagages sans oublier une identification approfondie

Chaque jour des personnes traversent cette frontière, construite par la firme allemande Schlage. Si « Sécurity make freedom » et qu’on en a un besoin économique vital en Israël, la frontière, censée garantir la sécurité freine la liberté car c’est un continuum des techniques du civil au militaire.

A Ceuta et Melilla, on a multiplié les successions d’obstacles pour ralentir les passages mais pas pour les empêcher malgré les risques. Un entrelacs de fils métalliques en tout genre vous transforme en steak haché si vous échouez. Soit vous y laissez la vie, soit vous la terminez estropié.

La frontière Slovaquie-Ukraine, a été renforcée dans le cadre de Schengen, à grand renfort d’optronique avec des capteurs, des caméras diurnes et nocturnes, répartis sur 97 km. Une petite barrière simple en apparence avec ses capteurs mais sans compter les capteurs sous terrains, la chaîne de caméras de 30 km et permet aux Slovaques d’affirmer que 100% des gens qui passent seraient repérés bien que la barrière ne couvre que 30 km sur les 97 km par les montagnes. Qui a payé cela : l’UE ou les Slovaques ? Une chose est sûre, si on ouvrait les frontières on ferait beaucoup d’économies.

Les murs n’ont aucune plus value sécuritaire à part la dimension symbolique. [A voir le film « Murs » de Suzanne Bitton en 2004 sur les murs de Palestine]. Censés empêcher les snippers de tirer, les murs de béton rebaptisés « murs anti- bruit » n’offrent aucune défense car surmontés de collines. Ils sont cependant redoutables à cause de leurs tours de guets.

Un détroit fermé comme Gibraltar est sous la protection du SIVE [Sistema integrado de vigilancia exterior], construit début 2000 par gouvernement Aznar contre l’immigration illégale. Ce système va du Portugal à Valence et a été étendu aux Canaries. Tous les 20 km, une tour de contrôle centralise les informations d’un réseau de radars, caméras thermiques et capteurs enregistrent les mouvements maritimes en continu.

Teichoéconomie:

Les murs rapportent beaucoup au BTP et au secteur sécuritaro-industriel !

Les barrières construites ont coûté 2,5 millions d’Euro au km en Arizona, 2 millions au km en Israël, 1 million en Slovaquie. C’est un marché potentiel considérable, si l’on songe au 20 000 km déjà construits, et au marché potentiel (alors que le contournement oblige à étendre sans cesse les « murs ») à plus d’un million le km !

Ces investissements publics sont censés rassurer et protéger leurs citoyens contre les intrusions. La Grèce a bâti son mur avec la Turquie en pleine tempête financière (mais ce mur a été partiellement payé par l’UE).

Nous risquons de partir dans une logique sans fin, un mur n’est jamais assez long et le verrouillage implique des morts, car les flux ne cessent pas. Les teichopolitiques ne s’attaquent pas aux causes mais seulement aux effets d’une mobilité non désirée. Ces barrières sont souvent des cimetières qui séparent physiquement pays riches et pays pauvres. Les Etats-Unis, l’Inde, le Botswana sont marqués par des discontinuités de niveaux de vie importantes face aux pays vis-à-vis desquels ils ont dressé des barrières [Mexique, Bangladesh, Zimbabwe].

Deux grands cimetières maritimes sont constitués par le golfe d’Aden (où disparaissent de nombreux migrants venus d’Afrique en route vers le golfe arabo-persique) mais aussi la Méditerranée où l’on compte 3000 morts au premier trimestre en 2015. La voie maritime est souvent plus létale.

Le nombre de morts évoque les seuils permettant de définir une guerre. Avec 1 000 morts par an, la Méditerranée peut être considérée comme une zone de guerre (c’est plus en un an que tout le conflit au Pays Basque depuis les années 1960). J’avais suggéré d’intégrer ces violences aux frontières dans la catégorie des « violences unilatérales » (one-sided violence : Eck et Hultman 2007) utilisée dans un autre contexte mais qui paraît faire sens dans cette situation.

Conclusion

Les barrières contredisent la représentation hégémonique et non questionnée d’une mobilisation fondée sur la mobilité. La trop forte polarisation de l’économie mondiale induit des déséquilibres économiques dont les flux migratoires sont la dynamique essentielle qui explique les « teichopolitiques » et donc l’existence des murs frontaliers contemporains. Leur extension exprime la dimension coercitive et létale de la mondialisation qui est loin d’être la concrétisation d’un doux commerce. La mondialisation a bien une face cachée « the dark side of globalization » mais qui veut la voir ? Un chercheur doit regarder la réalité en face et le capitalisme pour ce qu’il est.

Questions

Si j’ai bien compris, avec des murs, on ne règle pas les problèmes, on les déplace

Les terroristes passent, ils ont de l’argent, sont organisés.  C’est mis en avant pour justifier les barrières mais cela ne les bloque pas.

Cela déplacerait le problème dans nos villes, nos sociétés. Au Brésil, les riches vivent en prison car on ne rentre plus chez soi sans code

C’est l’inégalité qui est à la base des tensions et un monde sans murs est une utopie mais il faut en prendre conscience.

Dans les livres et manuels, on parle de mobilité ?

Ce n’est pas vrai, nous ne vivons pas une ère de liberté de mouvement, c’est en tout cas plus compliqué que ça. Les gens meurent car on les empêche de circuler. Je ne dis pas qu’il ne faut pas de contrôle, mais je suis politiquement libéral et je prône une vraie libre-circulation. Pourquoi pas la suppression mondial des visas ?

Supprimer les visas dans le monde pourrait faciliter la propagation d’épidémies !

Je pense que dans la charte des Nations-Unies, devrait être inscrite la libre circulation en gardant la possibilité de fermeture ponctuelle. Les gens sont attachés à leur pays et aimeraient beaucoup pouvoir rentrer chez eux. Je pense qu’il faut libéraliser la mobilité pour éviter tous ces morts.

Pourquoi les citoyens cautionnent ils ces pratiques, qui se font au détriment d’autres services (santé, éducation) et ne servent pas à grand-chose ?

Les logiques des murs sont difficiles à défendre. Les obstacles ne servent qu’à ralentir mais on n’a pas de solution miracle. Une certitude cependant : on dépense de l’argent pour rien même si cela peut rapporter : EADS a eu le contrat des frontières de l’Arabie saoudite

A quoi servent les opérations Triton de Frontex ?

On sauve quelques migrants, mais c’est de la COM. Ensuite, on les parque et on va essayer de s’en débarrasser en les renvoyant d’où ils viennent.

Le paradoxe est le déplacement aisé des capitaux et non des hommes

Les pauvres ou classes moyennes n’en profitent pas et consomment ce qu’ils gagnent et produisent.

Les demandeurs d’asile arrivent contraints et forcés, ils sont mal accueillis, quittent leur pays parce qu’ils sont en danger, ils n’ont rien, peu de diplômes et ne trouvent pas de travail. Rien n’est fait pour eux car ils n’ont pas le droit de travailler. La trop forte polarisation de l’économie mondiale est au cœur de la question, le « ruissellement » (ou la percolation) de la richesse ne fonctionne pas, les disparités se creusent, il faudrait que l’économie mondiale soit plus déconcentrée, ces migrations essentiellement liées à la misère s’estomperaient.

A Mulhouse, le 21 mai 2015. Librairie 47° Nord, Engel’s coffee

Stéphane Rosière

Notes
Françoise Dieterich

 

Références

BALLIF Florine, ROSIÈRE Stéphane, (2009), « Le défi des teichopolitiques. Analyser la fermeture contemporaine des territoires », L’Espace Géographique, vol.38, n°3, pp.193-206.

Eck, Kristine ; Hultman, Lisa, (2007), « One-Sided Violence Against Civilians in War. Insights from New Fatality Data », Journal of Peace Research, vol. 44, n°2, pp. 233-246.

SPARKE Matthew, (2006), ‘A neoliberal nexus: economy, security and the biopolitics of citizenship on the border’, Political Geography, vol.25, n°2, pp.151-180.

VAN HOUTUM Henk, PIJPERS Roos, (2007), « The European Union as a gated community: the two-faced border and immigration regime of the EU », Antipode, vol. 39, pp.291-309.