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Enjeux environnementaux et géopolitiques au lac Tchad

90ème Café de géographie de Mulhouse,
avec Roland Pourtier, Professeur émérite, Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne,
le 23 mars 2016, au Carré des associations

Le lac Tchad est au centre d’une région bouleversée par le terrorisme, où sévit Boko Haram qui a fait allégeance à DAECH.

Suite à un Forum du développement durable à N’Djamena, en 2010, il a été décidé de faire un atlas du lac Tchad, le premier du genre, qui regroupe toutes les problématiques sur ce lac, partagé entre 4 États. Un espace unique au sein du Sahel, le seul grand lac de la région, la seule grande zone humide.

Longtemps ignoré des Européens mais au cœur des empires Bornou et Kanem, on n’a commencé à s’y intéresser qu’au XIXème après des voyages d’exploration dont celui d’Heinrich Barth en 1851. A cette occasion, une cartographie approximative en représente les contours pour la première fois.

Sauver le lac Tchad est depuis longtemps une préoccupation majeure bien avant que les exactions de Boko Haram ne s’y déroulent car la menace sur le lac Tchad est d’abord climatique.

Face au changement climatique certains ont craint la disparition de ce lac, situé au contact entre Sahara et Sahel [un mot qui veut dire la bordure, le rivage]. Le Sahel est fragile. L’agriculture, l’élevage sont aléatoires. Les sécheresses récurrentes (1970- 1990) ont entraîné une rétraction du lac Tchad.

Entre 1963 et 2001, le lac a, d’après les images satellites, perdu une bonne partie de ses eaux. Les cartes établies à partir de ces images sont destinées à mobiliser l’opinion, les ONG, les OIG pour les pousser à agir : on veut attirer leur attention

Ce lac est marqué par des fluctuations constantes. Ses contours bougent sans arrêt. On s’interroge depuis le début du XXème sur sa disparition potentielle. Situé à une altitude de 280 mètres, il est exposé à un risque de capture par la Bénoué, le grand affluent du Niger.

Les images satellites montrent les variations des surfaces en eau mais les images indiquent l’année et non pas la saison ! Selon la période de crue ou d’étiage, cela change tout. Il faudrait que les photos soient toujours prises au même moment pour être comparables.

Surtout, il faut différencier les eaux libres où l’on circule aisément en pirogue et les eaux marécageuses, encombrées de végétation aquatique mais qui font partie du lac, la profondeur pouvant atteindre un mètre. Les représentations cartographiques qui ne tiennent pas compte de ces deux faciès du lac faussent la réalité.. C’est ainsi qu’en 2013, au moment de la crue, le lac (eaux libres et marécageuses) couvrait plus de 13 000 km2, Il était à peu près identique à ce que révèle la première cartographie dressée par la mission Tilho en 1908. Les marécages servent de frayères, de réservoir de biodiversité. Ils ont une utilité indéniable. Un lac ne se résume pas à ses seules eaux libres.

Depuis 2000 le lac se remplit lentement, après les deux décennies de sévère recul. La cuvette nord est rarement inondée sauf en cas de grande crue mais elle n’a pas eu d’eau depuis longtemps et les anciens marécages sont devenus effectivement des zones sèches mais cela ne concerne pas la cuvette Sud. Des îles sont apparues, qui peuvent disparaître si l’eau remonte. Les populations doivent s’adapter rapidement à ces variations de niveau car c’est la condition de leur survie. Les sacs de sable servant à endiguer les crues prouvent bien que le lac n’a pas disparu. Depuis le début des années 2010, la préoccupation première de nombreux insulaires est de protéger leur île de l’inondation. Il faut vraiment relativiser les menaces de disparition du lac Tchad car on est en présence de cycles naturels : le lac d’aujourd’hui est comparable à ce qu’il était il y a un siècle, après des périodes d’expansion qui culminèrent dans les années 1960.

Quand on parle du lac Tchad, on évoque aussi un ensemble beaucoup plus large que le lac stricto sensu : son grand bassin oro- hydrographique. couvrant 500 000 km2. Un ensemble immense au sein duquel a existé autrefois un « méga Tchad » bien plus grand que le lac actuel.

Une particularité du lac est que ses eaux sont douces, en dépit d’une très forte évaporation, caractéristique essentielle pour les activités humaines.

Les rivages du méga Tchad sont le berceau des premiers hominidés : Toumaï a été daté de 7,2 millions d’années B.P. (son nom a été donné à l’actuelle compagnie aérienne tchadienne). Plus proche de nous, la région a connu la civilisation Sao qui a laissé nombre de vestiges (terres cuites) et qui est connue par des écrits arabes.

Le lac Tchad est devenu très attractif car il représente l’espace humide le plus important du Sahel. La baisse de niveau du lac a exondé des milliers d’hectares de terres arables, naturellement très riches, comparables aux rives inondées du Nil. Ces terres sont exploitées par des agriculteurs et des éleveurs. En additionnant les pêcheurs et les commerçants, le lac et ses rives, sont passés de 700 000 à 2 millions d’habitants en 30 ans. En prenant en compte le grand hinterland du lac, ce sont quelque 13 millions de personnes qui vivent directement ou indirectement du lac.

L’attraction migratoire du lac a débouché sur une véritable babélisation de populations diverses qui ont supplanté Arabes et Bondoumas, primitivement installés, suscitant des rivalités pour l’accès aux ressources en terre, en eau, en poissons, ce qui occasionne parfois des affrontements violents. Dans ce lac partagé entre quatre Etats (Tchad, Cameroun, Nigeria, Niger) le contrôle de populations transfrontalières est très difficile. C’est ainsi que certains Boudoumas du Tchad peuvent trouver des alliés dans les islamistes de Boko Haram. Bons piroguiers, ces derniers ont aussi une réputation de pillards ou pirates qui peut les rapprocher des mouvements terroristes actuels.

Le lac Tchad a donné naissance à une économie qui s’adapte en permanence aux variations de son niveau en favorisant la multi activité.

On y pratique la polyculture (sorgho, maïs, patate douce, légumes etc.) dans le cadre d’une économie marchande. Grâce au « vivrier marchand » le lac Tchad est devenu le grenier de la région. Dans le cas de l’élevage, les troupeaux suivent les saisons. Les célèbres bœufs « Kouri » pâturent dans les marécages, produisant une viande de qualité, exportée vers les marchés régionaux. Les populations d’éleveurs se déplacent en fonction dune transhumance saisonnière.

On a pensé dans les années 1960 qu’il était possible d’irriguer de façon moderne de larges surfaces agricoles avec l’eau du lac. De grands projets ont été lancés au Nigeria. Mais la baisse du niveau du lac a

fait péricliter les grands périmètres irrigués,

La pêche a recours à de multiples techniques. Elle anime les marchés au poisson qui en l’absence de chaine du froid, concernent surtout les poissons fumés, séchés ou salés, à destination principalement du marché nigérian.

Autre ressource du lac, la spiruline ou « dihé » (micro algue salée, mi algue, mi bactérie, très nutritive), est récoltée et traitée par près de 1500 femmes qui la font sécher sur le sable et la revendent sur les marchés régionaux. 400 tonnes sont commercialisées chaque année. Une « dihé » améliorée, vendue comme condiment, pourrait gagner de nouveaux débouchés.

Les autorités politiques rêvent de grands projets. Arguant de la menace de disparition du lac Tchad elles prêtent l’oreille aux projets de transfert d’une partie des eaux de l’Oubangui vers le lac Tchad par le Chari, projets portés depuis longtemps par des bureaux d’étude italiens. Les études les plus récentes, plus modestes que les projets pharaoniques initiaux, semblent privilégier la réalisation d’un barrage hydroélectrique en amont de Bangui. L’eau serait pompée dans le lac-réservoir et déversée dans le Chari. Un autre projet porte sur le transfert des eaux de la Kotto, un affluent de l’Oubangui.

L’augmentation du débit du Chari pourrait stabiliser le niveau du lac mais au prix d’une modification du régime du fleuve,, exploité par les riverains, dont l’équilibre fragile serait menacé pour un résultat au demeurant, médiocre.

Les quatre États qui se partagent ce lac [Cameroun, Tchad, Niger, Nigeria] ont créé en 1964 un organisme de coopération, la Commission du Bassin du lac Tchad (CBLT). A ces 4 pays riverains s’est ajoutée la RCA, où se situent les sources du Chari et du Logone, puis la Libye, concernée par les nappes aquifères souterraines du bassin du Tchad.. Le pétrole n’est pas loin du lac, et actuellement on en cherche dans le nord du Nigeria. Là où sévit Boko Haram.

Après l’épisode colonial qui a partagé le lac en 4 États, et après des querelles de frontières, le Nigeria ayant occupé un espace revendiqué par le Cameroun à qui la Cour internationale de justice de la Haye l’a restitué en 2002, il n’y a plus de contentieux frontaliers, mais c’est le Nigeria, pas sa nombreuse population et l’usage généralisé de sa monnaie (naira) qui exerce une action économique dominante.

Le lac Tchad se trouve au cœur de la grande zone d’instabilité politique sahélienne, affectée par Aqmi, les mouvements indépendantistes touareg, les Shebabs, et au plus proche du lac Boko Haram affilié aujourd’hui à DAECH. C’est la principale menace pour le lac soumis aux exactions de Boko Haram qui fait régner la terreur. Même si l’armée tchadienne intervient – et c’est la meilleure sur le terrain – même si elle est soutenue par le Cameroun et les militaires français depuis N’Djamena, la région est depuis 2015 un espace de grande insécurité Les victimes d’enlèvement, de violences s’y comptent par milliers et c’est toute une activité économique et sociale qui est menacée.

Questions

Quel intérêt pour Boko Haram dans cette région ?

Boko Haram s’est implanté de manière classique dans l’État de Bornou, au nord-est du Nigeria, région délaissée par l’État fédéral, économiquement marginalisée. Le mouvement est entré en dissidence violente et à trouvé dans l’Islam djihadiste des fondements idéologiques. Il se positionne contre tout ce qui est occidental, en particulier l’école, et accuse le gouvernement sudiste d’être aux ordres de l’étranger. Son mot d’ordre est de lutter contre l’Occident, en revenant à la charia, l’ordre moral de l’Islam. Le recrutement est facilité par le contexte de croissance démographique exponentielle (1 milliard d’Africains en 2010, 2 milliards en 2050, 4 en 2100) et la jeunesse de la population. Bien des jeunes ne voient d’autres perspectives d’avenir que les trafics, les milices, la religion Les jeunes marginalisés trouvent des opportunités dans le terrorisme que personne d’autre ne leur propose. Il est d’autant plus facile de les embrigader dans des mouvements islamistes que ceux-ci sont soutenus par les financements du wahhabisme, encouragés par l’Arabie saoudite et le Qatar.

Les fleuves qui alimentent le Chari viennent d’où?

Le Chari et son grand affluent le Logone prennent leur source en République centrafricaine

Y a-t-il déjà des barrages avant le lac Tchad ?

L’Afrique est en retard sur l’Asie en matière d’irrigation qui pourrait améliorer la productivité agricole. Pour la production d’électricité, c’est plus complexe. Le Chari est paresseux, il faudrait des barrages au fil de l’eau alors que l’Oubangui est plus dynamique. Néanmoins, compte-tenu de la complexité de la construction et du régime des cours d’eau, la meilleure ressource énergétique locale est le solaire.

Le lac baisse et monte, naturellement en fonction des évolutions du Chari qui apporte 95% des eaux.. Le lac ne va pas disparaître. Le réchauffement climatique va-t-il aggraver la situation ? Pour les chercheurs, d’après les modèles du GIEC, on constate surtout des contradictions. On ne peut trancher contrairement à d’autres régions. Au Sahel central, rien n’est sûr, les modèles prédictifs ne convergent pas.

Le problème le plus grave tient à la pression démographique plus qu’aux variations de niveau du lac Ceux-ci entrainent des migrations internes, des concurrences d’activité. Les équilibres entre population et ressources sont fragiles et complexes.

Peuvent- ils exporter ?

La région est un grand grenier et tout se vend malgré l’insécurité. Les productions vivrières sont essentielles au plan local et approvisionnent un large hinterland, jusqu’à N’Djamena et Maiduguri, et même au-delà en ce qui concerne le poisson fumé.

Que penser de l’alliance de Boko Haram et DAECH et quelles en sont les conséquences pour les populations du lac Tchad?

Boko Haram a fait allégeance à DAECH en 2013 pour obtenir des armes et étendre géographiquement son emprise. Le djihadisme est un phénomène qui touche trois continents et c’est un des grands défis actuels.

Ce sont les autochtones qui sont les premières victimes. Des villages ont été rasés, les morts se comptent par milliers, les otages se multiplient. L’objectif est de semer la terreur, de se constituer des réseaux, de tirer des profits économiques, de remplacer les échanges licites par les illicites. Les chefs d’Aqmi sont avant tout des trafiquants de drogue et d’armes

La solution n’est pas de rien faire mais de laisser les dynamiques locales s’exprimer. Ce sont les populations locales qui connaissent le mieux la question. Ce qui embête les gens, c’est l’état lointain et bureaucratique ainsi que l’insécurité. Les populations locales savent s’adapter aux changements climatiques avec une grande souplesse. C’est presque un modèle : elles ne demandent qu’une amélioration des routes d’accès, des hôpitaux, des écoles et la sécurité, en clair,que les États assument leurs missions régaliennes.!

Est-ce qu’il y a un moyen de lutter contre Boko Haram localement ?

Les populations sont démunies et vulnérables. Seuls les militaires peuvent lutter contre Boko Haram qui dispose d’armes de guerre. Plusieurs milliers sont mobilisés au Tchad, au nord du Cameroun et au Nigeria pour empêcher la progression de Boko Haram mais ce n’est pas simple car certaines populations ont des sympathies pour les terroristes appartenant à des ethnies transfrontières. D’ailleurs, sur le lac, les frontières sont invisibles de même que les terroristes qui trouvent des complices connaissant le terrain et qui savent circuler dans les marécages. Nombre de kamikazes et de combattants se fondent aisément dans la population civile.

Le problème du tracé des frontières est devenu secondaire. On a essayé de mettre des bornes mais on a abandonné rapidement et les populations jouent avec les frontières, car chacun y trouve du profit (y compris les Etats)

A Mulhouse, au carré des associations
Mercredi 23 mars 2016
Roland Pourtier

Notes : Françoise Dieterich