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Vie et mort du couple Nord/Sud

Compte rendu du café géo du 17/09/2015 à Annecy
« Vie et mort du couple Nord/Sud »
Christian Grataloup

En matière d’inégalités dans le monde, les préoccupations d’aujourd’hui (cf l’ouvrage de Piketty et son succès) concernent la croissance des inégalités internes au sein des sociétés plus qu’entre pays. Cela est vrai en Europe et aux États-Unis, dans les pays émergents, les « BRIC » notamment. Alors que l’on constate par ailleurs une diminution des inégalités à l’échelle mondiale.

Or ce sont ces inégalités à l’échelle mondiale, qui sont à l’origine de la distinction « Nord Sud ». Cette distinction aussi floue que consensuelle, commode par son incertitude,  est-elle mourante, alors qu’elle procède d’une histoire déjà longue, et qu’elle survit ponctuellement ?

C’est en 1980 que naît le couple Nord/Sud, dans une publication de la banque mondiale présidée par Willy Brandt, président la Commission indépendante sur les problèmes de développement international, intitulé Nord-Sud: un programme de survie. Par la suite le terme devient courant et est  utilisé dans le domaine public et dans les manuels scolaires.

Avant les années 1980, on parlait de « développement » et de « sous-développement ». Cette vision  renvoie à un processus et s’inscrivait dans le contexte de lectures évolutionnistes. Lectures  qui consistaient à inscrire chaque pays dans une trajectoire du sous-développement au développement pour arriver à un développement achevé.

La vision Nord Sud est plus pessimiste puisqu’elle n’implique pas des similitudes entre pays mais plutôt une division en deux catégories différentes. Elle renvoie à une vision purement spatiale.

Il y eut une période de fort effet de modes ou « Nord Sud » s’employait au singulier puis est passé au pluriel «des Nords et des Suds ». Aujourd’hui, cette opposition  s’affaiblit et elle est remplacée par d’autres appellations, « BRICS » par exemple.

Si l’on remonte le temps, on observe que dans les années 1950 l’opposition était manifeste entre ces pays dits du Tiers Monde, vus comme périphéries par rapport à un centre. On parlera assez vite de NPI, PMA, de dynamiques plus ou moins rapides. A cette époque il y avait un sentiment fort d’une inégalité objective du monde, apparue avec le temps des colonisations.

Il faut rappeler qu’avant le XIXe siècle, les inégalités au plan économique étaient moins fortes entre pays. En revanche ces inégalités étaient spectaculaires au sein des pays et sociétés, que ce soit en Chine ancienne ou en Europe médiévale.

A partir XIXe siècle, une partie de l’humanité voit augmenter son niveau de développement, du fait de la révolution industrielle. L’écart entre Nord et Sud ne cesse dès lors de croître.

Le nord et le Sud sont avant tout des zones. Zona signifiant « ceinture » en grec. Les Grecs qui inventent cette notion en déterminant des zones climatiques et en inventant les Tropiques et le cercle polaire par déduction.

Il existe donc des zones chaudes, tempérées, froides, qui peuvent devenir des grilles de lectures. Cette vision du monde des géographes grecs antiques est transmise dans la géographie médiévale européenne mais aussi indienne, chinoise… De par cette vision, certes simple, on pensait que la civilisation ne pouvait exister que dans la zone tempérée.

Les géographes grecs introduisirent ainsi l’idée d’un « océan torride » situé à proximité de l’équateur : nul n’osait franchir une certaine limite océanique car l’eau aurait été bouillante. C’est au XVe  siècle que les Portugais s’aventurèrent dans ces eaux, et découvrirent cette partie du monde inconnue en faisant une avancée géographique remarquable.

Nous portons encore aujourd’hui, de par une longue tradition, un héritage de cette zonation qui conçoit des zones tempérées privilégiées. La terre était donc divisée en deux : deux milieux, deux humanités.

D’après la tradition, le sud se trouve en bas sur les cartes et dans une échelle des perceptions du positif au négatif (sauf dans tradition Chinoise, qui valorise très peu le nord, le froid).

Jusqu’à la moitié du XVIIIe siècle, les planisphères de Mercator et d’autres géographes hollandais célèbres  comportaient un énorme continent dans l’hémisphère Sud, appelé « terres antipodiques » ou Magellanie, qui correspondait à la « 5ème partie du monde ».. En effet, on pensait que si la terre ne se retournait pas, comme une sorte de culbuto, c’était parce que le Sud était plus lourd  (grâce à une masse continentale que personne n’a vu) et ainsi stabilisait le tout. Ainsi les Kerguelen, l’Australie, découvertes  plus tard, n’apparaissaient que comme des lambeaux de côtes de ce continent supposé.

A partir du XVIIe siècle, cette vision du monde  change grâce à Tasman et au modèle Newtonien acquis à la fin du siècle.

Les mers dites « du Sud » seront à partir de là plus représentées. Les cadres et les représentations présentent déjà le modèle Nord/Sud. Pendant longtemps, on a attribué à l’océan Pacifique le nom de « mers du sud » et l’Atlantique était la « mer du Nord », (voir article de C. Grataloup sur l’origine des noms d’océan, « L’invention des océans », dans le site Géoconfluences).

Le Sud est le domaine du lointain, de l’altérité. C’est le chaud, le pauvre, le « eux ».

De par ce raisonnement, le sud serait synonyme de chaleur, d’absence d’hiver et donc pas de saison morte pour éliminer des maladies, l’eau n’est pas nettoyée correctement, ce qui développe les risques, les maladies, les problèmes sanitaires et agricoles de ce fait.

Dans les années 1950, malgré une mise à distance méfiante du déterminisme, les géographes endossent largement une telle vision. Ainsi Pierre Gourou, auteur de Les pays Tropicaux, qui fonde une géographie tropicale et non plus coloniale, se refuse à être déterministe, et pourtant, au fil des chapitres rappelle les problèmes sanitaires, les contraintes climatiques, pédologiques, et maintient donc  une forme de « malédiction », une fatalité du retard du Sud.

Le raisonnement est le même pour Yves Lacoste, pourtant grand utilisateur et théoricien du terme « Tiers-monde ».

Le déterminisme du sud-chaud, est encore plus assumé par Francis Hallé, botaniste spécialiste des arbres et de leurs canopées tropicales. Durant ces travaux, confronté à la pauvreté, il essaie d’établir une connexion entre sous-développement et tropicalité par un lien cartographique.

Son hypothèse se fonde sur le fait que la glande pinéale (partie du cerveau commune à tous les mammifères et oiseaux, permettant de s’adapter à l’évolution de la durée de l’ensoleillement) serait implicable dans ces inégalités. En effet, dans les pays où les écarts de jour et de nuit ne sont pas forts, l’agressivité de chacun baisse et l’ambition de combat pour la possession de la nature baisse également.

Une autre piste simple s’appuie sur le fait géohistorique : l’Europe étant tempérée, les sociétés l’habitant vont chercher ce qu’ils n’ont pas chez eux. Leur emplacement permet un ensemble de possibilité de communication (ex : Chine/Europe). Il est étonnant que la Chine soit considérée comme un Sud alors qu’elle n’est que très partiellement tropicale. Mais au vu du cortège de plantes qui en sont venues, c’est bien son Sud plus que son nord qui la positionne dans les échanges agricoles.

L’Europe se serait introduite sous les tropiques en y favorisant la production des phénomènes de pauvreté, eux-mêmes liés aux modes de prélèvements qu’elle met en place sous ces latitudes, creusant l’écart entre elle (et ses prolongements américains) et le monde tropical.

L’Histoire du XVIIIe siècle comprend, à ce titre, une révolution alimentaire, celle du « petit-déjeuner ». Dans quelques régions riches d’Europe occidentales, dans les classes aisées, une nouvelle habitude alimentaire apparait : le petit-déjeuner matinal. Alors qu’une simple soupe était bue autrefois, ce sont alors des boissons dopantes comme le café, le thé ou le chocolat qui ont pris leur place. Ces boissons tropicales sont désormais consommées, avec une contribution de sucre, qui possède une haute valeur énergétique. Les Européens avaient déjà connu une consommation de sucre au Moyen Age, denrée qui représentait la principale épice. Cette consommation augmente partout en Europe, si bien que les explorateurs cherchaient ces précieux produits en contournant l’Afrique (Vasco de Gama inclus). « Lorsque l’on dit thé, café, chocolat, on boit le monde. »

Dès lors, après l’établissement de simples comptoirs, les Européens parviennent à s’implanter dans les régions tropicales où sont cultivées les plantes convoitées. En revanche, les Européens se désintéressent des régions tempérées (comme le Canada, le nord des Etats-Unis actuels). Cette première colonisation est caractérisée par la mise en place de  l’économie de plantations et de la traite négrière qui garantit une main d’œuvre nombreuse. Ce cadre est reproduit à partir de son origine indienne, et qui a conduit à un appauvrissement considérable de l’Afrique, d’une partie de l’Amérique. En effet, la production de masse était réalisée sans réinvestissement local. D’autre part, les plantes à épices circulent entre les espaces tropicaux.

Puis en Europe, avec la révolution industrielle, l’industrie du textile connaît un essor, qui a impacté largement les pays colonisés qui fournissaient symétriquement des matières premières (coton surtout).

Cette première colonisation génère la construction du Sud. Le processus dure quatre siècles.  L’échange inégal est donc très ancien, bien antérieur, aux appropriations coloniales massives de la fin du XIXe siècle.

A la fin du XIXe siècle, l’Europe est riche, puissante, et peut « s’offrir le monde ».  C’est la deuxième colonisation, plus orientée vers le développement des colonies. Elle témoigne de la puissance des Occidentaux, mais n’est pas décisive dans l’appauvrissement du Sud.

Questions :

1/ Pourquoi les contemporains ont-ils appelé leur compagnie « Compagnie des Indes orientales », « des Indes occidentales »?

La question revient à poser celle de l’Orient en général ; comment l’Europe invente-t-elle un vaste « Orient », de la Méditerranée à la Chine, pour former un ensemble « civilisé » quoique plus méridional qu’elle ?

Trois cercles peuvent être perçus au long cours du temps :

A partir du XVIIIe siècle, les Européens qui se pensent  «LA» civilisation, créent la catégorie de l’Orient. Pour désigner les autres civilisations les Européens évoquaient souvent « les Indes mystérieuses ». Entre Méditerranée et Indes s’étendait le monde musulman d’abord craint puis inclus dans l’Orient. Ainsi, il y a deux Indes, l’une occidentale et l’autre orientale.  D’ailleurs de nos jours, les musées orientalisent (Guimet, Louvre) et occidentalisent (Quai Branly).

Ces « civilisations » intermédiaires sont la Chine, l’Inde, le monde turco-arabe, le Japon. Elles s’étalent du Maroc jusqu’au Japon, et sont l’« Orient ». Celui-ci symbolise l’axe de l’ancien monde, des échanges et de la circulation, de la soie, des métaux et des monnaies de métal, de Méditerranée jusqu’en Mer de Chine.

2/ Quelle est le rôle de la pensée tiers-mondiste dans votre réflexion ? 

La réflexion sur ce couple Nord-Sud s’ancre dans les travaux anciens des économistes de la CEPAL (Commission économique pour l’Amérique latine) et de l’ONU en général, comme Singer et Prebisch, qui ont forgé les notions d’échange inégal, de détérioration des termes de l’échange, de développement inégal et de « développement du sous-développement », et ont alimenté la réflexion économique mais aussi géographique sur un couple spatio-économique « centre-périphéries »

On peut remarquer que les théories en vigueur dans les années 1960-70, qu’elles soient libérales ou marxistes, privilégient des schémas de trajectoires linéaires dans lesquelles les Etats sont inégalement avancés. Il y a donc des pays « en avance » et d’autres « en retard ». Ce type de lecture, identifiant des étapes successives, décalées mais inéluctables, est d’ailleurs comparable au modèle le plus systématique, celui de la transition démographique.

Avec le modèle « Centre/Périphéries », les stades de développement sont simultanés : il y a des pauvres car il y a des riches. Ce modèle est inaudible pour les « progressistes européens ». C’est un modèle de synchronicité.

3/ Pourquoi éprouve-t-on ce besoin de classer, de substituer de nouvelles divisions à la division Nord-Sud ?

Ces classements témoignent de l’inévitable organisation des hommes en sociétés distinctes, exclusives les unes des autres. Ces ensembles fractionnant le monde renvoient, dans leurs délimitations, à la question « De qui est-on solidaire, et contre qui » ? C’est une question d’actualité en Europe.

On assiste à une utilisation du puzzle des sociétés, des Etats, à mesure que les interactions à distance maintiennent, ou réduisent leurs écarts.

Alors que les échanges augmentent, et que la création d’un territoire mondial s’amorce, d’autres forces, de cloisonnement, se manifestent.

Compte rendu établi par S. Marty, L. Hours, Ph. Piercy, relu par C. Grataloup.