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Tirer parti du danger sur les volcans javanais

Les ressources en milieu volcanique

Les fortes densités de population sur les flancs des volcans javanais sont à l’origine d’une importante  exposition  aux  aléas  volcaniques.  Elles  témoignent  aussi  d’une  certaine attractivité de ces milieux. Les ressources des espaces volcaniques javanais contribuent à fixer durablement des populations capables d’en tirer parti. Le Merapi, dont les éruptions très récurrentes, pouvant menacer jusqu’à plus d’un million de personnes, en ont fait le volcan le plus surveillé d’Indonésie. Traditionnellement, les dépôts laissés dans le fond des vallées par les coulées pyroclastiques ou les laharsi sont utilisés par les populations locales qui les revendent sur l’ensemble de l’île de Java. Les blocs d’andésite et les fractions sableuses représentent des matériaux de construction très prisés. Les carrières du Merapi, aménagées dans les corridors de coulées pyroclastiques et de lahars, ont longtemps fonctionné avec les dangers et la ressource que constituent les matières premières apportées par les aléas volcaniques. Cependant, l’éruption de 2010 a induit plusieurs ruptures dans le système traditionnel mis en place sur le Merapi entre les sociétés javanaises et le volcan. L’étude sur le long terme des évolutions et tentatives d’adaptation successives de cette activité encore mal encadrée révèle combien les espaces volcaniques sont attractifs. Cela entraîne une démultiplication d’acteurs extérieurs au Merapi plus ou moins bien identifiés. Cette situation engendre  des  conflits  entre  des  populations  locales  qui  accusent  les  industriels  de confisquer leurs ressources. Les conflits portent aussi sur la dégradation économique et environnementale qui menace les moyens de subsistance traditionnels des sociétés du Merapi. Ces dernières se tournent donc de plus en plus vers d’autres modes de mises en valeur du volcan.

Les ressources qui permettaient de fixer et de protéger économiquement les sociétés sur le Merapi  sont  aujourd’hui  à  l’origine  d’une  certaine  compétition.  La  concurrence  est importante, tant dans le domaine de l’extraction que dans celui du tourisme. La question soulevée est celle de l’adéquation des mesures de gestion des risques avec les enjeux générés par l’évolution des conditions de vie sur le volcan.

Edouard de Bélizal est agrégé et docteur en géographie, rattaché à l’UMR 8591 Laboratoire de Géographie Physique Paris 1-CNRS

Présentation de l’intervenant par le Pr. Frédéric Leone :

Edouard de Bélizal met en avant l’approche géographique des volcans (ce que certains appellent la « Volcanographieii »). Il a fait son mémoire de maitrise sur l’éruption de 2007 du volcan Kelut (Java, Indonésie) à l’université Paris 1 en 2008, sous la direction du Pr. Franck Lavigne. A cette occasion il a travaillé sur la gestion de crise dans les villages à proximité du cratère. Puis il a effectué sa thèse sur le volcan Merapi (Java), sur le sujet des exploitations des matériaux apportés par les lahars (coulées de débris volcaniques). Il étudie les ressources humaines et physiques que cette activité dégage ainsi que les risques auxquels sont exposées les communautés de mineurs. Il est aujourd’hui PRAG à l’université de Paris- Ouest Nanterre La Défense.

Présentation d’Edouard de Bélizal :

Poser la question des ressources en milieu volcanique passe nécessairement par la compréhension de l’articulation entre danger et attraction sur des territoires à fortes densité de population et exposés aux aléas volcaniques. Ici l’étude de cas porte sur les coulées de débris volcaniques sur le volcan Merapi. La présentation se déroule en quatre temps : une succincte présentation des volcans javanais, suivie d’une analyse des espaces exposés aux lahars avant de focaliser sur l’activité d’exploitation des dépôts et sur les mutations et enjeux de ce système.

  1. Les corridors de lahars – de l’aléa à la ressource, du bénéfice au danger

L’ile de Java peut être caractérisée par un fort peuplement puisque ce territoire grand comme un quart de la France concentre plus de 120 millions d’habitants. En observant les images satellites de l’ile de Java on constate la présence de volcans sur toute la longueur de l’ile, d’ouest en est. Vingt-six d’entre eux sont actifs. Le volcanisme de Java est lié à la subduction de la plaque indo-australienne sous la plaque eurasiatique. On compte donc 26 volcans actifs sur une ile très peuplée.

Les volcans javanais (Google Earth).

Les volcans javanais (Google Earth).

Les densités de population sont de l’ordre de 900 habitants par kilomètre carré (De Koninck

2012), avec localement des densités encore plus élevées comme sur le Merapi où l’on peut atteindre les 1 000 habitants par kilomètre carré. Ces volcans très peuplés accueillent des communautés en grande majorité rurales. De nombreuses activités sont développées par ces populations qui tirent parti des ressources qu’offre le volcan. Parmi ces ressources, on peut citer la géothermie qui a une grande importance en Indonésie, ainsi que le tourisme. Sur le Kelut, les touristes pouvaient accéder directement au cratère jusqu’à l’éruption de février 2014. L’agriculture et le pastoralisme font aussi parti de ces activités. Sur le Merapi, les pentes sont cultivées jusqu’à plus de 1 000 m d’altitude. Les agriculteurs y cultivent du riz, du tabac, des piments et autres légumes. Les terres volcaniques sont très fertiles et permettent d’obtenir des rendements plus élevés. C’est un critère de fixation des populations sur ces territoires fortement exposés.

ZOOM sur l’éruption du Merapi d’Octobre 2010 :

Images de l’éruption de 2010 (source : presse locale)

Images de l’éruption de 2010 (source : presse locale)

En octobre-novembre 2010, l’éruption a été de type subplinienne. Cela signifie que l’énergie dégagée a été moins importante que dans le cas d’une éruption plinienne mais avec les mêmes caractéristiques : une lave extrêmement pâteuse, une forte concentration en gaz qui ne peuvent s’échapper ce qui produit des explosions, de type Vésuve en 79 avant JC. En 2010, l’éruption a notamment affecté Yogyakarta et Muntilan, ce qui ne s’était pas produit depuis plus de 150 ans. Les coulées et déferlantes pyroclastiques ont atteint 17 km depuis le cratère, et ont dévasté les abords de la rivière Gendol. Après une phase d’activité qui a débuté en novembre 2009 jusqu’en octobre 2010, l’éruption a commencé de manière explosive le 26 octobre 2010. Pendant la phase magmatique, l’accumulation de lave a été très rapide et accompagnée par d’abondantes émissions gazeuses et d’un grand nombre de séismes. L’éruption a détruit 2300 maisons et fait 644 victimes dont 367 morts principalement par asphyxie et brûlures mortelles dues aux coulées et déferlantes pyroclastiques. Plus de 400 000 personnes ont été évacuées. Ce qui en fait l’éruption la plus meurtrière depuis 1931. (Sources : Thèse E. De Bélizal, Les corridors de lahars du Merapi – Java, Indonésie – Des espaces entre risque et ressource. Contribution à la géographie des risques du volcan Merapi, 2012).

  1. Les espaces exposés :

Ces  espaces  très  peuplés  sont  aussi  caractérisés  par  des  aléas  naturels  majeurs  qui peuvent  constituer  une  ressource  pour  les  populations.  Des  villages  entiers  ont  été recouverts et brulés lors de l’éruption de 2010. Le Merapi est localisé à proximité de l’agglomération de Yogyakarta qui compte plus d’un million d’habitants, et dont l’urbanisation s’étend sur les flancs Sud.

Le volcan est localisé au croisement de deux lignes de faille, la ligne Nord Sud et Est Ouest. Le Merapi est un des volcans les plus actifs d’Indonésie avec une période de retour des éruptions allant de quatre à six ans.

Les alignements des volcans javanais et les flancs est du Merapi et du Merbabu, (cliché E. de Bélizal, 2012).

Les alignements des volcans javanais et les flancs est du Merapi et du Merbabu, (cliché E. de Bélizal, 2012).

Sur les flancs du volcan, ce sont 1,3 millions de personnes qui sont exposées dont 570 000 habitent dans la zone de danger des coulées pyroclastiques. En théorie cette zone est interdite à l’habitation mais en réalité elle est très peuplée et représente un enjeu majeur au regard   des   problématiques   d’évacuation.   Ces   populations   vivent   avec   les   risques volcaniques et sont aussi dépendantes du volcan et de ses ressources.

Approche systémique du risque dans les corridors de lahars du Merapi après l’éruption de 2010 (E. de Bélizal – 2012)

Approche systémique du risque dans les corridors de lahars du Merapi après l’éruption de 2010 (E. de Bélizal – 2012)

Les corridors de lahar sont des espaces dans lesquels s’écoulent les dépôts volcaniques remobilisés par les précipitations en saison des pluies. Le passage des lahars dans les rivières engendre un élargissement du lit des rivières. Les matériaux transportés par les lahars sont de tailles variées, allant des fractions sableuses jusqu’aux blocs de plus grande taille.

Lors du passage des lahars qui empruntent le plus souvent le lit des rivières, les ponts sont coupés pendant 2 ou 3 heures, le temps que le lahar soit passé.  Les lahars peuvent parcourir de grandes distances et peuvent avoir lieu plusieurs mois voire années après l’éruption. A Plumbon, village situé sur la rivière Gendol (rivière du flanc Est), les premiers lahars sont arrivés trois mois après l’éruption en 2010. Certains lahars sont arrivés jusqu’à Yogyakarta, où ils n’ont pas fait de dégâts car ils étaient très dilués mais le flux a parcouru la totalité du volcan. Les lahars menacent les communautés installées sur les talus distaux longtemps après l’éruption. En effet, tant qu’il y a des matériaux mobilisables en amont, des lahars se forment en saison des pluies.

Entre octobre 2010 et avril 2014 on compte 429 lahars. Ce risque est donc caractérisé par une importante fréquence, surtout au cours des deux premières années, la récurrence de cet aléa diminue à partir de 2013. La majeure partie de ces lahars ont eu lieu sur les rivières Pabelan et Putih à l’Ouest, et sur les rivières Gendol et Boyeng à l’Est. On compte 17 corridors de lahars sur le flanc sud du Merapi. Avant l’éruption de 2010 les lahars se produisaient principalement à l’ouest car les coulées pyroclastiques (nuées ardentes) étaient dirigées dans cette direction. Il n’y avait donc pas de dépôt mobilisable sur les hauteurs à l’Est.

Sur la rivière Pabelan passe le pont de la route qui relie les villes de Yogyakarta à Magelang. Elle traverse Java d’ouest en est. Le 30 mars 2011 un lahar a endommagé les piles du pont qui menaçaient de lâcher (cf. photographie ci-à-côté). Le pont a dû rester fermé pendant trois  mois  et  le  trafic  a  dû  être  redistribué  sur  l’ensemble  du  réseau  ce  qui  a considérablement compliqué la vie des habitants et perturbé l’économie locale et les échanges avec l’ouest de Java.

Les dépôts pyroclastiques sont transportés par les précipitations en saison des pluies pour former des lahars dévastateurs. Ces dépôts sont remobilisés par les populations locales qui s’en servent comme matériaux de construction, l’aléa devient alors ressource. Mais cette activité produit aussi des vulnérabilités nouvelles et contribuent à augmenter les risques. L’activité d’extraction est au cœur des problématiques de gestion des risques sur le Merapi.

Photo de gauche : utilisation des matériaux du lahar pour la construction d’habitations – Photo du centre : bouddha du temple de Borobudur – Photo de droite : reproduction miniature du temple de Borobudur (sources : presse locale)

Photo de gauche : utilisation des matériaux du lahar pour la construction d’habitations – Photo du centre : bouddha du temple de Borobudur – Photo de droite : reproduction miniature du temple de Borobudur (sources : presse locale)

Le temple de Borobudur a été construit avec les pierres du Merapi et les bouddhas qui ornent l’édifice sont taillés en pierre volcanique (cf. photographie au centre ci-dessus). Les roches volcaniques servent aussi à la production de souvenirs destinés aux touristes.

III. L’exploitation  des  dépôts  volcanoclastiques  –  une  activité  structurante  de l’espace et des sociétés, l’exemple du Merapi

L’activité d’extraction de sables est structurante sur le Merapi. L’extraction des dépôts est traditionnelle  et  a  longtemps  été  opérée  de  façon  artisanale.  Mais depuis 2010, au vu des quantités de matériel et des besoins en reconstruction (après les dommages causés par l’éruption) l’activité a évolué vers une exploitation mécanique et à l’échelle industrielle. Ce changement  dans  les  modes  d’exploitation  permet  de  remplir  les camions beaucoup plus rapidement et ainsi d’accroitre le rendement de la production. Aujourd’hui, il faut en moyenne 15 à 20 minutes pour remplir  un  camion.   Cette  activité  est  très  lucrative  puisque  les travailleurs dans l’extraction gagnent en moyenne trois fois plus qu’un agriculteur dans cette région.

Extraction des matériaux de lahars sur la rivière Gendol – à gauche et à droite : exploitation artisanale – au centre : exploitation industrielle (sources : E. de BELIZAL)

Extraction des matériaux de lahars sur la rivière Gendol – à gauche et à droite : exploitation artisanale – au centre : exploitation industrielle (sources : E. de BELIZAL)

Après l’éruption et le passage des lahars, certains agriculteurs du Merapi ont perdu leurs cultures, leurs outils de production et leur bétail. Ils se sont alors tournés vers l’extraction de sables, leur permettant ainsi de se relever économiquement de la catastrophe. Cette activité est pour beaucoup d’entre eux temporaire, le temps de réhabiliter les réseaux d’irrigation, de nettoyer les terres ou de se reconvertir.

Les gouvernements régionaux prélèvent une taxe pour l’accès aux sites d’extraction. Ces taxes devraient servir notamment à la reconstruction des villages sinistrés par l’éruption et à la réhabilitation des routes endommagées par le balai incessant des camions, et devraient être redistribuées localement. Dans la plupart des cas cette redistribution n’est pas faite à cause de la corruption.

En plus des conducteurs de camions et des mineurs, des vendeurs itinérants et des travailleurs qui rebouchent les trous dans la route sont présents au quotidien dans les corridors de lahars. Certains se sont installés plus durablement que les autres, avec une échoppe et vendent du thé et de la nourriture pour les travailleurs. Les carrières les plus exploitées (Haute Gendol) sont ouvertes de 2h du matin à minuit tous les jours. Ce système socio-économique  a  son  fonctionnement  particulier  qui  est  très  exposé  aux  aléas volcaniques. Les activités d’extraction suivent les activités du volcan, autrement dit les éruptions, qui dirigent et localisent les extractions (cf. carte ci-dessous).

Schéma d'évolution de l'activité d'extraction au Merapi dans l'espace et dans le temps. En vert : les conséquences bénéfiques. En rouge : impacts négatifs (E de Bélizal, 2012)

Schéma d’évolution de l’activité d’extraction au Merapi dans l’espace et dans le temps. En vert : les conséquences bénéfiques. En rouge : impacts négatifs (E de Bélizal, 2012)

Avant 2006, les lahars se produisaient le long des rivières situées à l’Ouest du volcan et l’essentiel des carrières y étaient concentrées. En 2006, la nuée ardente s’est orientée vers le Sud et principalement en direction de la rivière Gendol. Les travailleurs se sont alors déplacés de l’ouest vers le sud qui est devenu le principal bassin d’extraction. Depuis 2010 et l’éruption subplinienne de grande magnitude de grandes quantités de matériaux ont été déposés sur les flancs du volcan et des lahars se sont produits sur 17 rivières, les sites d’extraction se sont donc développés tout autour du volcan. Les extractions se sont d’abord concentrées dans la partie distale. Certaines zones n’ont pas été exploitables dans un premier temps car les routes d’accès avaient été détruites par l’éruption. Depuis 2012, les sites de l’aval s’épuisent et les routes de l’amont ont été réparées, les carrières se sont donc déplacées vers l’amont, notamment sur la rivière Gendol.

Carte de localisation des sites d'extraction après l’éruption de 2010 (A) et en 2014 (B) (E de Bélizal, 2014)

Carte de localisation des sites d’extraction après l’éruption de 2010 (A) et en 2014 (B) (E de Bélizal, 2014)

Les activités d’extraction se sont décalées plus près du cratère et sont ainsi plus exposées aux aléas volcaniques.

L’extraction des dépôts favorise la résilience à court terme car elle permet de diversifier les activités économiques après la catastrophe. En d’autres termes, elle permet le relèvement économique des populations riveraines et facilite la reconstruction en fournissant des matériaux de construction de qualité et en quantité importante. En revanche, sur le moyen et long terme, cette activité n’est pas durable puisque les carrières se déplacent vers l’amont et qu’un grand nombre de personnes se reconvertissent dans cette activité très lucrative. Un grand nombre de travailleurs originaires de toute l’ile de Java viennent au Merapi travailler dans l’extraction. Ces moyens de subsistance sont très vulnérables puisque tous dépendent du même moyen qui est fortement exposé aux aléas volcaniques.

L’augmentation du nombre de travailleurs a aussi pour conséquence de générer des conflits, à la fois entre extracteurs eux-mêmes et entre villages. Ces conflits sont liés en partie à l’absence de règle de régulation de l’activité (ni par les pouvoirs locaux ni par les entreprises d’exploitation). Il n’y a aucune protection des travailleurs ni du milieu naturel alors que l’influence de cette activité sur les milieux naturels est considérable. Cette activité est en perpétuelle évolution et on manque d’une vision à long terme.

Schéma d'évolution de l'activité d'extraction au Merapi dans l'espace et dans le temps. En vert : les conséquences bénéfiques. En rouge : impacts négatifs (E de Bélizal, 2012)

Schéma d’évolution de l’activité d’extraction au Merapi dans l’espace et dans le temps. En vert : les conséquences bénéfiques. En rouge : impacts négatifs (E de Bélizal, 2012)

Des taxes sont prélevées pour les droits d’entrée dans les carrières, mais aussi pour le passage par la route d’accès. Les taxes ne sont pas redistribuées et cela génère des conflits.

Cette activité, si elle favorise la résilience à court terme, est aussi source de vulnérabilités nouvelles en ce que les communautés locales sont très dépendantes de cette ressource qui n’est pas durable.

  1. Un système en mutation – la question des risques au Merapi

La carrière de Kopeng, sur la rivière Gendol, est située à 15 kilomètres de Yogyakarta. Depuis 2012 la carrière rencontre un problème de sur fréquentation. Il y a en moyenne plus de 200 camions par heure, entre 50 et 1000 camions par jour, 2 à 5 pelleteuses par site d’extraction et 4 à 5 personnes par camion. Les routes d’évacuation sont dans un état de délabrement avancé dû au passage des camions sur ces routes. Etant donné la proximité de cette carrière avec le sommet du volcan, l’évacuation des travailleurs est un enjeu majeur de la gestion des risques sur le Merapi.

Il n’y a pas de découpage de l’espace dans les carrières, ce n’est pas anarchique mais ce n’est pas planifié non plus. Et les chemins d’accès pour descendre dans les carrières ne sont pas tous connectés aux voies d’accès.

On observe donc un grand nombre de camions (sur une journée on peut en compter 712 en deux heures) qui attendent au fond du corridor de lahar. Les pentes sont très fortes et les camions  qui  remontent  sont  chargés.  Ces  caractéristiques  posent  le  problème  de  la temporalité d’évacuation. Ce problème de temps d’évacuation a été expérimenté en 2013 lors d’une éruption phréatique. L’alerte a été donnée à 4h du matin et l’évacuation s’est achevée à 7h du matin. Il a donc fallu 3h pour évacuer tous les camions.

Il y a deux vois d’accès à la carrière, celle de l’Ouest et celle de l’Est. Localement, il a été décompté que 75% des camions arrivaient de l’Est et 25% arrivaient de l’Ouest. Une fois les camions descendus dans la carrière, ils doivent stationner sur des aides d’attentes. Les camions attendent que la pelleteuse ait rempli le camion précédent. Ces zones créent des points de congestion où la circulation est difficile et où se concentrent les enjeux.

L’usage des pelleteuses était prohibé au début des années 2000 et a été autorisé de nouveau depuis 2011. Toutefois à Kopeng, l’essentiel des extractions demeurait encore manuel. En 2012-2013, les extractions mécaniques sont devenues majoritaires. Les sites d’extraction sont loués à des entrepreneurs privés qui louent des pelleteuses et rétribuent des travailleurs. Les entreprises qui détiennent les camions doivent payer une taxe aux propriétaires  de  la  pelleteuse  pour  pouvoir  l’utiliser.  La  plupart  de  ces  entreprises propriétaires des pelleteuses ne sont pas basées à Yogyakarta. Les bénéfices de cette activité ne sont donc pas redistribués localement. Et entre 45 à 60% des travailleurs de Kopeng  (en  fonction  des  périodes)  ne  sont  pas  originaires  du  Merapi.  Au  début  les travailleurs étaient en majorité originaires du Merapi mais avec l’intensification de l’activité, les travailleurs sont venus de toute l’ile de Java.

En ce qui concerne les activités touristiques sur le Merapi, il s’agit de visites des zones sinistrées avec une halte dans les carrières. Depuis 2012, des jeeps emmènent les touristes sur les sites d’extraction. Ainsi les carrières deviennent un « terrain de jeu pour touristes », les jeeps viennent  se  rajouter  aux camions augmentant  les enjeux sur  ces espaces à risques.

Conclusion – portée de la recherche, discussion et perspectives

Pour comprendre les risques que représentent le développement d’activités sur les pentes d’un volcan il faut comprendre les ressources générées par cet environnement et analyser le rapport attraction et danger.

Les vallées sont donc très fréquentées et très exploitées. Les populations locales n’ont aucun contrôle sur les pelleteuses.

On constate un élargissement fonctionnel des espaces.

L’exploitation des dépôts permet de curer les rivières et les quantités de matériel mobilisable sur les hauteurs du volcan diminuent et n’ont pas été massivement rechargées depuis 2010. A court terme la ressource générée par les lahars et leur exploitation permet de vivre et de se reconstruire mais sur le long terme, l’activité n’est pas durable, elle peut même contribuer à aggraver le risque. Ainsi, pour comprendre le risque, il est nécessaire de comprendre la ressource. Ceci est permis par l’approche systémique qui permet de saisir les différentes interactions entre les acteurs, à différentes échelles d’espace et de temps.

Les vallées du Merapi deviennent un espace encore plus fréquenté qu’avant en ce que l’activité extractive a désormais des rythmes quasi-industriels et s’est dotée d’une gestion commerciale et entrepreunariale fondée sur la location de l’espace public à des investisseurs extérieurs au volcan. De plus, le développement du tourisme pose de nouveaux enjeux en termes de risque, liés aux ressources, aux usages et aux représentations des espaces volcaniques.

Face à l’augmentation de ces enjeux très vulnérables (car très exposés et peu informés des risques encourus) la question de l’efficacité des moyens d’alerte est cruciale au regard de la réduction du risque de catastrophe sur le Merapi.

Phase de questions :

Questions : Y-a-t’il une saisonnalité des activités, est-ce que les populations travaillent dans l’agriculture en saison humide et dans l’extraction en saison sèche ?

Yatil eut un travail de recherche d’archives sur l’activité d’extraction ?

EDB (Edouard de Bélizal) : Il n’y a  pas  de saisonnalité des activités dans le Sud et l’Est, on observe une permanence des activités toute l’année. En revanche il y a une période plus calme pendant le ramadan et les carrières sont vides pendant deux semaines, durant Idul Fitri la fête de fin de ramadan. Sur Java, 95% de la population est musulmane.

Concernant les archives, il y a eu une éruption du 11ème siècle. Cette éruption est mythique par bien    des    aspects    et    il    est    difficile    d’avoir    des    informations    fiables.

Du 7ème au 12ème siècle, deux royaumes ne sont succédés, le royaume de la dynastie hindouiste  de  Sanjaya  d’abord  puis  le  royaume  bouddhiste  de  la  dynastie  Sailendra. L’activité d’exploitation est très ancienne et à l’origine des grands temples indianisés des Sanjaya et Sailendras (respectivement : « prangs de Prambanan et « stupa » de Borobudur). Les royaumes étaient organisés en forme de mandala avec au centre le palais, puis les logements des nobles et proches du pouvoir, en en dernier lieu les rizières. Le mythique Mont Meru étant le cœur de la culture hindouiste, il n’est pas étonnant que sur Java, les royaumes aient été centrés autour de montagnes telles que le Merapi. Selon certaines chroniques, une terrible éruption du Merapi aurait provoqué le déplacement du royaume depuis le centre de Java vers l’Est. Le royaume de Måjåpahit entre Java-Est et Bali a ainsi succédé aux dynasties centre-javanaises. Il faut attendre le XVIIe siècle pour que renaisse un royaume autour du Merapi, mais islamisé cette fois-ci: c’est le royaume de Mataram, dont le sultan de Yogyakarta est aujourd’hui l’hériter.

Les ressources apportées par les lahars sont-elles inépuisables ?

EDB : Elles ne sont pas inépuisables, mais chaque éruption recharge les stocks. En 2000 le pic de production était localisé sur le versant Ouest, et en 2006 il s’est décalé vers la rivière Gendol et l’Est, aujourd’hui l’activité se déplace vers l’amont car c’est à cet endroit que les petits lahars rechargent les stocks. Il n’y a aucun quota de production.

Quels sont les conflits entre les sociétés privées et les populations locales ?

EDB : Les conflits les plus importants se sont déroulés entre les communautés de différents villages. Certains villages accusaient les autres de laisser passer trop de camions, ce qui détériore  considérablement  les  routes,  et  ce  sans  que  les  plaignants  ne  reçoivent  de compensation financière. En mai et juin 2014, des agriculteurs ont mis le feu aux péages pour dénoncer la corruption et l’absence de redistribution des fonds.

Comment les habitants et travailleurs sont-ils organisés pour donner l’alerte ?

EDB : Il y a un poste d’observation en amont des rivières, des jeunes y assurent la vigilance. Ils sont équipés de téléphones et de talkies-walkies et transmettent l’alerte aux autres postes de contrôle de l’aval. Un sms est envoyé lorsqu’il pleut et quand le lahar est visible à l’amont l’alerte est lancée. Les gérants des petites échoppes du bord de route participent aussi à la surveillance et à l’alerte.

Cette chaine de surveillance est aussi équipée de radios. Il y existe aussi un site internet qui centralise tous les tweets qui décrivent l’évolution de la situation sur le volcan. Un des surveillants de chaque rivière est connecté avec le BPPTK (Centre de volcanologie et de réduction des catastrophes d’origines géologiques). L’alerte est donnée par sifflet ou par une cloche en bois traditionnelle, mais c’est beaucoup plus rare.

Les communautés du Merapi sont-elles nomades ? Et d’où viennent les travailleurs (exploitation des sables) ?

EDB : Les communautés ne sont pas nomades, elles sont installées sur ces territoires depuis plusieurs générations.

Certains travailleurs viennent de très loin, jusqu’à Semarang. Cas d’un travailleur qui part à

4h du matin de chez lui, il arrive à 11h à la carrière, il repart à 16h et arrive chez lui à 21h, après avoir mis le sable en vente.

A qui appartiennent les terres et le sous-sol ?

EDB : Les  terrains  appartiennent  aux  habitants,  c’est  du  domaine  public.  Mais  pour l’extraction, le maire loue une partie de la vallée aux entreprises privées et les entreprises interdisent le passage et le travail des locaux dans ces carrières, sauf s’ils acceptent de payer une taxe à l’entreprise.

L’activité d’extraction des sables de lahars est très pratiquée en Indonésie, aux Philippines aussi, ainsi qu’au Mexique. Le Merapi reste le plus emblématique.

Annabelle MOATTY
Doctorante à l’UMR GRED (UPV-IRD)
« Les reconstructions post-catastrophe : une approche par les territoires »
Unité Mixte de Recherche Gouvernance Risques Environnement et Développement
(Université Paul Valéry – Institut de Recherche pour le Développement)

i Le terme « lahar » est d’origine indonésienne, il peut être défini comme un flux hyper-concentré d’eau et de dépôts volcaniques. Les lahars sont des aléas volcaniques plus dangereux que les coulées pyroclastiques.

ii « Volcanographie » : La réduction des risques de catastrophe sur un volcan doit effectivement caractériser les dynamiques internes de l’édifice, mais ne peut escamoter les dynamiques économiques, sociales et culturelles à sa surface. Un volcan est avant tout un espace habité, vécu, parcouru, perçu et exploité : autant de sujets que la géographie est capable d’analyser, de quantifier et de représenter.

Quelques liens pour aller plus loin…

Thèse d’Edouard de Bélizal (consultable en ligne) : Les corridors de lahars du volcan Merapi (Java, Indonésie) : des espaces entre risque et ressource. Contribution à la géographie des risques au Merapi. Géographie. Université Panthéon-Sorbonne – Paris I, 2012. Lien : <tel-00931862>

Articles scientifiques :

Rain-triggered lahars following the 2010 eruption of Merapi volcano, Indonesia: A major risk – De Bélizal E, Lavigne F, Hadmoko DS, Degai JP, Dipayana GA, Mutaqin BW, Marfai MA, Coquet M, Le Mauff B, Robin AK, Vidal C, Cholik N, Nurnaning A – 2013 – Journal of Volcanology and Geothermal Research.

Lien : http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0377027313000280

Quand l’aléa devient la ressource : l’activité d’extraction des matériaux volcaniques autour du volcan Merapi (Indonésie) dans la compréhension des risques locaux – De Bélizal E, Lavigne F, Grancher D – 2011 – Cybergeo : European Journal of Geography

Lien : http://cybergeo.revues.org/23555.