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Mexico, ville insoutenable

Café géographique, Strasbourg,
Alain Musset : Mexico, ville insoutenable
23 mars 2011

Il faut remettre Mexico à sa place. Ce n’est pas la ville la plus peuplée du monde : 18 millions d’habitants, c’est moins que Sao Paulo, bien en dessous des prévisions de 1980 qui lui en promettaient 30 millions. Pourtant, la croissance fut énorme : elle comptait 3 millions d’habitants en 1950. Ville insoutenable, pourtant : elle compte 35 000 sites industriels, 4 millions de voitures circulent tous les jours. Mexico a ses légendes urbaines, qui ne sont pas forcément des légendes. Le Cubain qui veut aller à Mexico se fait mettre en garde ; on lui décrit une ville de dingues, taxis en premier, on lui raconte l’histoire du Cubain qui voulait aller à Insurgentes, sans savoir que l’axe a 60 kilomètres de long. Les romans sur la ville sont innombrables, y compris de la part de Mexicains à la grande capacité d’autodérision. On décrit Monstruopolis, une ville du futur épouvantable. La ville est sismique, la pollution énorme, résultat d’une grave crise environnementale, et les inégalités sont considérables. Pourtant, Mexico tourne ; cette ville fascinante produit une grande part de la richesse du pays.

Comment en est-on arrivé là ? Loin d’une crise de la modernité, la situation ne se comprend que dans la longue durée, comme le montre une thèse sur le drainage des lacs de Mexico. La ville est bâtie sur des lac, en partie saléss ; une sorte de Venise en plus grand, puisque 200 000 habitants habitent dans ce qui fut un lac. La ville ancienne était en symbiose avec les lacs. Les Aztèques, les derniers arrivés des peuples précolombiens, ont fondé Tenochtitlan en 1325. Ils ont choisi le site le plus difficile et ont valorisé culturellement leur implantation. L’économie de cette ville lacustre était fondée sur l’eau. Les lacs ont été au cœur d’une lutte culturelle entre Aztèques et Espagnols. Pour les Espagnols de la conquête, ils étaient l’héritage du déluge. Pour les Aztèques, ils étaient une source de richesse : pêche et agriculture, dont les jardins flottants. La zone agricole a été classée au Patrimoine Mondial de l’humanité ; elle est en effet la dernière d’origine précolombienne. Les Espagnols n’étaient pas habitués à vivre dans une vile lacustre. Leur littérature médicale dénonçait le caractère néfaste des milieux lacustres. Ils se sont installés du côté ouest, au plus proche de la terre ferme, à proximité des aqueducs, tandis que les Indiens occupaient le côté est : ouest riche, Est pauvre. Au cours de l’histoire, Mexico connut de terribles inondations. Les Espagnols projetèrent de vider les lacs, projet qui fut l’objet de nombreux débats et de fortes oppositions, Indiens contre Créoles. La Couronne faisait partie des opposants, elle savait que les lacs étaient utiles pour les populations indigènes. En 1614, un expert hollandais, Adrian Boot, conseillait de construire des digues plutôt que d’assécher les lacs. Le travail, énorme pour l’époque, commença pourtant en 1607, avec des doutes. Un tunnel facilitant l’évacuation des eaux fut même entamé en 1620 ; puis arrêté sur décision du vice-roi. L’inondation arriva en 1629, la ville resta sous les eaux pendant six ans. Les élites locales tenaient à continuer les travaux. Pour eux, la lutte contre la Nature avait une dimension symbolique. Les lacs étaient la manifestation du Malin ; la carte des lacs ressemblait à la Bête de l’Apocalypse ; en drainant les lacs, il s’agissait d’échapper à la malédiction du Déluge. Les travaux (tunnel de 6 kilomètres de long, canal de 7 kilomètres) furent poursuivis durant toute l’époque coloniale, ils furent relancés par Porfirio Diaz à la fin du 19ème siècle. En 1900, le drainage était opérationnel.

D’où la situation actuelle. Les eaux des lacs ont disparu. Les terres sont devenues incultes. En saison sèche, la ville est balayée par des vents violents, entraînant les déchets et propageant des maladies ; des nuages de poussière la recouvrent. Trois usines d’épuration ne suffisent pas à traiter les eaux usées ; celles-ci partent dans le drainage. En comptant les pannes des usines, la capacité d’épuration n’est que la moitié de celle de l’usine d’Achères. Les eaux usées sont utilisées pour l’agriculture, avec des problèmes sanitaires énormes. L’eau potable manque ; toutes les eaux de surface et profondes sont déjà mobilisées ; la société civile se rebelle contre la Ville de Mexico, résultat d’une petite prise de conscience. Quelques mesures sont prises. Ont été fermées une grande usine pétrochimique, de même que la raffinerie située au nord de la ville (qui provoquait 3 % de la pollution atmosphérique de la ville). Des programmes de circulation alternée ont eu des résultats très nets, mais vite compensés. Il y a eu un mouvement de déconcentration industrielle. Aujourd’hui, la ville est moins polluée qu’il y a quinze ans. Des projets d’architecte évoquent le retour à la ville lacustre. Il est vrai que les vents dominants (du Nord-est) ramènent la pollution vers les quartiers riches.

Questions

Quelle est la situation des transports urbains ? Est-ce que le Transmillenio de Bogota fait des émules ?

Le Transmillenio de Bogota n’est rien par rapport au système très performant de Mexico. Un très beau métro, doublé par des lignes de tramway, est au cœur de celui-ci. Il a fallu beaucoup de temps pour qu’il sorte du District Fédéral et desserve la partie pauvre de l’agglomération, située dans l’Etat de Mexico. Mais maintenant, le métro « va au bout du monde ». Toutefois, le système ne suffit pas ; d’où les véhicules et les bus privatisés.

Va t-on revenir à la ville lacustre ?

C’est impossible et ce n’est pas souhaitable. Il faudrait raser la moitié de l’agglomération. Un autre projet est de déplacer la ville. Il y a en effet une vieille tradition de déplacements de villes en Amérique latine.

Y a t-il une collaboration entre le District Fédéral et l’Etat de Mexico ?

Oui, une zone métropolitaine a été mise en place, avec des compétences environnementales. Mais dans les faits, il n’y a pas de collaboration. Les projets ne se font pas à l’échelle de l’agglomération, sauf quand l’Etat mexicain intervient.

Comment sont abordés les risques sismiques ?

Des organismes d’Etat ont la responsabilité de gérer les situations d’urgence. La ville compte d’excellents sismologues pour la prévention du risque. Le problème est dans l’application des mesures antisismiques. Les bâtiments qui se sont effondrés avaient été construits à la va-vite. La Tour PEMEX a tenu, ce qui montre que quand on veut, on peut. Mais on ne veut pas, car il est plus rentable de ne rien faire. Notamment, ce sont les mêmes entreprises qui évacuent les débris et qui re-construisent.

Comment tient l’habitat informel lors des tremblements de terre ?

L’habitat informel résulte de l’auto-production. Les bâtiments sont en matériaux durables. C’est la situation la plus dangereuse en cas de séisme.

Y a t-il des films récents sur Mexico ?

« La Fronterainfinita » : des migrants partent d’Amérique centrale, traversent le Mexique, pour essayer de franchir la frontière du nord.

« A daywithoutMexicans » : un jour, en Californie, tous les Mexicains disparaissent. Comment vont faire les Californiens ?

Comment les acteurs font-ils face aux problèmes environnementaux ?

La situation a beaucoup évolué en 25 ans. Des Agences de bassin ont été mises en place dans les années 1990 ; plus des services au niveau de chaque commune.

Au niveau des habitants, la distribution de l’eau, privatisée, tenue par un groupe français, marche mal. Avant, le paiement se faisait au forfait, ce qui entraînait une consommation maximum : entre 40 et 1000 litres par jour et par personne. En revanche, les pauvres achetaient au litre, ou effectuaient des branchements pirates. Aujourd’hui, des compteurs ont été installés. La résistance est forte. Les quartiers pauvres sont approvisionnés par camions-citernes. Des associations, notamment de femmes, luttent pour obtenir des tarifs réduits.

Des mesures ont été prises pour limiter la circulation. L’une d’elles a consisté en un étiquetage des voitures dans le cadre de la circulation alternée. Toutefois, les voitures neuves, dotées d’un pot catalytique, n’étaient pas concernées par la mesure. Des zones naturelles ont aussi été revitalisées. Le lac de Sumpango avait disparu. Il a été remis en eau dans les années 1990, en partie avec les eaux pluviales, en partie avec des eaux usées. Trois ans après, un syndicat de pêcheurs y a été constitué. Les pêcheurs pratiquent leur activité comme au 16ème siècle (utilisation de harpons avec plusieurs crochets, de canots monoxyles, pêche des canards au filet). Le lac est devenu un lieu touristique.

Quelle est l’utilisation des vélos et véhicules non polluants ?

Pas grand-chose, malgré une rhétorique sur le développement durable. La fermeture de la circulation ne vaut qu’au centre de la ville, le dimanche. A Mexico, les taux de mortalité des cyclistes sont très forts. Et l’effort coûte cher, à 2200 mètres d’altitude.

Mexico est-elle une ville agréable à vivre ou une ville difficile ?

Mexico n’est pas une ville facile, elle est même très compliquée ; mais c’est une ville fascinante. La situation s’améliore. Mexico continue à fonctionner. Ce n’est pas l’enfer sur terre.

Prise de notes : Jean-Luc Piermay