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Week end gastronomique des cafés géographiques en Alsace

Quatorze membres de l’Association des Cafés géographiques de Paris se sont rendus les samedi 20 et dimanche 21 novembre en Alsace pour un week-end consacré à la culture et à la gastronomie de cette région orientale de la France.

L’Alsace, une région de viticulture. L’exemple des « Vins Hugel et Fils » à Riquewihr.

Le week-end commence par un déjeuner à Riquewihr, composé de baekaeffe et de fromage de Munster au cumin. Après les agapes, le groupe part visiter la ville à la suite d’André Hugel, président de l’Association d’Archéologie et d’Histoire de Riquewihr.
Riquewihr, « perle du vignoble alsacien », se découvre au tournant de la route, blottie dans une cuvette protégée des vents du Nord par le coteau du Schoenenbourg, nichée dans les vignes, à l’ombre des Vosges. Situé à 12 km de Colmar (68), ce village est l’un des 100 plus beaux villages de France. Cette cité (elle en a le statut depuis 1320, même si elle ne compte que 1228 d’habitants) est née d’un vaste domaine viticole au VIème siècle. En 1520 s’organise une corporation de vignerons qui se perpétue encore de nos jours. Les guerres épargneront la cité, malgré la proximité des lignes de front et des combats au cours des deux dernières guerres mondiales, qui ont détruit tous les villages voisins. De son passé, Riquewihr a gardé un ensemble architectural prestigieux datant essentiellement du XVIème siècle, âge d’or de la ville, qui lui vaut d’être le lieu d’Alsace le plus visité avec 1,6 millions de touristes par an. La ville a surtout conservé ses viticulteurs qui ont fait et font encore sa richesse.


On trouve sur le ban de Riquewihr les coteaux les plus renommés d’Alsace depuis le XVIème siècle : le Schoenenbourg et le Sporen. Nous sommes là au cœur du vignoble de qualité alsacien. Sur le ban communal, environ 300 ha (sur 1668 ha) sont actuellement plantés, donnant du travail à quelques 120 exploitations, dont celle de la famille Hugel implantée depuis 1639.

1) Une ancienne exploitation viticole :

La deuxième plus grande exploitation de Riquewihr en surface :
Le domaine viticole Hugel comprend 28 hectares sur la commune de Riquewihr, dont plus de la moitié (64%) en zone Grands Crus. Les vignes sont disséminées en parcelles de quelques ares à 3,5 ha pour la plus grande, avec une moyenne de 80a. Quelques parcelles de vignes sont localisées sur les communes voisines de Mittelwihr (5a) et de Zellenberg (22a). En plus de son domaine, la famille Hugel s’approvisionne, uniquement sous forme de raisins, auprès de petits viticulteurs représentant une centaine d’hectares.
La dissémination des parcelles est de règle afin de bénéficier d’une plus grande possibilité de variété de cépages et éviter les destructions dues aux intempéries (grêle et gel) qui ne frappent pas partout à la fois. Mais une telle politique a aussi des effets néfastes : l’augmentation des frais d’exploitation (plus grand nombre de déplacements) et une multiplication des tâches.

Vignerons de père en fils depuis 1639 :
On trouve trace des premiers Hugel en Alsace dès le XVème siècle. Quelque deux siècles plus tard (en 1637), Hans Ulrich Hugel s’installe à Riquewihr alors dévastée par la terrible guerre de Trente Ans. En 1639 il est reçu bourgeois de la ville et prendra bientôt la tête de la très puissante Corporation des Vignerons. Son fils bâtit en 1672 une très belle demeure rue des Cordiers et surmonte sa porte des armoiries familiales qui sont à l’origine de l’actuelle signature de la maison. Ces armoiries présentent 3 collines (« Hugel » signifie colline en alsacien).
Durant les XVIIIème et XIXème siècles, les Hugel sont reconnus comme des vignerons de grande valeur. La dynastie acquiert caves, terrains, bâtiments et renommée. En 1902 Frédéric Emile Hugel quitte l’ancienne propriété familiale de la rue des Cordiers pour s’installer au centre de Riquewihr où se trouve aujourd’hui encore le cœur de l’exploitation. Son fils donne à l’entreprise familiale son envergure actuelle. C’est aujourd’hui la 12ème génération de Hugel en ligne directe qui exerce le métier de viticulteur. Une telle longévité a permis à la famille d’être membres fondateurs du club des Hénokiens, club mondial regroupant les entreprises familiales de plus de 200 ans, et membres fondateurs des Primum Familiae Vini, une association de douze maisons de vins familiales des grandes régions du monde viticole.

Une entreprise à taille humaine mais de dimension internationale :
L’entreprise Hugel compte 25 personnes. Le personnel a vu son nombre diminuer d’un cinquième en 30 ans, pour permettre une plus grande rentabilité et compétitivité sur le marché mondial. Les femmes et les filles de la famille ne travaillent pas dans l’entreprise. Elles sont dédommagées au comptant et leurs terres sont rachetées par la société, afin d’éviter la dispersion du patrimoine foncier. Le président directeur général, Jean-Philippe, est issu de la promotion 1976 de l’ESSEC et s’occupe de l’administration, de la gestion de la société et de la commercialisation en France et en Europe. Etienne s’occupe de la commercialisation à l’étranger et des relations publiques de l’entreprise. Marc, diplômé de l’Ecole d’Oenologie de Montpellier, s’attache aux techniques viticoles et à la vinification. La petite taille de l’entreprise est un atout car elle favorise la rapidité des décisions et l’engagement personnel total à son service, relayé par un autofinancement systématique de tous les investissements.
Malgré sa taille modeste, la maison Hugel jouit d’une réputation qui a fait le tour du monde. Depuis 1932, la commercialisation des vins Hugel s’étend au delà des frontières de l’Alsace et de la France. Outre la vente à la quasi-totalité des restaurants étoilés de France, les Hugel sont exportés à près de 85%. A l’international, l’efficacité de la maison Hugel est étonnante. Les vins Hugel sont vendus dans une centaine de pays, par l’intermédiaire d’importateurs implantés dans 65 pays, sur tous les continents et donnent une image des économies les plus développées de la planète (Triade et îlots du luxe mondial). Les principaux pays importateurs sont les Etats-Unis, le Canada, la Suède et l’Angleterre. L’entreprise a une politique de diversification géographique maximale de ses ventes. Elle déconcentre ses affaires dans un nombre important de pays afin d’éviter une trop grande diminution de son chiffre d’affaire en cas de crises économiques ou monétaires dans l’un des pays importateurs. La maison Hugel vend du vin A.O.C. d’Alsace, mais aussi de l’eau de vie, des marcs, de la lie de vin, des déchets aux distilleries. Les vins Hugel ornent les tables des grands de ce monde, de l’Elysée à la Maison Blanche.
Le renom des vins Hugel s’est aussi développé grâce à une politique de vente originale : la famille présente elle-même ses produits auprès des importateurs à l’étranger, ce qui garantit une transparence parfaite des ventes et permet l’instauration d’une relation de confiance. Etienne Hugel passe 5 à 6 mois par an à l’étranger et parle couramment plusieurs langues. Un réseau d’importateurs exclusifs se charge ensuite de distribuer les produits à l’intérieur d’un pays. Les vins Hugel sont vendus aux hôtelleries, restaurants, ambassades, mais pas aux supermarchés. La maison Hugel fait peu de publicité : elle profite des articles (publicité gratuite) que lui consacrent les journaux du monde entier, et surtout de sa place exceptionnelle au centre du village de Riquewihr où se pressent 1,6 millions de visiteurs chaque année originaires du monde entier. La famille a toujours défendu la valeur historique et architecturale du village grâce à un parc immobilier qui s’accroît sans cesse et qui est restauré régulièrement.

2) Les atouts d’une géographie au service des vins :

a. L’Alsace : un climat béni des dieux
Grâce à sa situation géographique privilégiée, l’Alsace est la région viticole la plus sèche de France. Son microclimat (seul climat semi-continental de France) s’explique par son éloignement des influences maritimes et par la protection des Vosges et apporte des pluies très peu nombreuses (<500 mm/an) et réparties en été (mais les orages peuvent apportés la grêle) et en hiver. La position d’abri dans la cuvette de Riquewihr augmente la température de l’air en été, d’autant plus que l’ensoleillement dépasse les 1800 h/an. Ce climat favorise la lente maturation des raisins qui confère au vin des arômes d’une grande finesse et d’une intensité.

b. Une mosaïque de sols
De par leur géologie bouleversée et compliquée, les collines sous-vosgiennes présentent une combinaison infinie de types de sols. Des siècles d’expérience ont appris à ses viticulteurs l’adéquation (le mariage) du cépage au terroir.
Jamais d’engrais, vignes de trente ans en moyenne, éclaircissage des parcelles et vendanges à la main font partie des contraintes qualitatives. A Riquewihr, nous sommes sur le champ de failles de Ribeauvillé, large de 4 km. Muschelkalk, Keuper, Lias et Dogger constituent majoritairement la mosaïque de terrains due au chevauchement des failles, le tout bordé de conglomérats mésozoïques.

On pourrait définir la meilleure zone de développement pour la vigne :
un bon ensoleillement (tourné vers le Sud ou le Sud Ouest)
loin de la forêt qui apporte fraîcheur et humidité
sur un coteau pour un rayonnement solaire maximum sur toutes les grappes sous les feuilles
un bon sol et un cépage adapté.

c. Le vin blanc d’Alsace parmi les plus grands du monde ?
La culture de la vigne se pratique en Alsace depuis plus de 2000 ans et fut particulièrement prospère durant tout le Moyen Age. Bénéficiant de la proximité du Rhin, à cette époque la plus importante voie de communication Nord-Sud d’Europe, les vins d’Alsace furent exportés en Hollande, dans les pays scandinaves et en Angleterre où ils étaient très appréciés. L’Alsace restera jusqu’au début du XVIIème siècle la plus grande et la plus réputée région viticole du Saint Empire Romain Germanique. La guerre de Trente Ans (1618-1648), la Révolution française de 1789, les campagnes napoléoniennes et la guerre de 1870 furent responsables du déclin que connut alors le vignoble alsacien. Après les ravages causés par les insectes et les maladies cryptogamiques, la situation au début du XXème siècle était désespérée.
Après 1918, quelques vignerons décidèrent de sauver le vignoble alsacien : Frédéric Emile Hugel en faisait partie. Ce véritable pionnier a consacré sa vie entière à produire et à promouvoir les grands vins de cépages nobles. Son fils Jean œuvra dans le même sens. Ses trois fils : Georges, Jean et André suivent rigoureusement la même ligne de conduite, ce sont eux qui ont obtenu la reconnaissance officielle des mentions « Vendanges Tardives » et « Sélection de Grains Nobles ». La génération suivante applique fidèlement les grands principes hérités de ses ancêtres.

La règle d’or de l’entreprise « Le vin est déjà dans le raisin ». Dès leur arrivée aux installations Hugel en plein cœur de Riquewihr, les raisins sont contrôlés selon des critères bien précis.
Les pressoirs sont remplis par gravité, sans pompage et, après un lent pressurage, seuls les premiers jus sont conservés pour mériter l’étiquette jaune, symbole de la maison. L’individualité de chaque cépage, chaque qualité, est ainsi respectée. Certains millésimes jugés trop faibles sont partiellement éliminés et les vins revendus en vrac. 
Méthodes ancestrales et technique de pointe

Presque toutes les caves « Hugel » se situent sous des bâtiments datant du XVIème siècle. Trônent dans ces caves des foudres en chêne plus que centenaires dont la fameuse Ste Catherine datée de 1715 et figurant au livre Guinness des records. Cette tradition n’exclut pas l’innovation : contrôle des températures de fermentation, mise en bouteilles avec empilage robotisé sont également de mise. L’étiquetage ne s’effectue qu’au dernier moment, selon le pays importateur, chaque pays ayant d’autres normes d’étiquetage.
Suivi rigoureusement à toutes les étapes de son élaboration sous la supervision d’un membre de la famille, le vin une fois en bouteilles séjourne alors en moyenne deux ans dans les caves et n’est habillé qu’après un dernier contrôle qualitatif.
Les types de vins de la maison Hugel :
Sept cépages (Sylvaner, Pinot blanc, noir et gris, Gewurztraminer, Riesling, Muscat ) avec quatre qualités différentes (normale, Tradition, Jubilee, vendanges tardives ou sélection de grains nobles) sont proposés à la vente, pouvant accompagner tout un repas, de l’apéritif au digestif. Néanmoins, toutes les qualités ne sont pas proposées chaque année, car les vendanges tardives et sélection de grains nobles ne s’effectuent que lors d’années exceptionnelles pour la vigne. C’est Jean Hugel qui nous convie et nous initie à la dégustation. Avec lui, pas de grandes phrases, pas de description lyriques des odeurs et des saveurs : seules les papilles comparent.

3) Une famille au service de vins de qualité : la loi Hugel :

Jean Hugel, avec son père, a eu l’idée en 1975 de proposer un texte de loi :Vendange Tardive et Sélection de Grains Nobles, et il s’est battu neuf années pour le faire aboutir. C’était impératif, car la législation européenne exige que les conditions de production soient définies par un texte, lors de l’utilisation d’un terme laudatif. Il fallait proposer un texte :
-  simple, sans excès de formalisme et accepté par les viticulteurs ;
-  officiellement contrôlable ;
-  donnant une garantie totale de qualité au consommateur ;
-  et qui augmente sensiblement les revenus des viticulteurs.

Il a rédigé la proposition du texte, qui a finalement été acceptée sans changements par tous les échelons concernés (et ils étaient nombreux : viticulture locale, CRINAO, INAO, Bruxelles et ministère de l’Agriculture), pour enfin paraître au Journal Officiel le 1er mars 1984, neuf ans plus tard.
Le texte comprend beaucoup de nouveautés, pour des vins d’appellation contrôlées :

-  une déclaration d’intention de vouloir produire ces vins ;

-  des degrés minima les plus hauts de tous les vins d’appellation d’origine (Sauternes inclus) ;

-  le contrôle de la qualité et de la richesse du moût du pressoir par l’INAO et constatation de la quantité ;

-  l’interdiction de chaptaliser, sans possibilité de dérogation.
Sur sa proposition, tous les viticulteurs concernés ont décidé, à l’unanimité, qu’une dégustation sévère du vin en bouteilles, quinze mois au plus tôt après la production, était imposée pour obtenir l’agrément. Le vin ne peut être commercialisé avant de l’avoir obtenu.
Le succès de l’action est spectaculaire. Le nombre de viticulteurs qui ont déclaré des Vendanges Tardives et Sélection de Grains Nobles est en augmentation constante, de même que la production de ces vins.
Une nouvelle fierté et une grande émulation animent tous les viticulteurs alsaciens. De plus, on n’a jamais autant parlé des vins d’Alsace dans la presse nationale que depuis la parution du texte.
L’Alsace sert de modèle et, surtout, les revenus des viticulteurs alsaciens qui ont suivi son exemple ont sensiblement augmenté. Depuis sa création, Jean Hugel est le président du Syndicat des Producteurs des Vins de Vendange Tardive et Sélection de Grains Nobles, et il conseille, à longueur d’année, des viticulteurs pour la vinification si délicate de ces vins exceptionnels.
La déclaration d’intention de procéder à des Vendanges Tardives évite la vendange accidentelle, le hasard bienheureux. Le jour du pressurage, les inspecteurs de l’INAO viennent au pressoir contrôler la richesse du moût, le degré et la quantité de vin produite. La chaptalisation est interdite.
Après l’inspection, les gens de l’INAO délivrent un certificat.
Seize mois plus tard, c’est l’agrément du vin dégusté en bouteille. En 1983, 30 pour cent des crus ont été refusés. En 1988, 35 pour cent. Une sélection de grains nobles doit titrer au moins 19°. En 1988, ce fut 19,4°. Au Château d’Yquem, c’est 20 ou 21°.

Quels sont les cépages prédisposés à la Vendange Tardive ?
Les plus faciles, ceux qui obtiennent le mieux les degrés élevés et la pourriture noble, sont la Vendange Tardive de Gewurztraminer et de Tokay Pinot Gris. Le Riesling Grains Nobles, est difficile à produire car il mûrit très tard. En 1988, les vins Hugel ont fait 22 hectolitres à 17,3°. Il y a de plus en plus de viticulteurs qui se lancent, qui font des essais, éclaircissent les grappes et haussent le niveau de leurs vins. La conduite de la vinification est plus régulière : il n’y a plus de mauvais millésime, le vin est meilleur.
En revanche, Jean Hugel, n’est pas favorable aux cinquante-deux grands crus et lieux-dits récemment inventés – certains inconnus de tous les viticulteurs alsaciens ! Des noms souvent imprononçables, même pour les Français, à plus forte raison pour les étrangers, et qui entretiennent une néfaste confusion avec les vins allemands.
« Je ne suis pas contre les grands vins, ajoute Jean Hugel. Je pense seulement qu’il n’y a pas de grands vins tous les ans, même dans les grands crus ! »

Conclusion :
Les Hugel sont des professionnels du vin, et ils en sont fiers. Plus qu’un métier, la viticulture est pour eux un art, voire une philosophie ; plus qu’une exploitation viticole, la maison Hugel est une véritable entreprise performante et prospère. Quels en sont ses atouts ? Le respect d’une tradition trois fois centenaire qui n’exclut pas les innovations, les meilleurs cépages sur les meilleurs coteaux, une localisation bénéficiant d’un attrait touristique évident, une exploitation familiale au service de la qualité, une entreprise de taille humaine où les liens physiques à la vigne sont forts, l’autofinancement, un réseau d’importateurs efficace, un renom mondial. Les Hugel vendent un des meilleurs vins d’Alsace, ils le savent, ils le disent. Mais, comme le répète Jean Hugel, « tout est dans la bouteille ». Mieux vaut donc en boire qu’en parler…pour comprendre leur philosophie.

L’abus d’alcool nuit à la santé.

L’Alsace, une région d’art et d’histoire qui a su développer une économie diversifiée.. L’exemple de Colmar.

Colmar.

Par ce froid matin de dimanche (-4°C), sous un soleil d’hiver radieux mais qui ne réchauffe guère l’atmosphère, le groupe part à la découverte pédestre du vieux cœur historique de Colmar, avec ses maisons à colombages des XVème et XVIème siècles.

Il existe des villes trop étroites où l’homme se heurte à l’homme, d’autres trop vastes où l’homme se perd. Colmar, elle, a conservé un atout de taille : sa dimension humaine. Si, dans le centre historique, le regard reste suspendu aux nombreuses facettes d’un patrimoine exceptionnel, il s’évade aisément en direction des espaces naturels qui composent l’écrin de la cité. Simultanément, Colmar a connu un développement qui repose sur trois piliers : une administration implantée depuis deux siècles, l’histoire, l’art et la culture au service du tourisme, et l’ouverture commerciale sur le monde. Ville d’histoire, Colmar a su préserver l’intégralité de ses richesses architecturales, du 13e siècle à nos jours. La croissance urbaine contemporaine va dans le sens de l’expansion économique et démographique. * A la différence de la plupart des villes historiques, le cœur ancien est resté le centre administratif et commercial, lieu de rencontre authentique. * Ville d’art et de culture, Colmar est mondialement connue pour le Retable d’Issenheim, chef-d’œuvre de Mathias Grünewald, qui attire chaque année 300 000 visiteurs au musée d’Unterlinden. Et chaque été, Colmar accueille le Festival International de Musique, placé sous la direction de Vladimir Spivakov. * Ville d’échanges, enfin, placée sous le signe de l’ouverture au monde, Colmar est située au cœur de l’Europe, à égale distance des centres prestigieux de Strasbourg et de Bâle, foyers de l’axe rhénan.

1) Une ville tertiaire :

Une ville d’administrations qui marquent le tissu urbain :

Depuis l’annexion allemande de 1870, la ville de Colmar a été profondément transformée en ville administrative. La Révolution française l’avait faite préfecture du Haut-Rhin, les Allemands la militarisent. Plusieurs casernes sont édifiées, la plupart sur les limites extérieures de la ville. Elles peuvent accueillir 4 régiments de 1 500 personnes et les familles des soldats. Cette militarisation transforme profondément la ville, apportant un supplément démographique de près de 20 000 personnes, ce qui représentait 1/3 à 50% de la population colmarienne.
Plusieurs vagues de militarisation peuvent être mises valeur et indiquent les tensions internationales de la première moitié du XXème siècle :
1870/1914 : période allemande : 3 casernes : le quartier Walter à la sortie Nord de la ville, le quartier Macker (un morceau a été démoli, le reste transformé en cité administrative) et la caserne Scheurer Kestner démolies au centre ville
1918/1925 : période française : construction de la caserne Rapp à l’Ouest de la ville et extension du quartier Walter. La caserne Rapp, vide depuis la fin des années 1990 a été rachetée par la ville qui y a installé un hôtel pour les sous-officiers, les organismes sociaux dans l’ancien hôpital militaire. Les autres bâtiments servent de bureaux aux distributeurs de flux divers (eau, gaz, électricité) et aux Caisses de retraite.
De ce passé il demeure 1 seule caserne en service : le quartier Walter qui accueille le 152e Régiment d’Infanterie (1 000 personnes) à laquelle on peut ajouter la base aérienne de Mayenheim dont la plupart des soldats et leur famille habitent Colmar, soit 1 500 personnes. Les militaires et leur famille ne représentent donc plus que 2 500 à 3 000 personnes sur 67 000 habitants (soit 4% de la population de la ville).
Dans les années 1930, une nouvelle fonction est implantée dans la capitale du Centre Alsace : la fonction hospitalière, avec la construction de l’hôpital Pasteur, près de la caserne Rapp. C’était à l’époque un des plus grands de France. Aujourd’hui, il est le plus grand employeur de la ville avec près de 2 000 salariés.
Le secteur tertiaire répond actuellement aux attentes de l’économie moderne. Siège de la Cour d’Appel de la région et capitale administrative du département, la ville dispose d’une politique du logement portant sur la construction, près du centre ville, de collectifs HLM destinés aux fonctionnaires de l’administration.

Une ville qui mise son développement sur le tourisme :

-  un passé historique préservé dans son cadre architectural qui attire plusieurs centaines de milliers de touristes par an, principalement issus d’Allemagne et d’Italie. Certains quartiers de la ville ont même été recréés en Malaisie par un milliardaire !Historique : Le premier document écrit mentionnant Colmar est daté de 823, quand Louis le Pieux fait don d’un domaine dans la région de Columbarium, à l’abbaye de Munster. La région est alors probablement occupée par quelques domaines fermiers. La commune se développe progressivement et accède au statut de ville au début du XIIème siècle, sous la suzeraineté de l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen. C’est à cette époque que commence à s’installer diverses communautés religieuses, telles que les Franciscains, les Dominicains et les Augustins. En 1354, naît la Décapole, association de dix villes impériales d’Alsace, qui a pour but de défendre les privilèges et le statut des villes d’Empire et d’assurer leur sécurité. Cette ligue a perduré jusqu’à la Révolution française. C’est aussi à cette époque que s’affirme la domination des bourgeois sur la gestion de la ville au détriment des nobles. Les XVème et XVIème siècles sont l’âge d’or de la ville. Il s’y construit de magnifiques bâtiments dont la plupart existe encore, et la ville connaît la fortune par ses marchands, mais aussi par son activité agricole. La réforme s’installe sans heurts à Colmar en 1575. La guerre de Trente Ans (1618-1648) est à l’origine de grands bouleversements. Elle ruine la ville, qui se met alors sous la protection de la Suède, puis de la France. Après la guerre, la ville cherche à retrouver son indépendance, mais Louis XIV maintient son emprise. Colmar doit céder et devient ville royale en 1678 par le traité de Nimègue, tout en gardant certains de ses privilèges. La ville devient peu à peu française…. La ville continue à croître et devient préfecture du Haut-Rhin sous la Révolution. Mais entre 1870 et 1945, la ville est profondément bouleversée par ses 4 changements de nationalité. En 1870, la ville et la région sont cédées à l’Allemagne à l’issue de la guerre, avant de redevenir française en 1918. La ville refait un passage sous domination allemande pendant la Seconde Guerre Mondiale. Aujourd’hui, la ville est le troisième pôle d’Alsace, et a la réputation d’être une ville calme et bourgeoise.

des infrastructures touristiques nombreuses : de nombreux hôtels : 32 hôtels répartis principalement dans une gamme moyenne, avec un total de 2 336 lits, sur une base de 1 chambre = 2 lits

de nombreux restaurants : 138 restaurants à 12 841 couverts pour une ville de 67 000 habitants, c’est-à-dire un couvert pour 5 habitants.

Ces établissements hôteliers ou de restauration marquent le paysage urbain de la vieille ville et profitent, surtout en été, des zones piétonnes (nombreuses : 5,1 km de linéaire de zone piétonne) et des possibilités d’installation de terrasses qu’elles offrent.

un urbanisme tourné vers le tourisme : la ville a multiplié ces dernières années la mise en place des aires de stationnement avec la construction au milieu des années 1990 d’un parking souterrain avec réhabilitation de la place du Champ de Mars au dessus. Au total, ce sont 6 823 places de stationnement dont 4 450 gratuites qui desservent la ville.

Le Plan Local d’Urbanisme protège les 36 ha du cœur historique ainsi que les espaces verts peu nombreux au centre ville (108 ha) et impose une limitation des hauteurs de construction afin de conserver l’aspect bas de la ville.

-  De nombreuses festivités marquent le calendrier : + le Noël en Alsace Lorsque la lumière devient magique… Le Noël en Alsace donne lieu chaque année à une réorganisation de la ville : Comme dans un rêve, lorsque la nuit tombe, Colmar s’illumine… Colmar se pare d’or et de couleurs, dans une symphonie de lumière qui transcende en un moment unique et magique le charme d’une promenade nocturne. 800 points de lumière ont été installés, qui magnifient aussi bien les rues, les façades que les ponts et les arbres mettant en valeur mille détails architecturaux. Mais lorsque l’hiver est là, et que déjà Colmar se laisse gagner par la fébrilité des préparatifs de fin d’année, la vieille ville se transforme en véritable conte de fées. C’est la magie du Noël à Colmar…, qui permet de remplir les restaurants et les hôtels, un an à l’avance pendant tous les week-end de l’Avant. Au dispositif lumière, déjà féerique, se mêlent guirlandes lumineuses, sapins décorés et lucioles, vitrines de fête qui, en s’ajoutant à l’éclairage magique des bâtiments anciens, font de la ville toute entière une véritable scène de théâtre à ciel ouvert.

+ le festival international de musique, créé en 1988, sous la direction artistique de Vladimir Spivakov investit chaque année, début juillet, les principaux lieux de la vie colmarienne : théâtre, collégiale, temple,…

De nouvelles fonctions de redistribution :

La tendance récente du développement économique de Colmar est à la création de vastes plates-formes logistiques regroupées dans la zone industrielle. Leclerc a ainsi implanté sa plate-forme d’éclatement des marchandises, pour toute la région Est, à Colmar. La présence de vastes complexes commerciaux explique un tel choix, avec les hypermarchés Carrefour et Cora qui marquent l’entrée de la ville au Nord.

2) Une ville héritée : un passé industriel renié ?

Colmar et sa région avaient connu une industrialisation précoce dès le milieu du XIXème siècle. Mais l’industrie était alors très spécialisée dans le textile des cotonnades (grâce à la présence d’eau claire pour le blanchiment du tissu). Chaque vallée était liée à un nom : les Hartmann dans la vallée de Munster, les Lacourt à Sainte Marie aux Mines, les Schlumberger à Ribeauvillé. A Colmar, deux familles marquaient le paysage industriel : les Kiener implantés à l’Est de la ville, spécialisés dans le traitement de la laine (spécialité unique en Alsace) avec 1 500 personnes, et les Haussmann à l’Ouest (à Logelbach). Les cotonnades regroupent 3 filières : la filature, le tissage et la teinture (soit du tissu à la planche ou au rouleau, soit des fils). L’annexion de 1870 provoque le départ des industriels vers les Vosges ou la Haute-Saône, et même en Normandie, dans la région d’Elbeuf (drapiers anciennement implantés). Mulhouse est elle spécialisée dans la construction métallique (avec la SACM : société alsacienne de construction mécanique) et la chimie, spécialités qui se retrouvent dans la présence actuelle de l’usine Peugeot. La deuxième moitié du XXème siècle va voir la disparition de l’industrie textile du paysage de la région colmarienne. Le textile subit plusieurs vagues de délocalisation qui vont entraîner son déclin : 1ère délocalisation : le départ de nombreux industriels en 1870, 2ème délocalisation : l’implantation d’usines dans les colonies françaises, en Afrique noire notamment. Les Haussmann ou les Hartmann y réinvestissent leur argent. Mais cette délocalisation de l’Entre-deux-Guerres permet le développement de la production mécanique qui elle reste en Alsace, avec les Schlumberger à Guebwiller. 3ème délocalisation : les délocalisations vers les Nouveaux Pays Industrialisés, concurrents redoutables face auxquels les industriels alsaciens sont démunis. Le textile, en crise depuis les années 1950 disparaît dans les années 1990. Seules quelques niches de production résistent, comme la Manufacture d’Impression sur Etoffes à Ribeauvillé, spécialisée dans le linge de table de luxe.

Le textile a été remplacé à Colmar par la mécanique avec l’implantation de deux grandes entreprises allemandes : Liebherr qui emploie 1 000 personnes et Weishaupt (300 personnes) spécialisée dans les brûleurs à gaz. L’usine Liebherr est la dernière usine de fabrication de Colmar. Elle fabrique les pelleteuses, auxquelles on peut ajouter les camions grues produits à Sainte Croix en Plaine. Les grandes implantations industrielles ont eu lieu dans les années 1970 dans la zone industrielle située au Nord de la ville. Depuis, il n’y a plus eu de grande implantation. Désormais la croissance s’effectue par de petites unités d’une dizaine de salariés, contrairement à Strasbourg qui profite d’un effet d’entraînement du pôle européen.

Les industries agro-alimentaires colmariennes ont également connu une forte concentration et spécialisation. La viticulture a fait de l’Alsace une région riche. Mais elle n’était pas la seule à l’origine. L’orge et le houblon, autrefois si répandus en Alsace ont presque disparu du paysage. Les anciennes brasseries ont fermé. En 1920, Colmar comptait deux brasseries, dont l’une en plein cœur de la ville, boulevard du Champ de Mars. Aujourd’hui, il n’en reste que des vestiges, au sommet des cheminées. L’abattoir de Colmar a fermé ses portes à la fin des années 1990. Colmar mise donc tout sur les vins d’Alsace pour lesquels elle organise une grand messe annuelle (1ère quinzaine d’août) qui attire plusieurs centaines de milliers de personnes.

des fonctions commerciales très ancrées et favorisées par la géographie :

La vallée du Rhin est un passage naturel entre le Sud et le Nord de l’Europe, emprunté par les routes commerciales depuis l’Antiquité. Colmar, capitale des vins d’Alsace, a su tirer partie de sa situation pour développer le commerce, comme l’atteste des bâtiments douaniers et de marchés anciens. Cette situation géographique continue de favoriser Colmar, ainsi que la proximité immédiate de quatre métropoles régionales : 40 minutes suffisent pour gagner, depuis Colmar, le centre de Strasbourg, de Mulhouse, de Fribourg (Allemagne) ou de Bâle (Suisse). En matière d’infrastructures, Colmar dispose de deux aéroports internationaux, distants chacun d’une centaine de kilomètres (Mulhouse-Bâle et Strasbourg-Entzheim). Déjà reliée aux réseaux autoroutiers français, allemand et suisse, Colmar va bénéficier dans les années à venir d’une double liaison T.G.V., vers Paris et vers Lyon, via les gares de Strasbourg et de Mulhouse, à seulement 25 minutes. Un vent nouveau anime la coopération avec les communes voisines de Colmar grâce à la mise en place d’une Communauté d’Agglomération et du Grand Pays de Colmar. La création d’un Eurodistrict avec la région de Freiburg en Allemagne lui apporte une ouverture vers de nouveaux développements européens. Il permet d’offrir aux investisseurs des sites d’implantation diversifiés. Les dirigeants d’entreprises sont français, américains, anglais, suisses, allemands, ou encore japonais (Ricoh et Sony). Tous, séduits d’emblée par le cadre colmarien, sont sensibles au niveau de formation élevé des personnels. Ils apprécient aussi la proximité des interlocuteurs nécessaires à la prise de décision : chambres consulaires, préfecture, hôtel du département, hôtel de ville, sont à moins d’un quart d’heure des sites d’activités.

Enfin, il faut faire une place aux travailleurs transfrontaliers, nombreux dans la région. On les trouve principalement en Allemagne mais ils sont actuellement touchés en priorité par les vagues de licenciements des entreprises allemandes ou suisses. Ces transfrontaliers posent problème à l’Alsace. Ils partent vers les eldorados allemand ou suisse, attirés par des salaires plus élevés qu’en France. Mais l’ensemble des coûts de formation est supporté par l’Alsace. Ce sont des pays étrangers qui en profitent, alors que dans le même temps, l’Alsace doit faire face à des difficultés de recrutement des salariés. |

3) Une urbanisation accélérée depuis le XIXème siècle :

Le développement spatial de la ville de Colmar remonte à la période allemande 1870-1914. Enserrée dans ses remparts, la ville avait connu peu de développement depuis le XVIème siècle, en dehors de la création d’un centre de pouvoir politique, la préfecture, séparée de la ville par un parc arboré et une place d’armes (place Rapp). A l’Est, dans la zone inondable des confluences de la Lauch, de la Thur et de l’Ill, les maraîchers prospèrent (quartiers de la Semm et de Niederau). Quand les Allemands arrivent, c’est donc une ville ancienne, dense aux rues étroites avec des places commerciales (marchés).
Les Allemands développent rapidement la ville :
arrivée du chemin de fer avec construction du quartier de la gare,
construction des bâtiments judiciaires, dans le prolongement de l’avenue de la gare, ce qui favorise la création au Sud de la ville d’une zone d’habitat aisé avec des maisons de maître édifiées dans des parcs arborés,
extension au Nord autour des nouvelles casernes.
Dans l’Entre-deux-Guerres, l’expansion de la ville s’effectue à l’Ouest de la voie ferrée, au détriment des terres agricoles, avec la création du quartier Sainte Marie, suite à l’implantation de la caserne Rapp et de l’hôpital Pasteur.
Les années 1950 sont marquées par de nouvelles extensions au Nord vers le cimetière (quartier du Ladhof) avec la création de la cité administrative dans les anciens bâtiments de la caserne Macker, et au Sud. Les nouvelles constructions sont formées essentiellement de pavillons, contrairement aux années 1960/70 qui voient l’apparition des grands ensembles (quartier de l’Europe), vers les Vosges, dans la ZUP. Les premières entreprises s’implantent dans la zone industrielle Nord, nouvellement créée, le long des voies de circulation vers Strasbourg. La zone industrielle poursuit actuellement son développement vers le Nord et déborde sur la commune de Houssen.

Aujourd’hui, l’extension spatiale de la ville de Colmar est bloquée sur le territoire communal par :
au Nord-Ouest l’existence de terres en vignoble protégé,
au Sud par les forêts en espaces boisés classés,
au Nord par la zone industrielle,
à l’Est par des lignes physiques de rupture : les rivières (Lauch, Thur, Ill) et la nouvelle autoroute A35 (achevée à la fin des années 1990).
Les politiques urbanistiques actuelles visent donc le réaménagement des espaces vides du centre ville (place Scheurer Kestner avec un projet de médiathèque et de complexe cinématographique), la destruction des tours des années 1960 pour les réhabiliter.

Conclusion : La cité alsacienne cultive ainsi la diversité de son tissu économique et son potentiel d’enseignement et de recherche. Deux atouts largement appréciés des entreprises internationales, notamment américaines, japonaises, allemandes, qui ont choisi de s’établir ici. Loin d’être un quartier musée, la vieille ville perpétue une réelle animation populaire autour des commerces, des terrasses et des restaurants. Le logement collectif, géré dans un esprit très qualitatif, constitue l’un des pivots de ce succès. Alors que le trafic de transit évite le centre-ville via l’autoroute et la voie de contournement ouest, les liaisons avec les communes périphériques sont aisées. Le réseau de transports en commun assure, quant à lui, d’excellentes liaisons entre différents quartiers de Colmar et les communes voisines. La ville phare du Centre Alsace apparaît ainsi comme un pôle de rééquilibrage entre le Sud et le Nord de la région, entre Mulhouse et Strasbourg, dans un système urbain polycentrique de type germanique.

Le musée Unterlinden.

Après un repas au chaud composé de diverses variétés de tartes flambées (Flammkueche) consommées à volonté et à satiété par le groupe, celui-ci partit à la découverte d’un des plus importants musées de province, situé dans les bâtiments de l’ancien couvent des Dominicaines, datant du XIIIème siècle. Le musée Unterlinden, tel est son nom, renferme entre autres, le Retable d’Issenheim, un des monuments de la peinture rhénane, et la plus grande collection au monde d’œuvres de Martin Schongauer.

Quelques éléments d’approche de l’œuvre de Martin Schongauer :

biographie :
Le nom de Schongauer vient de la ville de Schongau, située à 60 km au Sud d’Augsbourg, dont est issue la famille patricienne Schongauer depuis le XIIIème siècle. Caspar Schongauer s’installe à Colmar vers 1440, sans doute comme compagnon chez un artisan de métal et devient orfèvre. Il acquiert la bourgeoisie colmarienne en 1445 et est nommé la même année membre du conseil de la ville, ce qui suppose qu’il a déjà acquis une certaine notoriété.
Entre 1450 et 1453, Caspar a un fils : Martin Schongauer, sans doute l’aîné des enfants. En 1465, il apparaît dans les registres de l’Université de Leipzig, sans que l’on puisse savoir quelle était la nature de ses études.
1465-1470 :voyage de formation, vraisemblablement en Allemagne dans la région d’Augsbourg, sur la terre de ses ancêtres.

La 1ère œuvre est attestée en 1469 : il s’agit d’un dessin représentant le Christ enseignant.
En 1473, il peint l’une de ses œuvres magistrales : « La Vierge au Buisson de roses », conservée à Colmar (dans l’église des Dominicains). Sa fortune est faite, comme l’atteste en 1477 l’achat par Martin de deux maisons dans le centre de Colmar. Cette rapide notoriété est sans doute due à la conjonction de la réalisation de plusieurs grandes œuvres (la Vierge et le Retable des Dominicains ?) et de nombreuses gravures.
En 1490, il peint les panneaux en bois d’un retable à Biberach (commencé en 1440) détruit pendant la guerre de 30 ans.
Le peintre graveur est connu pour avoir réalisé des œuvres dans tout le monde germanique : à Augsbourg (où l’un de ses frères, également peintre, s’est installé), à Ulm, à Brisach. En 1486, il s’installe à Brisach où il acquiert la bourgeoisie en 1489, où il peint a fresco dans l’église paroissiale.
Martin Schongauer meurt en 1491, le 2 février semble-t-il à Brisach.

La peinture dans le Rhin supérieur au XVème siècle :
Au XVème siècle, les pôles artistiques du Rhin supérieur se limitent à deux villes : Strasbourg et Bâle, avec épisodiquement Sélestat, Colmar et Fribourg. Ce sont souvent les mêmes peintres qu’on y retrouvent. C’est un art brillant issu du gothique international représentant des œuvres sacrées auxquelles s’ajoutent des thèmes d’inspiration courtoise. Peu de noms ressortent et sont connus.

A partir des années 1435-1440, un nouveau style voit le jour dans le Rhin supérieur. Il se manifeste de divers façons :
à Bâle, se développe un art réaliste et dépouillé aux figures solennelles dans leur fixité (œuvres de Conrad Witz)
apparition de l’influence flamande.
Dualité d’orientation dans l’art pictural du Rhin supérieur entre l’influence flamande et des faciès grimaçants relayés par des attitudes frustes et violentes.
Martin s’inspire des deux : il doit beaucoup aux apports des Flandres, mais sans renier ses prédécesseurs rhénans en multipliant les personnages grimaçants ou laids.

L’œuvre de Martin Schongauer :
une œuvre peinte limitée et peu connue :
6 à 7 œuvres sont attestées :
+ 2 peintures précoces de grand format : les volets du Retable d’Orlier et la Vierge au buisson de roses,
+ 3 petits panneaux (conservés à Vienne, Munich et Berlin)
+ les fresques de Brisach redécouvertes en 1932
C’est bien peu. Sans doute faut-il y voir la disparition dans les vicissitudes de l’histoire d’une partie de l’œuvre pictural de celui qui fut surnommé « pictorum gloria » par Beatus Rhenanus en 1531. Dans les œuvres connues et disparues il n’y a que deux retables et 2 œuvres ayant pour thème le Jugement de Salomon et la Présentation au temple.

Dans son œuvre picturale, Martin reste fidèle, dans ses grands formats, aux tableaux de dévotion du Rhin supérieur dans leur sujet et dans la facture avec un fond d’or, un drap d’honneur sur le personnage principal, des figures solennelles. En revanche, dans les petits formats, destinés à la dévotion privée, il s’offre des scènes plus intimes et d’une exécution raffinée proche de la gravure. Le traitement de la couleur y modèle les volumes et les espaces. Ces petits tableaux se rapprochent beaucoup de l’école flamande.

une œuvre graphique peu connue :
Martin Schongauer en sa qualité de dessinateur est une découverte du XXème siècle. En effet, il semble que Martin considérait ses œuvres dessinées comme une forme d’expression artistique personnelle, qu’il ne destinait pas à la divulgation, contrairement aux gravures.
Tous les dessins connus (40 à 44) sont des études à la plume souvent réalisés sur des petits formats. Ce sont tous des dessins originaux, de l’unique scène narrative à plusieurs personnages : des têtes et des bustes. Ce sont sans doute des restes de carnets d’études ou d’études de caractères pour une utilisation ultérieure dans la peinture ou la gravure.

une œuvre gravée pléthorique ?
Martin Schongauer est un des premiers graveurs sur cuivre de l’histoire (technique apparue dans les années 1430, aux Pays-Bas ou dans le Rhin supérieur (polémique internationale à ce sujet). La connaissance de cette nouvelle technique s’est répandue très vite.
On a répertorié 116 gravures du maître colmarien (dont près de 80 au musée Unterlinden). Elles ont toutes un caractère inachevé, car sur la majorité des pièces, c’est surtout du blanc qui apparaît et non du noir, comme si le fond des images était perdu. En effet, il n’y a aucun arrière plan. On peut y voir soit la volonté de laisser la place aux enlumineurs pour l’insertion de couleurs, une fois l’image tirée, soit l’ultime représentation d’une plasticité médiévale bidimensionnelle. En même temps, ce vide du fond rehausse l’importance symbolique des figures gravées, bien plus que dans les fonds d’or de sa peinture.

Conclusion :
Martin Schongauer fut l’un des principaux représentants de l’art du Rhin supérieur qui s’épanouit à la charnière de l’art gothique finissant et de l’art de la Renaissance, à la charnière de l’art médiéval bidimensionnel et des bouleversements de la Renaissance (point de fuite, perspective). Martin est un artiste complet : peintre, dessinateur, graveur. Il fut connu de son vivant et vécut apparemment très bien de son art grâce à sa notoriété dans le monde germanique.

Le retable d’Issenheim par Mathias Grünewald :

Exposé dans la chapelle du musée Unterlinden à Colmar, le Retable d’Issenheim est l’œuvre monumentale et saisissante de deux grands maîtres du gothique tardif : Grünewald pour les panneaux peints (1512-1516) et Nicolas de Haguenau pour la partie sculptée (autour de 1500). Le Retable est un tout formé de plusieurs panneaux peints qui s’articulent autour d’une caisse centrale composée de sculptures. Consacré à saint Antoine, il ornait le maître-autel de l’église de la commanderie des Antonins d’Issenheim. L’ordre des chanoines hospitaliers recevait, dans ce village au Sud de Colmar, les malades et pèlerins venus prier saint Antoine, protecteur et guérisseur du mal des ardents ou mal de saint Antoine (maladie provoquée par l’ergot du seigle).

les retables, des œuvres picturales particulières :

qu’est-ce qu’un retable ?
La signification du terme retable découle directement du mot latin retabulum, qui désigne l’élément décoratif ornant l’autel. Il se compose de quatre éléments aux proportions variables. La partie centrale, la caisse, où s’insèrent des sculptures en bois polychrome, peut être remplacée par un simple panneau peint. Les volets latéraux se rabattent comme les vantaux d’une armoire et servent a protéger l’intérieur de la caisse. Ils peuvent être peints ou sculptés. La prédelle, soubassement de la caisse, peut également être traitée suivant les deux techniques. Enfin, le couronnement sculpté a pour fonction d’alléger la masse carrée du retable et de le relier par l’élancement de ses formes à l’architecture de l’église.

histoire des retables :
Les retables apparaissent au XIe siècle suite à la modification de la place du prêtre lors de l’office. Celui-ci avait coutume de se placer derrière la table d’autel, face aux fidèles. A partir du XIe, le prêtre se place entre l’autel et les fidèles, tournant le dos à ces derniers. Le regard du prêtre et de ses ouailles se porte donc derrière la table (retro tabula). C’est pourquoi on estime alors utile de faire apparaître des décorations derrière l’autel. Lorsque la consécration des églises commence à être étroitement liée à la présence de reliques, des retables reliquaires apparaissent. A la fin du XIVe siècle, les caisses deviennent plus profondes pour recevoir des sculptures et construire un espace en trois dimensions. L’axe du retable (partie centrale) est surélevé. La réalisation d’un retable met en jeu la collaboration de nombreux artisans (peintres, ébénistes, sculpteurs, menuisiers…) pour créer les trois parties qui le composent : la caisse, la prédelle et les volets. Les volets ont une signification religieuse. Lorsqu’il sont fermés, on ne voit que leur revers, peint en grisaille : c’est la face quotidienne, mais aussi celle du deuil et du carême. Lorsque les volets sont ouverts, ils laissent voir des scènes richement colorées, qui ont un caractère plus festif. La prédelle à une fonction pratique : elle permet de fermer des volets sans avoir à ôter les objets qui reposent sur l’autel. La caisse, aussi appelée huche, est la pièce la plus importante. Elle se compose de trois compartiments, dans lesquels reposent des sculptures produites par groupes qu’il est ensuite possible d’étager pour donner de la profondeur à l’ensemble. La structure des retables anversois est constante. Verticalement, on trouve trois travées, avec une partie centrale surélevée. Horizontalement, l’espace est composé de deux registres. Dans le registre supérieur se déroule la scène principale. Le registre inférieur est généralement découpé en 3 ou 6 petites scènes (1 ou 2 par travée).

le retable d’Issenheim :

histoire du retable :
Les éléments du Retable d’Issenheim exposés au Musée d’Unterlinden ne représentent qu’une partie de l’œuvre qui devait être monumentale. Placé dans le chœur de l’église, le retable restait en partie caché à la vue des fidèles par la présence d’un jubé (tribune transversale élevée entre le chœur et la nef). Seuls les chanoines pouvaient apprécier l’ensemble du retable. Le simple fidèle ne l’apercevait que par la porte ouverte du jubé. Jusqu’à la Révolution, le retable reste la propriété de la commanderie d’Issenheim. Pourtant, en 1597, l’empereur Rodolphe II, avait appris « qu’il y avait à Issenheim, dans une église de l’ordre des Antonites, un beau tableau peint avec un art remarquable par un excellent maître » entre en pourparlers avec le supérieur du couvent pour l’obtenir. II propose même de le remplacer par une copie. De même, au début du XVIIe siècle, l’Electeur Maximilien de Bavière propose de l’acquérir contre une importante somme d’argent. Pendant la période troublée qui suit la guerre de Trente Ans, le retable est mis à l’abri à Thann, de 1651 à 1654. En 1792 le retable est transporté dans la Bibliothèque Nationale du District, ancien Collège des Jésuites, aujourd’hui Lycée Bartholdi, à l’initiative des commissaires Marquaire et Karpff. Dépassant leurs fonctions, ils entreprennent le regroupement des œuvres haut-rhinoises qu’ils étaient chargés d’inventorier par le Directoire du District de Colmar. C’est ainsi que se forme la collection du Musée national de Colmar dont Karpff assure lui-même la conservation. Le retable est transféré en 1852 dans l’église de l’ancien couvent des Dominicaines d’Unterlinden. Il constitue le joyau du musée qui s’ organise alors. Les panneaux peints et les sculptures sont disséminés dans la salle Saint-Antoine qui occupe la nef de l’église. Le 13 février 1917, le retable est transféré à la Pinacothèque de Munich sous le prétexte de sa restauration. A la suite de longues négociations entre le gouvernement allemand et la Société Schongauer, gestionnaire du Musée d’Unterlinden, le retable retrouve sa place à Colmar le 38 septembre 1919. Dès lors, les projets de reconstitution du retable se succèdent. Dans les années trente, les sculptures sont rassemblées dans une caisse reconstruite et les panneaux regroupés dans leur disposition actuelle (jusqu’en 1965, saint Antoine était placé à gauche de la Crucifixion). Devant l’imminence du deuxième conflit mondial, le préfet du Haut-Rhin ordonne le 3 août 1939 le départ des chefs-d’œuvre du musée pour le château de Lafarge puis celui de Hautefort en Périgord. Après l’armistice de juin 1940, une commission engagée par le gouvernement allemand fait rapporter à Colmar les caisses contenant les œuvres. En 1942, devant la menace des bombardements alliés, le retable est protégé dans les caves du Haut – Kœnigshourg. Depuis le 8 juillet 1945, il n’a plus quitté la chapelle du Musée d’Unterlinden.

le retable originel : une œuvre monumentale :
Il n’existe pas de descriptif du retable, avant sa dislocation en 1794. Sa disposition originelle nous est partiellement transmise par deux textes de la fin du XVIIIe siècle : la description par Lerse, érudit alsacien, des tableaux et statues de l’église des Antonites d’Issenheim et l’inventaire dressé par les commissaires de la Révolution en 1793. Ces témoignages, un examen pratique et une étude de la composition d’ensemble permettent d’imaginer la disposition primitive du retable dans l’église du couvent d’Issenheim, avant l’abandon de la structure, des décors, du couronnement lors du transport des statues et des peintures à Colmar. Comme l’écrit Louis Hugot dans son catalogue de 1860 : «  les débris que possède le musée de Colmar ne forment qu’une bien faible partie de toutes ces richesses (…) deux chariots de sculptures peintes et dorées furent, à une époque déjà éloignée, transportés dans une province voisine pour y être vendus  ».

Les sculptures, protégées par les deux séries de volets peints, étaient visibles lorsque ceux-ci étaient ouverts. Les pèlerins et les malade venant prier saint Antoine, particulièrement le jour de sa fête, l’apercevaient trônant entouré de saint Augustin et saint Jérôme, encadrés par les deux panneaux peints : à droite la Tentation de saint Antoine, à gauche la Visite de saint Antoine à saint Paul.

Les premiers volets en se refermant sur les sculptures laissaient apparaître une nouvelle composition. Les revers de la Visite et de la Tentation montraient le Concert des Anges et la Nativité. Ces deux panneaux étaient encadrés à gauche de l’Annonciation, à droite de la Résurrection, Cet ensemble certainement visible à Pâques, à Noël et lors des grandes fêtes de la Vierge symbolise l’espoir et la joie. La lumière et la couleur rythmaient cette immense composition en un mouvement descendant puis ascendant.

Le rabat des derniers volets latéraux, l’Annonciation et la Résurrection, fermait le retable, montrant ainsi la Crucifixion sur le revers et découvrant les deux volets fixes de saint Sébastien et saint Antoin. La prédelle peinte, la Mise au tombeau, recouvrait les bustes sculptés. Ainsi fermé, comme c’était certainement le cas pendant l’Avent et le Carême, le retable offrait la vision de l’ultime sacrifice du Christ tout en montrant aux fidèles les images des deux saints invoqués contre les maladies.

Mathias Grünewald :

MATHIAS Grunewald d’Aschaffembourg, ce peintre d’où vient-il, quelle fut son existence, où et comment mourut-il ? Personne exactement ne le sait. Son nom même n’est pas sans discussions acquis. Les documents font défaut. Les tableaux qu’on lui attribue furent tour à tour assignés à Albert Dürer, à Martin Schongauer, à Hans Baldung-Grien, et ceux qui ne lui appartiennent point lui sont concédés par combien de livrets de collections et de catalogues de musées ! A dire vrai, la seule preuve qui permette de lui imputer la paternité des panneaux dont nous parlons et même de toutes les autres œuvres qu’on lui prête, repose sur une simple indication du peintre biographe du XVIIe siècle, Joachim Sandrart, lequel raconte qu’il existait de son temps, à Issenheim, un tableau de Mathias Grünewald, représentant un saint Antoine et des démons derrière une fenêtre. Or la description de ce tableau concorde avec le sujet du volet d’un polyptique venu de l’abbaye d’Issenheim et maintenant exposé au musée de Colmar. La preuve de la filiation paraîtrait donc pouvoir être acceptée et alors, du moment que l’on sait que Grünewald a peint l’une des pièces de ce polyptique et qu’il est avéré, d’autre part, que toutes les pièces de la série sont l’œuvre d’un seul maître, il devient facile de conclure et d’affirmer que Grünewald est l’auteur de l’ensemble. Ce qui resterait à démontrer, d’une façon péremptoire, c’est que le volet de Colmar est bien le même que celui d’Issenheim – car s’il n’en était pas ainsi, tout serait remis en question.

Ce que l’on n’ignore pas de la vie de cet homme tient en quelques lignes plus ou moins sûres. Il serait né pour les uns (M. Waagen) vers la fin du XIe siècle, à Francfort, pour d’autres (M. Goutzwiller, Malpe) il serait né vers 1450, en Bavière, dans la ville d’Aschaffembourg, dont le nom s’est ajouté au sien. Selon Passavant, il vivait encore en 1529, et à en croire M. Waagen, il serait décédé en l’année 1530. Enfin, Sandrart, le représente comme ayant surtout vécu à Mayence en vie solitaire et mélancolique, et ayant eu des tristesses dans son ménage.
Son nom ne figure pas dans la liste des peintres célèbres de son temps. Tout le monde connaît Albert Dürer, les Cranach, Baldung-Grien, Schongauer, Holbein, et personne ne soupçonnait, il y a quelques années, son existence. Fut-il plus famé de son vivant ? L’on peut en douter. Sa réputation, si tant est qu’il en eut, n’a pas franchi les domaines de la Franconie et de la Souabe ; alors que ses contemporains étaient, ainsi que Durer, que les Cranach, qu’Holbein, choyés par les empereurs et les rois, lui, n’obtenait d’eux aucune commande. Nul vestige n’en subsiste du moins. Il n’était employé et connu que dans son pays même. Il fut peintre cantonal, un artiste de clocher qui n’oeuvra que pour les villes et les monastères de ses alentours. On le voit travailler à Francfort, à Eisenach, à Aschaffembourg, où il aurait été, appelé par l’archevêque de Mayence, Albert. Il a sans doute séjourné dans l’abbaye d’Issenheim : certains détails de ses retables, que l’on sait avoir été exécutés de 1493 à 1516, sous le préceptorat de l’abbé Guersi qui les lui commanda, le prouvent. Mais ce n’est plus ni à Francfort, ni à Mayence, ni à Aschaffembourg, ni à Eisenach, ni à Issenheim, dont le cloître est mort, qu’il faut chercher les ouvrages de Grünewald, mais bien à Colmar. Là, dans l’ancien couvent des Unterlinden, il surgit, dès qu’on entre, farouche, et il vous abasourdit aussitôt avec l’effroyable cauchemar d’un Calvaire. Il faut quelques minutes pour se reprendre, pour surmonter l’impression de lamentable horreur que suscite ce Christ énorme en croix, dressé dans la nef de ce musée installé dans la vieille église désaffectée du cloître.

Le retable d’Issenheim est l’œuvre maîtresse de Mathis Neithart, que sans doute on continuera d’appeler Grünewald, tant ce nom est devenu synonyme d’une expression artistique et humaine. Mais ce n’est pas sa dernière œuvre. Retourné à Seligenstadt, il y peignit, entre 1517 et 1519, une nouvelle Vierge à l’Enfant pour l’église collégiale d’Aschaffenbourg, dans la même attitude que celle de Colmar. Nul ne saurait dire pour quelle raison il l’a placée devant un monument évoquant l’Alsace : le croisillon sud de la cathédrale de Strasbourg. Parmi ses dernières œuvres il y eut encore le magnifique panneau de la Pinacothèque de Munich, où saint Maurice fait face à saint Erasme représenté sous les traits du cardinal Albert de Brandebourg, archevêque- électeur de Mayence. C’est dans la suite de ce prince de l’Eglise qu’en 1520 figure le maître au couronnement impérial d’Aix-la-Chapelle. Il y rencontre Durer qui lui offre quelques-unes de ses gravures. Bientôt, las d’être témoin de la vie dissolue du haut clergé, sympathisant avec les révoltes paysannes et gagné aux idées de Luther, il dut fuir l’évêché de Mayence. Réfugié d’abord dans la ville libre de Francfort, puis chez un ami à Halle, il y vécut pauvrement. Ses connaissances d’ingénieur lui permirent de travailler à une installation hydraulique qu’il ne put achever ; il semble s’être fait quelque argent avec la vente d’un onguent dont il tenait la recette des Antonites d’Issenheim. La mort le surprit en 1528 à Halle lors d’une épidémie de peste. Sa succession, restée à Francfort, était celle d’un réfugié : l’inventaire énumère un habit de cour, quelques bijoux, des libelles luthériens, donc compromettants, enfin un matériel de peintre.

Conclusion :
A l’origine, l’œuvre était un immense retable d’autel recouvrant de ses quatre couches d’images, grâce aux volets articulés, la statue de saint Antoine et de divers autres personnages. Le retable était sans doute ouvert sur les statues au moment de la fête du saint et montrait deux scènes de sa vie peintes sur les panneaux latéraux. Une présentation intermédiaire pour les grandes fêtes alignait une Annonciation, un Concert des anges, une Nativité et une Résurrection. Fermé, enfin, le retable offrait l’image d’une terrible Crucifixion encadrée de deux panneaux plus petits montrant saint Sébastien et saint Antoine. Chaque panneau utilisait des formes d’expression spécifiques qui ont fait l’admiration des foules pendant des siècles. Le retable avait une fonction : accompagner les malades atteints du feu de saint Antoine, maladie dégénérative provoquée par l’ergot de seigle (accompagnée de visions hallucinatoires telles qu’en montre la Tentation) et que soignait l’ordre des Antonins.
Avec le retable d’Issenheim, le Moyen Âge haut-rhénan avait trouvé son accomplissement. Comme son auteur, le pays était mûr pour la Réforme, qu’elle fût protestante ou, un peu plus tard, romaine. Mais, dans les siècles qui vont suivre, ce ne sera plus l’art religieux qui servira de « témoin de son temps », mais l’art profane dans ses multiples expressions.

L’Alsace, une région de gastronomie.

Dans le transect Nord-Est de cette France qui a connu tant de conflits, il y a l’Alsace, région riche et peuplée entre la ligne bleue des Vosges et l’or du Rhin, pays de l’ami Fritz d’Erckmann-Chatrian qui se régale des fromages des Vosges, du foie gras, de la choucroute, du baeckeofe, des tartes flambées, des kugelhofs, des poissons de toutes rivières, des vins fins et des bières solides, qui ne dédaigne jamais l’une des ces auberges qu’un célèbre guide a étoilées. « C’est un pays heureux » disait Victor Hugo.

On y sent la générosité, celle des Alsaciens, non loin des villes où la richesse et l’opulence commandent une gastronomie de bon aloi. Ici, l’on est accueilli par des tables généreuses, sans manière. Les terroirs ont laissé des produits de renommée mondiale, façonnés par une dualité entre les deux puissantes nations qui se sont disputées l’Alsace et par le cohabitation religieuse entre Catholiques, Protestants et Juifs. Mais les villes, riches parce que souvent marchandes ont, elles aussi, commandé des produits de grande qualité qui ont pu s’exporter au gré des événements politiques comme les guerres.

Ce que le commerce a façonné

Le foie gras de Strasbourg
Il faut connaître l’histoire du foie gras, une histoire de plus de 4500 ans qui remonte à l’Egypte ancienne. On suppose que les Egyptiens observèrent le penchant naturel des oies à se gaver immodérément à l’approche des migrations pour constituer les réserves nécessaires à leur voyage. Leur foie grossissait et a été vu comme un mets délicieux. C’est ainsi que les oies furent engraissées intentionnellement, voire brutalement. Cet engraissage plut aux Phéniciens et Romains (notamment Néron qui faisait gaver les oies de figues et faisait tremper les foies frais dans le lait). L’élevage des oies est sans doute introduit en Alsace par les Juifs d’Europe de l’Est pour lesquels le rôti d’oie est une alternative à la viande de porc. C’est le pâtissier Jean-Pierre Clause au service du maréchal de Contades qui est l’inventeur du pâté de foie gras en 1780 (enveloppé pour les besoins de la décoration, du maniement en cuisine et de la conservation). La culture des épices héritée du Moyen Age étant restée vive, les pâtés fleurent bon l’exotisme mais peuvent être mêlés à des eaux-de-vie ou du porto, voire des truffes. A Colmar, le mille-feuille de foie gras associe en couches oie et canard qui donne un goût puissant.

Le témoignage d’une double culture franco-allemande

Aux portes du monde germanique resté marqué par la culture de la viande grillée, des épices et de la ripaille, la France du Nord-Est garde des marques d’un goût identique à ses voisins. L’abondance et la profusion de charcuteries alsaciennes en sont l’image.

La charcuterie
Sans remonter aux témoignages de César qui raconte l’intense commerce vers Rome des jambons, saucisses et cervelas des peuples de la rive gauche du Rhin, il faut mentionner toutes les sources depuis Charlemagne, les enluminures, les gravures sur bois, le boudin et toute cette fête qu’est la mort du cochon qu’on célèbre en famille. Dans la version allemande du Gargantua, le livre de Jean Fischart, Geschichtklitterung (1575), figure une liste importante de charcuterie que l’on trouve en Alsace à la fin du 16e siècle (boudins, saucisses au poivre, de cheval, de chevreuil, de lapin, de foie, de langue, de bière, etc.). Mais à la veille de la Révolution, pas grand-chose de nouveau si ce n’est les saucisses aux pommes de terre. C’est sous le Second Empire que la charcuterie alsacienne part à la conquête de Paris. En 1867, à l’Exposition universelle, la charcuterie alsacienne se positionne au niveau social : produits haut de gamme d’un certain côté (réservés aux dimanches et fêtes de gens aisés), d’un autre côté produits peu onéreux ayant recours aux abats et issues. Avec l’annexion de l’Alsace, de nombreux charcutiers s’installent à Lyon, Nice, Marseille et Paris. Dans l’entre-deux-guerres, la taxation de la viande contribue au développement de la charcuterie moins chère. L’industrialisation va créer des best sellers comme le knack dont l’appellation en onomatopée dérive de l’allemand knacken rendant compte du bruit de la saucisse éclatant sous la dent tant le boyau est tendu sous une pâte qui a subi une certaine expansion pendant la cuisson. L’autre monument de la charcuterie est la saucisse à tartiner, la Mettwurst, qu’on déguste en sandwich dans les vignes durant les vendanges. C’est une « charcuterie » à base de bœuf et de veau avec des épices comme la muscade, la coriandre, le piment et l’ail frais, le tout embossé dans des boyaux de mouton ou de chèvre. Attention, cette saucisse est déjà connue au 16e siècle mais avec du porc. Mais il ne faudrait pas oublier dans la charcuterie les salaisons et fumaisons issues des vallées vosgiennes : jambonneaux, jambons, lards de poitrine, épaules, ou la viande de porc fumé, le Schiffala. En tout, c’est une cinquantaine de variétés de charcutailles que l’Alsace a longuement mûries au cours de son histoire.

Le munster
Son histoire remonte au moine irlandais Saint Colomban qui s’établit sur le versant lorrain des Vosges vers 600 mais doit émigrer en Italie, d’où son culte fut propagé après sa mort par la construction d’un monastère (et d’un village éponyme attenant) dans la vallée de la Fecht. La vie des moines est liée à celle des troupeaux leur fournissant avec le fromage de munster de quoi supplanter la viande. Après la terrible guerre de Trente ans, les chaumes des Vosges, dépeuplées accueillirent des populations suisses, du Tyrol, de Bavière qui importent une race laitière scandinave au lait riche en caséine – qui deviendra la Vosgienne qui restitue bien à son lait les arômes de cerfeuil, fétuque, géranium des bois, renoncule, fenouil des Alpes, achillée, marguerite et bleuets. Fromage AOC depuis 1978, les 9 000 tonnes de munster ne sont plus guère fabriquées par les bergers et fermiers. On aime le munster en Alsace et en Lorraine moins avec du pain que des pommes de terre en robe des champs et un bon Gewürztraminer fleuri et épicé. Depuis le XVème siècle, le munster est assaisonné au cumin (à l’intérieur de la pâte ou à part), ce qui pour certains en faciliterait la digestion

Les pieds de porc, le boudin blanc
Dans tout l’Est de la France, les pâtés fleurissent dans les vitrines des charcutiers, mais c’est surtout des pieds de porc de Sainte-Menehould que Charles VII aurait goûtés en 1435 lors de sa visite. C’est un oubli de cuisinier il y a 250 ans au Soleil d’or, des pieds de cochon oubliés dans une marmite et mijotant toute la nuit et si bien cuits qu’on en mangeait les os. Une confrérie gastronomique des compagnons du Pied d’or maintient l’idéal gastronomique de ces pieds aromatisés dans un court-bouillon et qui fondent sous la langue. Panés et dorés, ils en sont encore meilleurs.
Le boudin blanc (qui est le contrepoint gastronomique du boudin noir), présent dans toutes les charcuteries de Normandie ou du Sud-Ouest, se fait avec de la chair de volaille et des truffes. Dans la région, chaque boudin blanc est un secret de famille avec ses doses de lait, d’œufs et de viandes de porc fraîches. Assaisonné d’une sauce tomate à la sortie du four, il fait merveille avec des pommes de terre sautées et des champignons émincés.

Le goût du sucré

Les pâtisseries alsaciennes sont souvent liées aux fêtes religieuses et patronales des villages. Elles sont pour la plupart constituées à partir de pâte à pain et d’épices. Ainsi, on peut citer, les beignets de Carnaval, le beerawecka, pain fabriqué pour le Nouvel An à partir d’épices, de fruits secs macérés et de pâte à pain, les mannala de la Saint Nicolas, fête importante des enfants dans le monde germanique, qui accompagné du redoutable Père Fouettard distribue des récompenses aux enfants sages dans la nuit du 5 au 6 décembre. Les mannala sont des brioches en forme de petits bonshommes que chaque enfant trouve le 6 décembre au matin dans son assiette entourés de pommes, poires séchées, de noix et de friandises. Enfin, il faut dire un mot des bredele, petits gâteaux secs aux épices élaborés spécifiquement pendant la période de Noël et qui se vendent par milliers dans les marchés de Noël à travers l’Alsace.
La présence d’un roi polonais, Stanislas Leszczynski (1677-1766) et de Marie-Antoinette qui rapporta un gâteau d’Autriche pour l’Alsace sont les deux principales sources de friandises locales. Le roi de Pologne, détrôné par les Russes reçut le duché de Lorraine où il trouva trop secs les savarins locaux (à la farine de seigle). Avec de la crème, des raisins trempés dans du rhum additionné d’eau de vie, et du malaga sucré, le roi baptise ce gâteau du nom de son héros favori des Mille et une nuits, Ali Baba. Le pâtissier inventeur, Stohrer, qui vient à Paris avec la fille de Stanislas et épouse de Louis XV ouvre une pâtisserie rue Montorgueil qui existe encore aujourd’hui au n° 51 et où l’on décline le baba avec de la crème, de la chantilly (le savarin).
Les Alsaciens ont élevé au rang de pâtisserie régionale le kugelhof dont l’origine (contestée par les habitants de Ribeauvillé qui lui réservent une fête carillonnée au printemps) serait encore liée à Marie-Antoinette, l’Autrichienne. Sa forme de turban en ferait presque un logo pour l’Alsace s’il ne prenait pas d’autres formes aux fêtes calendaires : étoile à Noël, fleur de lys à la fête des Rois, de poisson ou d’agneau à Pâques ; ou aux fêtes familiales puisqu’on trouve des formes de bébé emmailloté pour la naissance, de cœur pour les fiançailles ou d’écrevisse, symbole de fécondité, au mariage. Les versions salées avec des lardons progressent au détriment des versions sucrées aux raisins.
Encore un don du monde germanique, le strudel, mode « austro-hongroise » apparaît au 19e siècle mais ne se développe que dans les années 1930, en version salée avec ciboulette et cumin (pour la farce à la viande) ou sucré aux raisins sultanines (pour les pommes ou cerises aigres) en vogue dans les salons de thé.
Enfin, les Alsaciens sont friands de tartes aux fruits (pommes, myrtilles des Vosges, rhubarbe, quetsches, mirabelles), toujours recouvertes d’un flan à base d’œufs, de crème et de sucre.

Les « monuments » régionaux : le baeckeofe et la choucroute

Le pâté, la tourte, la potée (ici baeckeofe) ont tous cette famille de goût médiéval de viande de porc traitée dans des produits laitiers rappelant cette cuisine du Nord de l’Europe à base de produits animaux qui a adopté peu de légumes contrairement au Sud.

La choucroute fait un peu exception, dans la mesure où l’ingrédient principal est un légume, mais passé par la fermentation. Même si le chou est originaire de Chine (où, fermenté, il aurait maintenu en bonne santé les ouvriers qui ont construit la Grande Muraille) et fut introduit par les Mongols et les Tartares, le système de fermentation vient surtout des Balkans, d’où il fut diffusé au Moyen Age. Le succès de la choucroute vient surtout du fait que c’est un plat unique dans lequel les ingrédients de cuisson et les formes d’assemblage (viandes, charcuteries) permettent une personnalisation qui convient à chaque communauté familiale ou villageoise. Chaque village d’Alsace a sa propre recette de choucroute cuisinée à la graisse d’oie ou au saindoux, mijotée au vin blanc ou à la bière (acidité là, amertume ici), consommée fondante ou croquante voire rissolée et, surtout, réchauffée. Les garnitures sont à l’infini, y compris les produits de la mer et, même, les escargots. Agrémentée de pommes de terre depuis le 18e siècle comme le spätzle, d’aromates comme le genièvre, elle est toujours la meilleure quand elle partagée par une table généreuse et conviviale. Elle a été exportée en France après la guerre de 1870 et l’Alsace avec elle par les Alsaciens qui quittaient leur terre natale pour ne pas devenir Allemands et qui se sont installés en Normandie, dans le Massif Central…

Bibliographie :

Hans Haug, l’Art en Alsace, Arthaud, 1962.
Heck, C., Unterlinden, guide du visiteur . Colmar, 1981.
Lecoq-Ramon, S., De Paepe, P., Le musée d’Unterlinden de Colmar . Paris, 1991
Béguerie, P., Bischoff, G., Le maître d’Issenheim. Grünewald . Tournai, 1996
La collection Palette (Arté) a consacré une vidéo au retable d’Issenheim
Dossier de l’art, Le Retable d’Issenheim , hors série n°79, septembre 2001
Musée Unterlinden, Le beau Martin. Gravures et dessins de Martin Schongauer , Colmar, 1991
A. Hugel, Chronique de la Grande Guerre à Riquewihr. Témoignage d’un viticulteur alsacien, Emile Hugel , éditions J.D. Reber, 2003
A. Hugel, K. Kirchner, Staline parle aux Alsaciens en Russie. Tracts aériens soviétiques destinés aux Alsaciens obligés de servir dans la Wehrmacht de 1942 à 1945 , éditions Archives départementales du Haut-Rhin, 2001

Sites :
www.alsace-route-des-vins.com
www.ville-colmar.fr (Ville de Colmar)
www.ot-colmar.fr (Office de tourisme)
www.colmar.cci.fr (Chambre de Commerce et d’Industrie de Colmar)
www.musee-unterlinden.com (Musée Unterlinden)
www.festival-colmar.com (Site officiel du Festival de musique de Colmar)
www.region-alsace.fr (Région Alsace)
www.cr-alsace.fr (Conseil régional d’Alsace)
www.cg68.fr (Conseil général du Haut-Rhin)

Compte-rendu rédigé par Alexandra Monot, avec l’aide de Gilles Fumey pour la gastronomie alsacienne.