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Splendeurs des Han, essor de l’empire Céleste

Exposition « Splendeurs des Han, essor de l’empire céleste », Paris, Musée Guimet, du 22 octobre 2014 au 1er mars 2015.

affiche-splendeurs-hanLe Musée Guimet présente pendant plus de quatre mois une exceptionnelle exposition consacrée à la Chine des Han grâce au prêt de plus de 450 objets provenant de nombreuses institutions situées dans neuf provinces chinoises. Cette exposition tout à fait remarquable (présence de 67 trésors nationaux et de nombreuses découvertes archéologiques inédites) s’inscrit dans le cadre de la commémoration du cinquantième anniversaire des relations diplomatiques entre la France et la Chine populaire. Elle offre un vaste panorama de la civilisation chinoise à un moment fondamental de son histoire, lorsque le territoire a été unifié par le premier empereur Qin (celui de la célèbre armée de terre près de Xi’an). Rarement une exposition n’a autant mérité le titre qu’on lui a attribué (« Spendeurs… »). 

Le parti pris archéologique de l’exposition

L’exposition « Splendeurs des Han » a fait le choix de privilégier les œuvres découvertes à l’occasion de fouilles récentes afin de bénéficier d’un maximum d’informations liées aux méthodes modernes d’investigation, contrairement aux connaissances plus limitées se rapportant aux œuvres exhumées il y a un ou deux siècles. C’est  la découverte du site d’Anyang (1928-1937) qui marque les véritables débuts de l’archéologie scientifique en Chine. D’ailleurs, les musées chinois ont souvent été conçus après la découverte d’un grand site. Aujourd’hui, les musées de province, datant pour la plupart des années cinquante, cherchent à conserver les plus belles pièces mises au jour qui autrefois auraient pris le chemin de Pékin.

Une pièce exceptionnelle de l'exposition : un linceul de jade avec des fils d'or découvert en 1995 dans une tombe princière (Musée de Xuzhou, province de Jiangsu)

Une pièce exceptionnelle de l’exposition : un linceul de jade avec des fils d’or découvert en 1995 dans une tombe princière (Musée de Xuzhou, province de Jiangsu)

La dynastie des Han : plus de 4 siècles à l’époque de l’Empire romain

Après l’éphémère dynastie Qin, 28 empereurs se succèdent de 206 avant J.-C. à 220 après J.-C., soit approximativement à l’époque de l’Empire romain en Occident, ce que révèle une chronologie comparative des deux empires à l’entrée de l’exposition. De 206 avant J.-C. à 9 après J.-C., ce sont les « Han de l’Ouest » qui ont leur capitale à Chang’an, dans la région de Xi’an, à l’ouest de l’antique pays chinois. Après la courte période de la dynastie Xin (9-23 après J.-C.), vient le tour des « Han de l’Est » qui ont leur capitale à Luoyang, plus à l’est, dans la province du Henan. Au-delà de l’histoire complexe des temps premiers de la Chine impériale, avec ses rivalités et ses factions, ses guerres et ses révoltes, ses périodes de prospérité et de crise, les 4 siècles de la dynastie des Han constituent une période fondamentale pour le pays dans tous les domaines : territorial, politique, économique, social, culturel…

 

La Chine des Han : 4 siècles d'expansion territoriale

La Chine des Han : 4 siècles d’expansion territoriale

Le fils du Ciel, pivot du système impérial

L’empire des Han se construit sur la figure du souverain, investi du mandat du Ciel, qui confère des pouvoirs à un gouvernement central doté d’une bureaucratie administrant  commanderies et districts. En plus de son rôle politique, l’empereur accomplit les rites en tant qu’intercesseur auprès du Ciel, qui garantissent les bonnes récoltes et le bon fonctionnement de l’Etat.

Partie supérieure d'une figurine de fonctionnaire en terre cuite découverte en 1997 (Musée Han Yangling, Xianlang, province du Shaanxi). Sans doute un fonctionnaire civil de la cour impériale avec sa coiffure et sa tenue caractéristiques

Partie supérieure d’une figurine de fonctionnaire en terre cuite découverte en 1997 (Musée Han Yangling, Xianlang, province du Shaanxi). Sans doute un fonctionnaire civil de la cour impériale avec sa coiffure et sa tenue caractéristiques.
Photographie © DemysTEAfication

Dans la longue période des Han, le règne de Wudi (141-87 avant J.-C.) constitue un moment particulièrement brillant. D’importantes expéditions permettent de repousser les frontières de l’empire dans toutes les directions, en particulier au nord où les populations sédentaires avoisinent de redoutables tribus nomades comme les Xiongnu. L’implantation de soldats- paysans et la déportation de nombreux Chinois facilitent la colonisation de larges territoires tandis que la recherche d’alliés en Asie centrale établit des rapports économiques et des rapprochements politiques avec les royaumes situés à l’ouest de l’empire chinois. D’autres expéditions étendent le pouvoir chinois à toute la Chine du Sud et même au  nord du Vietnam. Sous le règne de Wudi, l’empire connaît également une grande prospérité économique avec l’essor des rendements agricoles et l’extension des terres cultivables, le développement de l’artisanat de luxe avec notamment des manufactures impériales.

La cavalerie, un progrès militaire décisif

Les célèbres armées du premier empereur Qin (221-210 avant J.-C.), telles que nous les montrent les régiments de terre cuite près de Xi’an, sont encore dépourvues de cavalerie. C’est la confrontation de plus en plus aiguë avec les nomades du Nord qui provoque à partir du IIe siècle avant notre ère une mutation militaire décisive. L’empereur Wudi décide alors de doter l’armée chinoise d’une cavalerie efficace. Pour cela, il envoie plusieurs missions au Ferghana, en Asie centrale, chargées d’acquérir des chevaux mais les difficultés ne manquent pas : le long transport à travers d’immenses étendues désertiques, la nécessité de croisement des chevaux rapportés pour mieux les adapter aux contraintes de la guerre, sans compter les réticences des cavaliers à adopter le pantalon (costume féminin par excellence en Chine !) et bien sûr la position jambes écartées (position assimilée à la position accroupie, propre aux gens du commun !). Cette introduction réussie de la cavalerie dans l’art de la guerre a permis de protéger la Chine des invasions pendant quatre siècles.

Figurines de cavaliers en terre cuite découvertes en 1965 (Musée de Xianyang, province du Shaanxi). Ces figurines font partie d'un ensemble exceptionnel désigné sous le nom d’« armée des 3 000 guerriers des Han de l'Ouest ».

Figurines de cavaliers en terre cuite découvertes en 1965 (Musée de Xianyang, province du Shaanxi). Ces figurines font partie d’un ensemble exceptionnel désigné sous le nom d’« armée des 3 000 guerriers des Han de l’Ouest ».

L’agriculture, fondement de l’économie et de l’Etat

Grâce à la politique d’unification du premier empereur Qin (monnaie de cuivre unique, uniformisation des mesures de capacité et de longueur, l’Empire des Han peut développer son potentiel économique, particulièrement agricole, et accroître ses échanges commerciaux avec ses voisins. Des progrès techniques majeurs se répandent rapidement: meilleure qualité des outils en fer, usage de l’araire à traction bovine. L’action politique joue également son rôle avec notamment la mise en valeur du nord de la Chine nouvellement conquis. Sans aucun doute l’agriculture participe à l’expansion territoriale et démographique de l’Empire chinois à cette époque.

Bœuf et charrue en bois découverts dans une tombe en 1972 (Musée provincial du Gansu). Cet ensemble sculpté, daté des Han de l'Ouest,  témoigne de la diffusion des pratiques de culture attelée dans les territoires lointains de l'ouest chinois.

Bœuf et charrue en bois découverts dans une tombe en 1972 (Musée provincial du Gansu). Cet ensemble sculpté, daté des Han de l’Ouest,  témoigne de la diffusion des pratiques de culture attelée dans les territoires lointains de l’ouest chinois.

Naissance de la Route de la Soie

Si les échanges entre la Chine et les contrées étrangères remontent à une Antiquité lointaine, ils se développent d’une façon décisive à l’époque des Han, par la voie maritime (jusqu’à l’Empire romain) et par plusieurs voies continentales (bien mieux connues). Un des éléments qui ont contribué à l’essor des circuits d’échanges terrestres réside dans le perfectionnement de la Grande Muraille qui devient sous les Han une formidable frontière septentrionale à l’abri de laquelle plusieurs « routes » commerciales vont se développer. Ainsi sous le règne de l’empereur Wudi (141-87 avant J.-C.), de nouvelles commanderies sont créées au Gansu pour les relier aux itinéraires commerciaux continentaux. Le commerce de la soie, dont l’étendue a été révélée par les voyages de Zhang Qian en Asie centrale (IIe siècle av. J.-C.), est le symbole de cette intense activité d’échanges le long de la « route de la soie » qui, en réalité, est plurielle sur le plan géographique (un faisceau de pistes et non une route unique) et sur le plan des principaux produits transportés (soie, chevaux, jade, etc.). Sans compter que ces réseaux d’échanges vont permettre de convoyer aussi des idées nouvelles comme le bouddhisme qui va emprunter le chemin frayé par les Han vers l’Asie centrale pour se diffuser dans l’espace chinois, profitant de l’inquiétude sociale et spirituelle de la fin des Han de l’Est (fin du IIe siècle-début du IIIe siècle).

Boucle de ceinture en or découverte en 1995 dans une tombe princière située dans la province du Jiangsu (Musée de Xuzhou). Une véritable virtuosité technique pour un motif en léger relief figurant deux bêtes sauvages mordant l’encolure d’un cheval. Cette pièce exquise témoigne de l’influence des peuples des steppes (ici le style « animalier »  caractéristique des Xiongnu) jusqu’au centre-est et même au sud de la Chine.

Boucle de ceinture en or découverte en 1995 dans une tombe princière située dans la province du Jiangsu (Musée de Xuzhou). Une véritable virtuosité technique pour un motif en léger relief figurant deux bêtes sauvages mordant l’encolure d’un cheval. Cette pièce exquise témoigne de l’influence des peuples des steppes (ici le style « animalier »  caractéristique des Xiongnu) jusqu’au centre-est et même au sud de la Chine.

L’écriture chinoise, véhicule de la pensée

Réaffirmant le modèle impérial des Qin, la dynastie Han s’appuie sur les lettrés (scribes, fonctionnaires, courtisans), qui travaillent au service du gouvernement centralisé, notamment en mettant en œuvre le discours politique. Leur influence sur les arts et les lettres va s’avérer déterminante. En ce qui concerne le fond, l’objectif longtemps exclusif d’efficacité rituelle laisse progressivement une place aux expressions plus individuelles, par exemple avec le lancement de la tradition de la calligraphie. En ce qui concerne la forme, les supports se diversifient : à côté des stèles de pierre, d’autres supports se développent pour les écrits (bois, étoffes, papier). Ainsi, l’utilisation croissante du papier à cette époque met un terme aux lourdes et volumineuses tablettes de bambou jusqu’alors en vigueur. Surtout, elle a considérablement stimulé l’essor de la culture chinoise comme elle en a favorisé la transmission.

Tablettes inscrites (bois et encre) découvertes en 1974  sur le site d’un fort dans la province du Gansu (Musée des tablettes inscrites du Gansu)

Tablettes inscrites (bois et encre) découvertes en 1974  sur le site d’un fort dans la province du Gansu (Musée des tablettes inscrites du Gansu)
Photographie © DemysTEAfication

Les conceptions de l’au-delà

Les objets exhumés dans les tombes de l’époque des Han illustrent l’organisation du monde des vivants mais également les conceptions de l’au-delà des Chinois de ce temps. Ainsi, le masque de jade appartient à l’équipement rituel du service funéraire des personnages de haut rang, il a pour fonction d’empêcher l’âme de s’échapper par les orifices du visage et de garantir l’intégrité physique des chairs. Rappelons qu’en Chine ancienne la mort s’accompagnait de l’obturation de tous les orifices du corps (neuf au total)  afin d’y conserver les derniers souffles. C’est sans doute la civilisation chinoise qui a exprimé le plus fortement et le plus durablement l’aspiration à la longévité (des vivants mais aussi des défunts), notamment  au travers du taoïsme.

Figure d’immortel en bronze découverte en 1964 sur le site de l’ancienne capitale Chang’an, l’actuelle Xi’an (Musée de Xi’an, province du Shaanxi). Les textes Han précisent que les immortels ont de grandes oreilles, vont par les nuages, et que leur longévité est telle qu’en mille ans aucun ne meurt.

Figure d’immortel en bronze découverte en 1964 sur le site de l’ancienne capitale Chang’an, l’actuelle Xi’an (Musée de Xi’an, province du Shaanxi). Les textes Han précisent que les immortels ont de grandes oreilles, vont par les nuages, et que leur longévité est telle qu’en mille ans aucun ne meurt.

Brûle-parfums en bronze et or découvert en 1968 non loin de Pékin dans une tombe de la province du Hebei (Musée provincial du Hebei). Sa forme évoque les montagnes cosmiques unissant ciel et terre. Sa fonction est de faciliter l’accès au paradis des immortels.

Brûle-parfums en bronze et or découvert en 1968 non loin de Pékin dans une tombe de la province du Hebei (Musée provincial du Hebei). Sa forme évoque les montagnes cosmiques unissant ciel et terre. Sa fonction est de faciliter l’accès au paradis des immortels.

Ce modeste compte rendu de visite souhaite seulement suggérer quelques pistes afin d’inciter le plus grand nombre à se précipiter au Musée Guimet pour admirer et mieux comprendre les dessous d’une brillante civilisation. Il reste un peu plus de deux mois pour cela.

 

Daniel Oster, décembre 2014