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Quand l’Afrique s’éveillera !

65ème Café de géographie de Mulhouse

Roland Pourtier
Professeur émerite de géographie.

Mulhouse, Café L’Avenue 3 avril 2013

Si j’avais pensé l’Afrique mal partie, j’aurai changé de métier ou de continent. En effet, s’il y a encore beaucoup de problèmes dans la région, l’Afrique bouge énormément.
J’ai en main un texte de Nicolas Baverez, paru ce matin qui contredit René Dumont car en effet : « L’Afrique noire est bien partie ». Nous venons d’aborder une période « d’afro-optimisme »
Il faut cependant raison garder, savoir qu’il y a des éléments extrêmement positifs mais encore nombre de problèmes à résoudre.
Les « Lions africains » répondent aux « Tigres d’Asie ». L’heure des lions qui vont dévorer la terre entière telle que décrits par le numéro spécial de Courrier International sur l’Afrique composé d’articles écrits uniquement par des Africains ayant une vision stimulante.

[Cf. « L’heure des lions » : L’Afrique à l’aube d’une croissance pérenne. Mac Kinsey Global Institute 2010]

Selon le dernier rapport du PNUD pour l’Afrique, « au cours des dix dernières années, la croissance économique a enregistré un rebond extraordinaire », situation confirmée par l’OCDE en 2012. L’une des réussites les plus frappantes a été celle de l’Afrique sub-saharienne. Le rapport 2013 du PNUD affirme que l’Afrique progresse et qu’elle est optimiste.

J’étais en janvier à Kinshasa. La RDC est très mal classée par le PNUD mais j’ai été frappé par le dynamisme, les constructions, l’activité débordante de sa capitale. Les indicateurs des institutions internationales ne traduisent pas toute la réalité. En effet, on a du mal à évaluer des niveaux de développement quand les activités ne sont pas quantifiables ainsi on sous estime le poids du secteur informe. Même si l’Afrique est le continent qui compte le plus de pauvres, il convient de souligner qu’à la différence de l’Europe, de la France notamment, on n’y manque ni de croissance, ni d’optimisme.

Le changement date du début des années 2000, qui marque la fin d’une période de chaos économique et politique, entrainé par des erreurs politiques ; les effets pervers des PAS [Programme d’Ajustement Structurel] du FMI ; des troubles divers qui l’ont freiné pendant plusieurs décennies. Depuis quelques années, on assiste à un retour de la croissance, qui atteint aujourd’hui en moyenne 5.5 à 6% par an. L’Afrique a surmonté la crise de 2008 car moins intégrée que d’autres à la mondialisation et tout le monde admet son retour à la croissance avec cependant un taux inférieur à celui des émergents comme la Chine, mais bien supérieur à celui de l’Europe. C’est un élément important mais il ne faut pas oublier que l’Afrique part de très bas ce qui explique les taux de croissance élevés. L’essentiel reste qu’elle est en ce moment sur la voie ascendante.

Deux voix discordantes

Une camerounaise Axelle Kabou qui a écrit « Si l’Afrique refusait le développement » reste réservée. Elle s’interroge, dans le numéro de Courrier International sur la place de l’Afrique dans le monde et l’évolution rapide des perspectives qui « sont passées du noir funéraire au rose bonbon en l’espace d’une petite décennie. Cette révolution chromatique mérite bien quelques commentaires ».

Certains restent sceptiques comme Jacques Attali [Une brève histoire de l’avenir. Fayard 2006]: «  En 2025, le continent africain ne sera toujours pas un acteur économique d’importance sur la scène mondiale » ou encore « A la différence des autres continents, l’Afrique ne réussira probablement pas à faire surgir une classe moyenne ».

Or la classe moyenne est la source du progrès car c’est elle qui est porteuse de changements économiques et politiques durables. Qu’en est- il en Afrique noire ? Elle se construit.
L’Afrique a longtemps souffert d’un manque d’entrepreneurs mais c’est en train de changer. On estime une possible classe moyenne de 300 millions de personnes à moyen terme et les premiers changements sont évidents. On est passé dans certaines régions africaines en quelques décennies du néolithique à internet : de la daba (houe) au téléphone cellulaire.

L’explosion démographique

L’Afrique est le continent qui a la plus forte croissance démographique du monde, une première mondiale par son ampleur et sa durée. Elle a dépassé 1 milliard d’habitants en 2009, une certitude malgré le manque de précision statistique. Le taux annuel de croissance se maintient à 2.5% par an en moyenne, soit un doublement en 30 ans malgré des disparités. Le Niger détient le record mondial de l’ISF [Indice Synthétique de Fécondité] avec 7 enfants par femme contre 5.5 en moyenne en Afrique sub-saharienne.
La mortalité baisse même si elle reste forte et la population croit rapidement. On estime qu’en 2050 la population africaine atteindra 1.7 à 1.8 milliard d’hommes dont les ¾ en Afrique sub-saharienne : 1.5 milliard.

Ce dynamisme démographique induit l’extraordinaire jeunesse de la population. C’est la plus jeune du monde avec 40% de moins de 15 ans en moyenne, 50% dans certains Etats. La mortalité infantile même si elle reste plus élevée qu’ailleurs est en baisse. Nombre d’enfants survivent ce qui engendre une croissance extraordinaire.
A l’échelle du monde, il existe une différence extrême entre les pyramides des âges de la Chine, qui est en voie de vieillissement car elle termine son bonus démographique (ou dividende démographique : période où le pourcentage de population active est le plus élevé dans la population globale). Avec d’une part, une diminution de sa population active et d’autre part, une population qui se réduit à la base, elle va devoir affronter des défis inverses de ceux de l’Afrique.
En Afrique en effet, les jeunes représentent une population importante qui lui offre un dividende démographique. Elle va profiter d’une conjoncture la mettant en position de force par rapport aux PDEM et aux émergents. Elle aura peu de population âgée à prendre en charge, une proportion d’adultes élevée pendant plusieurs décennies assurant un volant de main-d’œuvre et des possibilités de développement économique à condition bien sûr que les jeunes soient formés et trouvent du travail. Un des plus grands enjeux de l’Afrique à venir et qui lui permettra de gagner son pari est la formation des jeunes.

L’urbanisation de l’Afrique

L’Afrique a longtemps été peu urbanisée car elle n’a pas de traditions urbaines en dehors du Maghreb et de certaines régions du Sahel. Actuellement, la croissance urbaine est extraordinaire, comme si l’Afrique voulait rattraper son retard historique et franchir les étapes de la transition urbaine. En 2050, on aura dépassé la barre de 50% de population urbaine et les villes sont appelées à avoir un rôle important dans la croissance économique et les changements sociaux. En Afrique, les évolutions sont très rapides et parfois difficiles à comprendre, ainsi la croissance de Lagos ou de Kinshasa qui a 10 millions d’habitants aujourd’hui.

La ville est une condition nécessaire du développement. Elle est le lieu où naissent les initiatives de toutes sortes. Les villes créent des marchés et développent les campagnes sous réserve qu’il existe des réseaux de transport. Elles sont les points forts de la croissance de l’Afrique et de la mutation des sociétés.

Cependant, si en Europe, on aime se promener en ville, en Afrique, rares sont celles où l’on peut se promener sereinement du fait de l’insécurité. Il existe nombre d’aspects négatifs de la croissance urbaine. Les gens ne vivent pas mieux, ils vivent autrement. On mangeait parfois mieux au village qu’en ville mais on s’y ennuyait. Un logement urbain, même dans un bidonville, c’est l’accès à la ville. C’est un moteur d’espoir, une source d’opportunités, surtout pour les fonctions informelles et l’accès aux services de santé et d’éducation. C’est pourquoi, malgré leurs défauts, les villes sont particulièrement attractives en Afrique aujourd’hui.

Depuis les indépendances dans les années 60, en Afrique sub-saharienne sauf en Afrique du Sud, la population globale a été multipliée par 4 mais la population urbaine l’a été par 11. Cela ne s’est jamais produit à l’échelle d’un continent et cela porte les germes des transformations futures. Le marché intérieur va booster la croissance économique.

Pendant des décennies, le discours officiel a été un discours de dépréciation de l’Afrique. (Guerres, coup d’État, maladies, pauvreté) il est temps que cela change.

Nourrir les hommes

Une autre vision négative de l’Afrique porte sur la nutrition et les clichés abondent ; l’Afrique est la région de la faim. En fait, il n’y plus de famines, sauf s’il y a des guerres. La dernière grande famine est celle de l’Éthiopie en 1984-85.
On a remédié aux déséquilibres et accéléré le développement par la construction de réseaux de transports entre les campagnes et les villes. L’Afrique actuelle réussit à nourrir une population qui a quadruplé en un demi- siècle. Les paysanneries ont su répondre à la croissance démographique. Elles ne sont ni inertes, ni archaïques. Elles ont des capacités de production qui pourront encore se valoriser dès que le marché reliera encore mieux villes et campagnes. Dans certaines régions, il n’existe pas de possibilité de croissance agricole pérenne à cause du biotope, des climats. Le Sahel ne sera jamais la Normandie mais on ne peut résumer l’Afrique au Sahel. L’Afrique n’est pas le Sahel, qui veut dire « marges, rivages » et qui est marginal en Afrique.
En Afrique tropicale humide, on trouve les plus importantes réserves foncières du monde d’où le développement du « landgrabbing » : les achats de terre par des étrangers (Chine, Qatar, Corée, Inde, etc.) Ainsi, en Éthiopie, des milliers d’hectares ont été accaparés par des Indiens qui ont développé des cultures florales, exportées ensuite vers l’Europe. Les velléités d’installation des Coréens à Madagascar ont provoqué de vives réactions à l’origine du renversement du Président Ravalomanana en 2009.
Une des conditions pour nourrir la population tient aux progrès de l’agronomie, des technologies, des nouvelles semences et surtout de l’aménagement de l’espace, condition première du progrès agricole : les infrastructures de transport créent le marché même si elles sont très différentes des modes de transport occidentaux. Au Kivu en RDC, on transporte jusqu’à 200 kg de vivres sur des trottinettes.

La Chine 1er acteur économique en Afrique

La Chine joue depuis peu un rôle majeur, notamment avec la généralisation d’un système de troc qui caractérise ses échanges. La Chine troque du pétrole et des minerais contre la création d’infrastructures et elle bâtit en Afrique des ports, des ponts, des routes, des hôpitaux. Les Chinois raflent la plupart des marchés de travaux publics, même ceux qui sont financés par la France, l’UE ou la Banque Mondiale. La Chine aide ainsi l’Afrique à se construire tout en prélevant les matières premières indispensables à sa propre croissance économique.
Un pays devance les autres : l’Afrique du Sud qui appartient au groupe des IBAS [Inde, Brésil, Afrique du sud] ; comme à celui des BRICAS [Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud]. C’est à Durban, que les grands pays émergents ont créé, sous l’impulsion de la Chine, une banque de développement pour contrebalancer l’influence de la Banque Mondiale en 2013.

Parmi les nouveautés, il faut souligner l’importance des NTIC [Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication], par exemple le boom de la téléphonie mobile. Les premiers téléphones portables africains sont apparus voici une quinzaine d’années. 50% de la population en est équipée aujourd’hui. Le téléphone portable a changé beaucoup de choses, les informations circulent mieux, contribuant à une régulation des marchés. Les Africains n’ont pas souvent des abonnements mais utilisent des cartes prépayées vendues dans la rue.

On peu voir à Kinshasa une publicité murale pour des portables portant le slogan «Je te cash, tu me cash » indiquant la nouveauté et l’envoi d’argent par téléphone. Au Kenya, les salaires sont versés via le téléphone portable. C’est une intrusion dans la modernité soudaine et réelle qui marque une transformation de la vie quotidienne.

Il existe encore d’important s retards sur Internet. Le câblage est incomplet mais aujourd’hui un réseau de fibres encercle l’Afrique, permettant dans un premier temps de connecter les régions littorales. Pour le moment, on compte sur le développement des satellites pour connecter le centre de l’Afrique. A noter également, l’énorme importance des cybercafés.

Mais toujours l’économie de rente

« L’Afrique regorge de ressources naturelles » dit-on couramment. L’or, le pétrole, les diamants, le coltan, le platine, y abondent et beaucoup de ressources sont encore non exploitées ou inconnues. Les économies restent tournées vers l’exportation de produits primaires. On vit de la rente. C’est une économie qui n’encourage pas l’innovation et n’entraine pas le développement d’industries diversifiées.
La richesse est captée par une « nomenklatura » au pouvoir et seule une partie est réinvestie sur place.

Les pays, qui dans le monde ont misé sur les capacités humaines, se sont développés plus vite que les autres. Ce n’est pas encore le cas en Afrique mais cela change. La région est actuellement pénalisée par le « brain drain », la fuite des cerveaux. On encourage actuellement le retour des expatriés quand la politique le permet. On peut investir en Afrique actuellement et on voit apparaitre les entrepreneurs. On recense 5000 millionnaires africains ! Les choses s’inversent même s’il est vrai que les investissements continuent à venir de l’extérieur : dans le pétrole, les mines, les forêts, capitaux provenant aussi bien des PDEM [Pays Développés à Économie de Marché] que des émergents. Cependant, s’il n’y a pas un changement de mentalités, si l’esprit entrepreneurial ne se développe pas et si la part de l’économie de rentes ne diminue pas, l’Afrique restera dépendante. Le maintien d’une économie de rente et des mono productions est risqué. Toute hausse des cours peut être suivie par un retour de conjoncture comme dans les années 85 avec le contre-choc pétrolier. Une situation d’autant plus délicate que l’Afrique ne contrôle pas les marchés. Elle n’est pas encore la nouvelle frontière du monde. On déplore les lacunes de formation, de logistique. On espère surtout un changement de mentalités des responsables, encore trop souvent consommateurs et corrompus, accusés aujourd’hui d’accaparer des « biens mal acquis ».

Les transformations de l’Afrique impliquent un changement du statut des femmes. En 1898, les colonisateurs construisirent un chemin de fer au Congo belge [actuelle RDC] qui « libéra » les Africains de la corvée du portage. Un progrès répondant à la vision colonisatrice mais qui n’est pas allé à son terme car le portage reste le mode de transport le plus fréquent en Afrique tropicale où il est de facto réservé aux femmes, véritables «bêtes de somme ». Le transport routier se développe toutefois rapidement, tandis que le réseau ferroviaire reste sous doté. Dès qu’il y a des routes, il y a des camions, des bicyclettes, qui soulagent d’autant la tâche des femmes ce qui est un progrès car l’avenir de l’Afrique passe par elles. Délivrées de cette corvée, elles vont pouvoir assumer des tâches plus gratifiantes.

Un des freins reste celui de la gouvernance dont les lacunes sont issues de l’héritage colonial. En Chine, 1.3 milliards de Chinois sont réunis sur un seul territoire tandis que l’Afrique est une mosaïque d’Etats, constamment menacée d’éclatements. Une première scission a eu lieu en 2011 avec la création du Sud Soudan et le morcellement pourrait se poursuivre. La multiplicité des frontières constitue des freins au développement. Malgré la multiplication des unions régionales, il manque toujours une grande unité politique africaine. En l’absence de gouvernance positive, le capital politique est thésaurisé ou gaspillé contrairement à l’Asie où même l’argent de la corruption est réinvesti.
C’est pourquoi, on fonde de grands espoirs dans les nouvelles générations d’hommes politiques dont on espère d’autres attitudes. Ainsi, certains quadras « fils de » qui investissent dans des entreprises et deviennent des acteurs réels du développement. L’avenir de l’Afrique viendra de sa richesse en hommes et non de son sous-sol à condition qu’ils investissent, se prennent en main et se substituent aux étrangers, car aussi bien les PDEM que les émergents, exploitent ses ressources sans investir dans le développement durable.
L’Afrique s’éveillera quand la classe moyenne investira dans les activités productives plutôt qu’en thésaurisant mais quand cela se produira t-il ?

Questions

Qu’en est-il des réseaux de transport car actuellement le maillage semble encore bien insuffisant ?
Actuellement, on s’appuie toujours sur les réseaux coloniaux hérités qui allaient des zones de production de ressources aux ports d’exportation. Un schéma correspondant à ces économies extraverties dans lesquelles les seules exceptions étaient quelques axes pénétrants pour l’armée.
Le réseau est fractionné, parfois interrompu à cause des logiques frontalières (différence d’écartement des rails par exemple). On manque de transversales et il n’existe de normes harmonisées. Pourtant, les réseaux se densifient. Tous les pays veulent des liaisons routières de qualité, asphaltées entre les principales villes ou de bonnes pistes entre les petites villes. C’est corollaire de l’urbanisation rapide à toutes les échelles car toutes les villes croissent, les petites comme les mégapoles. On passe progressivement du réseau linéaire au maillage et on va vers un développement réel mais basé sur la route et non le rail sauf en Afrique du Sud.

Sur le plan écologique, l’émergence des classes moyennes va-t-elle porter cette question au premier plan ?
L’écologie est un souci de pays riches. En Afrique, la priorité est la lutte contre la pauvreté.
Ceux qui polluent sont les autres pays car l’Afrique est le plus petit consommateur d’énergie planétaire et le Développement Durable n’y est pas un vrai problème mais vu comme une vision néo-colonialiste. Le point de vue des ONG du Nord qui considèrent la planète comme solidaire et les forêts tropicales comme des éléments d’équilibre planétaire et un patrimoine mondial, est très différent de celui des autochtones. Les Congolais sont censés devoir protéger leur forêt encore préservée. Pour les y aider, si la forêt demeure peu ou pas exploitée, on est prêt à leur verser des compensations mais c’est créer une nouvelle forme de rente, donc de dépendance. La forêt congolaise pourrait très bien être exploitée et raisonnablement défrichée. C’est ce que l’Europe a fait au Moyen- Age : la Beauce est une ancienne forêt.

Pourrait-on redessiner les frontières pour accélérer le développement ?
C’est une des questions lancinantes en Afrique. En 1963, quand on a créé l’Union Africaine, on a fixé son siège à Addis Abéba, (nouveau siège construit par les Chinois en 2012). On y avait décidé l’intangibilité des frontières par peur d’ouvrir une boite de Pandore. Cela n’a pas empêché la création du Soudan du Sud et tant la Casamance, que le Somaliland revendiquent leur autonomie. C’est risqué car aucune frontière n’est parfaite. Tous les Etats sont pluriethniques sauf le Rwanda et le Burundi (ce qui n’a pas empêché le génocide) et la Somalie, qui est en pleine anarchie.
A l’inverse, tous les Etats essayent de se regrouper dans des unions régionales CEDEAO, UEMOA, CEMAC, etc.  Elles fonctionnent plus ou moins mais cette question des frontières revient sans arrêt sur le tapis en référence à la Conférence de Berlin en 1885 qui a abouti au partage. Remarquons toutefois qu’au cours des dernières décennies, l’Europe a créé plus d’Etats (ex Yougoslavie) que l’Afrique ne l’a fait elle-même. Les territoires ne cessent de bouger : beaucoup d’Etats africains sont fragiles et des reconfigurations locales sont toujours possibles.

Quelles énergies pour l’Afrique ?
L’Afrique est peu énergivore. Le niveau de consommation est très bas et il persiste des déficits en électricité. Quand on regarde de plus près la situation, les potentialités existent. 80% de l’énergie utilisée en Afrique vient du bois : la biomasse. Un nombre croissant de pays produisent du pétrole mais l’essentiel de la production est exportée vers l’UE, les Etats-Unis, la Chine car le marché local est encore peu important. La globalité de l’Afrique va devenir dans peu de temps productrice d’hydrocarbures, en gros dans un arc allant du golfe de Guinée au Mozambique. Saura-t-elle saisir cette occasion historique de résorber ses pénuries énergétiques ?
Le soleil est un autre atout dans les régions tropicales. Le « projet Desertec », conduit par des Allemands, devait se traduire par l’installation de miroirs solaires dans le Sahara, l’électricité produite étant destinée aux Européens. Le projet a échoué mais le potentiel d’énergie solaire n’en reste pas moins considérable. L’hydroélectricité est encore sous exploitée en dépit du potentiel énorme dans les régions équatoriales (site d’Inga au Congo). Si le potentiel existe, les besoins de financement en infrastructures, en réseaux, sont considérables. La Banque Mondiale a estimé les investissements nécessaires à 50 milliards par an. Aussi, s’il existe des progrès ponctuels, le développement global est encore très insuffisant eu égard à ces besoins de financement.

La main-mise de la Chine et des autres BRIC sur l’Afrique n’est-elle pas une nouvelle forme d’esclavage ?
On parle de plus en plus de néo colonialisme chinois en Afrique. Les Chinois viennent y chercher des matières premières et sont très présents dans le pétrole, les mines, les plantations. Ils apportent beaucoup à l’Afrique et utilisent la main-d’œuvre locale, certes dans des conditions discutables. On constate à travers l’apparition de grèves, de manifestations que les Africains se méfient des Chinois aujourd’hui (Zambie, Algérie).

En outre, à côté des investissements de l’État chinois ou des FMN, il existe aussi des Chinois venus individuellement qui seraient entre 500 000 et 1 million, deux à trois fois plus que de Français, en Afrique en 2012. Ils sont commerçants, artisans et suivent des parcours similaires. Ils commencent par des restaurants, puis ouvrent des laveries avant de s’intéresser au transport, au négoce, aux professions libérales. Ils finissent par s’infiltrer partout et même à se substituer aux Libanais. Ce que les Africains supportent mal, c’est quand ils se mettent aussi à l’économie informelle, se substituant à eux pour le commerce de rue comme par exemple la vente des beignets sur les trottoirs. Là, ils sont considérés comme intrusifs.

L’exploitation de la main-d’œuvre africaine ou chinoise exportée par la Chine est réelle. Elle relève d’un modèle néocolonial primaire et autoritaire alors que les sociétés des PDEM présentes en Afrique depuis 1960 respectent les normes internationales et ont par suite des coûts de revient deux à trois fois plus élevés.

Roland Pourtier
A Mulhouse, au café l’Avenue, le 3 avril 2013

Notes : Françoise Dieterich