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Fukushima – Hiroshima : même combat ?

Café Géo animé par Philippe PELLETIER, Professeur de géographie à l’Université Lyon 2 Lumière.

Ce Café Géo a eu lieu le mardi 15 mai 2012 au Pré en Bulle – 9 Lices Jean Moulin, Albi.

Présentation problématique :

Il n’est pas excessif de penser que, au Japon comme ailleurs, rien ne sera plus comme avant la catastrophe nucléaire de Fukushima de mars 2011.

Un tel constat avait déjà été prononcé après la destruction atomique des deux villes de Hiroshima et de Nagasaki les 6 et 9 août 1945.

Si les deux drames sont reliés par l’atome et les irradiations, ils ne sont pas exactement sur le même plan.

Les Japonais seraient-ils assez fous pour bâtir des centrales nucléaires dans un pays en proie aux séismes ?

C’est précisément ce qu’il faut examiner, en se plongeant à la fois dans l’histoire et la géographie.

Compte-rendu : Compte-rendu réalisé par Romain BOUSQUET, Maxime CAVAILLES et Guillaume CAUBET, étudiants en licence d’histoire au Centre universitaire J.F.Champollion, sous la direction de Thibault COURCELLE et Mathieu VIDAL, enseignants-chercheurs, co-animateurs des Cafés Géo d’Albi.

Éléments de la présentation

Après Tchernobyl, l’accident de la centrale fut présenté comme étant d’abord et avant tout une faillite du système soviétique, ne pouvant alors se produire dans les pays du bloc « occidental ». Le Japon, héraut de « l’hyper-technologie », est ainsi devenu le contre exemple violent de cette affirmation. Fukushima eut le mérite, dramatique, de remettre au centre des préoccupations de telles interrogations. Les accidents dans la centrale en 2011 posent en effet un certain nombre de questions. Près d’un an après la catastrophe, on ne sait pas encore exactement si l’accident est dû au séisme, au tsunami, voire aux deux. Une interrogation qui n’est pas sans importance dans la mesure où cette centrale a été construite dans des conditions bien particulières.

Se pose également la problématique d’un hypothétique lien entre les deux catastrophes atomiques de 1945 et celle de 2011. Souvent, un amalgame a été fait à propos de ces deux évènements. Les médias ont, en effet, régulièrement présenté le Japon comme un pays frappé à intervalles réguliers par les drames de l’atome. Les Japonais furent alors présentés comme le peuple ayant eu l’ambition folle de construire des centrales dans un pays en proie à de multiples aléas naturels. Pourtant, une remise en perspective historico-politique permet de nuancer de telles affirmations.

Il existe, en effet, au Japon une très forte continuité, transcendant le faux clivage de la grille de lecture tradition-modernité, qui n’a d’ailleurs aucun sens dans le cadre du Japon. Cette continuité doit d’abord s’appréhender sur le plan de la structure politique et bureaucratique de l’archipel, particulièrement visible à travers l’exemple du nucléaire. Les problématiques autour de cette énergie ne sont en effet pas si différentes entre l’avant et l’après 1945, en dépit de la rupture démocratique que connut le pays, dont il convient de ne pas exagérer la portée. Le système politique de la « Tennōcratie », où tous les pouvoirs gravitent autour de la personne de l’Empereur, se cristallise dans les années 1930-1940.

En parallèle de ce renforcement de l’Etat, se met également en place au cours de ces années un véritable capitalisme d’Etat, dans le cadre d’une économie de guerre, qui pousse à un interventionnisme accru de la puissance publique sur un large panel de domaines.
L’une des principales manifestations de cette politique fut l’essor des nationalisations, et, plus particulièrement, la nationalisation de l’électricité en 1938. Matsunaga Yasuzaemon, à la tête de plusieurs compagnies privées dans l’électricité, fut particulièrement lésé, d’autant plus qu’il était en profond désaccord avec l’administration de l’Empereur. Après la défaite du Japon en 1945, il apparait comme une victime du capitalisme d’Etat, et fait une entrée remarquée en politique, en prônant la dénationalisation, qui est réalisée en 1951. Cette mesure revêt une importance particulière dans la mesure où le secteur de l’électricité est alors privatisé et régionalisé.

Au fil du temps se bâtit ainsi des fiefs politico-économiques à l’échelle de chaque région, qui permettent aux compagnies de jouir d’une certaine autonomie, ce qui induit une profonde faille dans la gestion de l’électricité au Japon.

Mais cette continuité politico-économique est également visible à travers le destin de Shoriki Matsutaro. En 1924, il s’illustre en déjouant la tentative d’assassinat du prince régent Hirohito par le partisan communiste Daisuke Namba. Ayant obtenu les grâces de l’Empereur, il monte rapidement en puissance au cœur de l’administration, jusqu’à devenir ministre lors de la guerre du pacifique. A la défaite, il est emprisonné par les Américains pour crimes de guerre. Toutefois, dans le cadre de la guerre froide et de la politique de « containment » (endiguement) du communisme, menée par les Etats-Unis, il sort rapidement de prison, à l’image de nombreux autres anciens cadres de l’Empire, d’où une profonde continuité de la culture politique avec l’avant 1945. Avec une influence intacte dans l’appareil d’Etat, il prend le contrôle du programme nucléaire civil lancé par le Japon en 1954.

Bien avant les problèmes de pénurie du pétrole et de la flambée des prix lors du choc pétrolier de 1974, le Japon fait ainsi très tôt le choix du nucléaire, en 1954. Moins de dix ans après les catastrophes de 1945, on assiste alors à un renversement du regard japonais envers l’atome.
Il s’agit là du fruit d’une longue évolution. En 1945, les Japonais n’ont pas immédiatement pris conscience des conséquences de l’atomisation des villes d’Hiroshima et de Nagasaki. Les victimes de la bombe, les « atomisés » (ou « hibakusha »), sont en effet rapidement marginalisés, en plus des souffrances physiques bien réelles. L’Etat refuse d’ailleurs de les prendre en charge dans un premier temps. Les « atomisés » ne sont reconnus qu’en 1954, après l’accident survenu dans l’atoll de Bikini, au cours duquel un navire de pêche japonais fut exposé aux radiations d’un essai nucléaire. Revenus au Japon, ces pêcheurs irradiés permettent aux Japonais de prendre la mesure de la condition de ceux qui subirent une exposition nucléaire en 1945.

Ces évènements entretiennent d’ailleurs chez les Japonais l’idée d’être les seules victimes du nucléaire dans le monde. Ce schéma mental transforme ainsi la mémoire entretenue et fait passer le peuple japonais du statut d’oppresseur à celui de victime, le drame subi à Hiroshima permettant d’éluder l’impérialisme et le bellicisme japonais lors de la guerre. Dès lors, un rapport extrêmement ambigu se crée entre l’atome et les Japonais, désormais acquis pour la majorité à des idées pacifiques. Ainsi, lorsqu’Eisenhower lance le programme de « l’atome pour la paix », afin de pacifier les usages de l’énergie nucléaire, les pouvoirs publics japonais se lancent eux aussi de manière presque inconditionnelle dans une telle entreprise, autant pour concurrencer les Américains que pour prendre leur revanche sur l’atome. Se met ainsi en place un véritable consensus autour de l’idée du nucléaire civil.

Plus d’une cinquantaine de centrales nucléaires sont ainsi progressivement mises en place, dont celle de Fukushima. Or, lors de la construction, General Electric, compagnie américaine, avait exigé que le système de refroidissement soit placé en souterrain, afin d’éviter une attaque communiste. Associée à une digue sous-calibrée par les ingénieurs, cette faille structurelle fut pour beaucoup dans la catastrophe de Fukushima. Ce sont donc bien d’abord des erreurs humaines qui conduisent au drame de 2011. Pourtant, les Japonais voient en premier lieu dans cette catastrophe les foudres du destin, contre lequel on ne peut rien et qui dépend de la nature. Toutes les catastrophes nucléaires du Japon, en 1945 comme en 2011, sont ainsi mises sur un même plan. Il s’agit d’un véritable processus de « naturalisation » d’un phénomène dramatique touchant au nucléaire, qui élude le pourquoi et le comment.

Ainsi, lorsque l’Empereur s’exprime cinq jours après la catastrophe, il affirme s’inquiéter profondément de « cette chose imprévisible qu’est la situation dans la centrale nucléaire ». Quelques mois plus tard, l’Empereur évoque « une catastrophe naturelle », sans jamais nommer explicitement le nucléaire. Enfin, un an après le drame, il parle de « l’accident de la centrale nucléaire provoqué par le séisme ». Très clairement, c’est la nature qui est au centre du discours et qui est jugée responsable, ce qui permet ainsi de passer sous silence la question de la responsabilité humaine. Or, cette déresponsabilisation, couplée à une naturalisation, se révèle être particulièrement préoccupante, d’autant plus que Tokyo Electric Power Company (Tepco), société gestionnaire de la centrale de Fukushima, négocie aujourd’hui avec l’Etat une clause de catastrophe naturelle, afin que les coûts soient supportés par la puissance publique.

Eléments du débat :

Stéphanie LIMA (enseignant-chercheur en géographie à l’Université d’Albi) :

Je voulais savoir si vous étiez retourné au Japon depuis la catastrophe de Fukushima en 2011 ?

Philippe PELLETIER :

Non, pas encore, car nous avions proposé un projet de recherche qui n’a pas été retenu. La plupart des programmes qui ont été retenus sont des programmes s’intéressant pour la quasi-totalité à la sismologie – sismographie, néosismographie, parasismographie etc – et pas à la géographie humaine. Mais j’y vais le mois prochain car j’ai des indications directes sur l’état du Japon et l’état du peuple japonais.

Mathieu VIDAL (enseignant-chercheur en géographie à l’Université d’Albi) :

Justement, quelle est la perception de la société japonaise de cette catastrophe et comment ça été repris dans les médias ? Nous avons mis une carte dans le petit fascicule qui a circulé sur les réseaux sociaux et qui présente un peu les différentes perceptions de cette catastrophe selon la région où l’on habite au Japon, selon si l’on travaille à Tepco, si l’on est responsable politique ou si l’on est étranger. C’est un peu comme en Europe à d’autres moments où on a eu des nuages radioactifs qui n’ont jamais traversés les frontières. Comment ça été traité par les médias ? Je crois qu’il y a eu un problème de confiance à un moment donné entre la société elle-même et le gouvernement, il y avait-il une place d’intermédiaire des médias qui traitaient l’information ?

Philippe PELLETIER :

Oui, d’après ce que j’ai pu lire, entendre et ce qu’on m’a dit, il y a une perte de confiance envers les médias, ça c’est très clair, qui s’explique par l’émergence de blogs et d’informations circulant sur la toile. Ça veut dire que, pour l’information, ceux qui veulent savoir passent par la toile. Il y a tout un tas de groupes parallèles qui se sont montés, d’associations, de gens que l’on n’entendait pas et qu’on s’est mis à réentendre, de choses qui sont ressorties du chapeau. Par exemple, quelque chose que j’ai appris comme ça, c’est que le gouverneur de Fukushima, le Préfet élu, a démissionné quelques semaines avant Fukushima parce qu’il a refusé le mox, fourni par AREVA en disant : « vous êtes fous ? C’est hyper dangereux! ». Il a démissionné et au Japon, c’est quand même assez rare.

C’est important cette idée de contextualisation parce qu’on dit qu’on ne comprend pas ce qui se passe, mais c’est pour dire qu’en fait, les niveaux de conscience, de responsabilité, sont extrêmement compliqués. C’est pour ça que je fais souvent le parallèle avec la guerre plutôt qu’avec spécifiquement Hiroshima, parce que c’est la même question de responsabilité, ce sont des choses très difficiles à toucher, à prendre en mains, à saisir, parce qu’en plus, socio-culturellement, on n’a peut-être pas la même notion de la responsabilité. Certaines initiatives ont été critiquées comme celle du premier Ministre Naoto Kan car il voulait avoir les informations de TEPCO. Des langues de bois ! Donc il a emmené son staff à Fukushima, il a fallu qu’il joue des coudes! Le Premier ministre japonais ! Puis il a réussi à avoir quelques informations : qu’on avait plus ou moins bien géré les problèmes d’évacuation et les périmètres de sécurité parce que c’est insensé ce qui se passe et puis quand même, au bout d’un moment en juin 2011, il a dit « sortons du nucléaire ». Mais il est ensuite sorti de sa charge et il a démissionné en août.

Le problème, c’est toujours pareil, c’est que Naoto Kan était relativement populaire au Japon parce que, lors du scandale du sang contaminé, il était responsable politique et a tout de suite assumé, il a fait le maximum. Il avait une relative confiance justement sur ces dossiers sensibles de la part du peuple japonais. Le problème c’est qu’avec son gouvernement et la situation du parti libéral, c’est la bisbille interne et il était en sursis avant Fukushima. Est-ce que c’est à cause de ça qu’il a pu se donner une posture anti nucléaire ? Ou est-ce qu’il a vraiment démissionné ? Ou est-ce qu’il a été poussé pour d’autres choses, d’autres facteurs ? J’ai eu des sons de cloches différents là dessus.

Thibault COURCELLE (enseignant-chercheur en géographie à l’Université d’Albi) :

On a l’impression que l’impact psychologique a été très fort au Japon, mais que, finalement, l’impact politique a été plus fort en Allemagne, ou là, vraiment, il y a eu une décision forte qui a été prise de sortir du nucléaire. Qu’en est-il au Japon, finalement, des conséquences ? Le Premier ministre a pris position, mais aurait été poussé à la démission ou aurait démissionné de son plein gré. Est-ce qu’il y a des partis écologistes au Japon qui ont profité de ces mouvements ?

Philippe PELLETIER :

Il y a deux choses là, en fait, sur la réaction de la société japonaise au niveau de la temporalité et de la façon de réagir. Je fais le pari que, d’ici quelques années, il va y avoir une réaction relativement forte. Je pense que la temporalité japonaise n’est pas la même que la temporalité française ou européenne. L’exemple que j’aime bien, c’est celui la question féminine au Japon. Il y a le livre écrit par Karoline Postel-Vinay, « La Révolution Silencieuse au Japon »[[Karoline Postel-Vinay, La révolution silencieuse du Japon, Paris, Calmann-Lévy, 1994.]], sur la condition féminine et c’est tout à fait ça.

Ce n’est pas parce que c’est silencieux qu’il ne se passe rien, à la fois dans la façon de réagir, au sens propre du terme – c’est à dire proposer autre chose, de répondre etc. – et dans le rythme de cette réaction, il y a des différences, il y a moins de spectaculaire, il y a plus de profondeur et d’une certaine façon c’est peut être tout aussi fort. Et de ce point de vue, la condition féminine, en termes de représentation, est exemplaire, même s’il y a toujours des différences salariales entre hommes et femmes. Mais sur un certain nombre de points, il y a quand même eu une avancée et surtout, c’est au cœur du débat social, moins au cœur du débat politique et médiatique, avec parfois des énormités. Il y a quelques années, un ministre a dit que « Les femmes c’est bien, c’est fait pour pondre ». Authentique ! Il a été dégagé dès qu’il a dit ça, il voulait dire qu’il n’y avait pas assez de natalité et qu’il faut relever le taux de fécondité. Je ne suis pas sûr qu’un ministre français faisant une « grosse bourde » aurait démissionné tout de suite.

Au niveau de la jeunesse, on peut se demander comment la jeunesse japonaise va prendre en compte les questions, parce que c’est ça en particulier, dans le monde de la J-Pop, qui n’est pas un monde de « Bisounours », qui est plus complexe. Je pense qu’il va y avoir le revers de la médaille, mais peut être que je me trompe.

L’autre aspect de la question, c’est un long questionnement. Déjà, l’histoire politique au Japon est structurée différemment de l’histoire politique européenne, et surtout, le rapport à la nature, donc la question écologique, elle est, à mon avis, positionnée différemment. C’est à dire que le rapport à la nature dans la société japonaise n’est pas un rapport latin ou judéo-chrétien. Et cristalliser ou construire un mouvement politique, sur cette dimension-là, qui se distingue des autres à mon avis, c’est difficile à envisager.

Précisément, la figure de la fusion entre la socio-culture et la nature, c’est l’empereur. C’est cela qui est difficile, et souvent, c’est l’un des fils conducteurs du rôle de l’empereur au Japon. Il n’est pas seulement le symbole du Japon ou du peuple japonais, c’est un « chaman quasi cosmique », un prêtre. Lors du rite d’intronisation de l’empereur, on ne lui met pas une médaille, on ne lui met pas une couronne sur la tête, on ne lui fait pas un signe, mais il plante un épi de riz dans la rizière qui se trouve au fin fond du palais impérial. Et c’est très important dans la mythologie impériale, et donc Shinto, avec le système des déités etc., bref je ne vais pas vous refaire Miyazaki !

Politiquement, il faut être sur d’autres positions, une position qui est quelque part radicale, différente, qui s’explique aussi. Il y a eu un mouvement socialiste au Japon parce qu’il était sur des bases anti-empereur. Maintenant, la question de l’environnement est partagée par beaucoup. Le paradoxe, c’est que c’est quand même des régimes tenus par le parti démocrate plus ou moins, qui a répondu à la crise écologique des années 1970, parce qu’il y a eu une mobilisation à la base absolument énorme, évidemment insuffisante, dans le système des indemnisations Minamata, l’empoisonnement au Mercure. Ça s’est résolu il n’y a finalement qu’une petite dizaine d’années. Ce sont des procès qui durent des années, mais il y a une mobilisation de la société. On en revient à la question de la temporalité, et donc ça, c’est pris en compte à différents niveaux.

Frédérique BLOT (enseignant-chercheur en géographie à l’Université d’Albi) :

Le rapport à la nature doit-il être politisé ? En plus, la question que je me pose suite à votre réponse : des villes n’ont elles pas un rapport latin judéo-chrétien ? Un rapport latin ce serait un rapport plus rationnel, cartésien, qui distingue la nature des sociétés et qui, du coup, rend difficile la distinction par rapport aux autres puisqu’on estime que l’on est dans la nature. Est-ce que pour les Japonais la nature serait donc, pour eux, comme une mélodie, une ambiance dans laquelle ils sont tous et dans laquelle, finalement, ils ne peuvent pas se différencier les uns des autres par rapport à leur positionnement à la nature ?

Philippe PELLETIER :

Oui, c’est quelque chose qui est important. C’est quoi la rationalisation, le cartésianisme ? Bon ça fait débat philosophique mais c’est important. J’en parle un peu dans un de mes livres « La fascination du Japon »[[Philippe Pelletier, La fascination du Japon : idées reçues sur l’archipel japonais, Paris : Le Cavalier bleu, 2012, 269 p.]] sur l’idée reçue comme quoi les Japonais, les Asiatiques, sont respectueux envers la nature. Bon, là aussi, ça mérite réflexion, surtout quand on sait que la Chine est le pays qui a le plus défriché au monde, et qui continue surtout avec sa puissance industrielle, mais ce n’est pas un problème de valeurs. Dans le cas du Japon, il y a eu un discours assez intéressant porté par les nationalistes japonais, justement au nom de l’empereur pour dire « On n’est pas Chinois, on ne défriche pas comme eux, nous respectons davantage nos forêts, nos montagnes ». Bon, il faut avouer que c’est difficile de faire quelque chose dans les montagnes très pentues.

En même temps, moi, ce qui me frappe c’est ce côté fusion, ce rapport à la nature « différent ». Un exemple : la chasse à la baleine. Depuis la Haute Antiquité, on sait que les Japonais consomment de la baleine de façon modeste. La chasse a eu un essor au Japon au XVIIe siècle, c’est-à-dire à un moment où le pays était pacifié, légèrement uni, et où il y avait un léger développement économique : il y avait donc un marché et des bouches à nourrir. On a vu alors apparaître de nouvelles technologies, probablement inspirées des Hollandais. Mais tout de suite, il y a eu un culte, plusieurs cultes liés à la baleine et sa chasse dans le cadre du Shinto et en plus dans le cadre du Bouddhisme, c’est-à-dire qu’on tue un animal, dont on lui donne un signe pour le tracer après sa mort. Kujira, c’est la clé du poisson, et c’est la clé de la capitale impériale, c’est le « poisson-Empire ». Il a un surnom, c’est Isana, c’est quasiment le « poisson » sacré.

Dans la plupart des sociétés, la baleine a une image particulière, c’est Moby Dick, etc. Mais, dans la société japonaise aussi, et du coup, la tuer était un geste très important qui entrainait des conséquences. Tout était utilisé dans la baleine, sauf un os, cela faisait vivre des villages entiers et pour remercier la baleine de contribuer à la prospérité de ces communautés, on lui donnait un nom gravé sur des pierres dans des temples et donc il y avait des rites, des prières, des sanctuaires dédiés aux baleines, des tombes, etc.

Après, dans le cadre de la société industrielle et avec tout le système d’attaque à la grenade de la fin du XIXe et tout au long du XXe, ça change. La chasse à la baleine contemporaine industrielle, c’était surtout la Norvège, le Royaume-Uni et surtout les États-Unis, qui ont démarré de la côte Est. Ils ont dilapidé les mers, l’Atlantique Nord, ensuite ils ont été dans l’Atlantique Sud puis les côtes californiennes du Pacifique. La Baleine, au XIX, c’était l’équivalent du pétrole de nos jours : l’huile dans les machines, les usines, etc., ça rapportait beaucoup. Puis ils se sont rapprochés des côtes Japonaises, Hawaï au passage et se sont confrontés avec les baleiniers Japonais. Là, Perry, l’amiral qui a rouvert le Japon, avec la canonnière, il avait été envoyé par le lobby baleinier américain et, dans sa lettre de mission, il avait l’ordre d’ouvrir les ports japonais au commerce et aux baleiniers. Déjà, géopolitiquement, la baleine était un enjeu.

Le paradoxe, c’est que si on revient dans les années 1945-47, ce qui a sauvé le Japon de la famine, c’est la viande de baleine et notamment parce que sa chasse avait été encouragée par les Américains. Après la consommation a décliné progressivement, jusque dans les années 1980, puis elle est revenue un peu dans les années 1990, mais avec un arrière fond géopolitique fort. C’est une question extrêmement sensible au Japon lorsqu’on montre les Japonais comme des tueurs de baleines. Ils sont encore dans la commission baleinière internationale, ils font du lobbying, du forcing, etc. Mais, ils sont dans l’ensemble assez bien soutenus par le peuple Japonais qui demande de quel droit les Américains viennent encore se mêler de ce qui ne les regarde pas, alors qu’ils se gavent de hamburgers et de viande des abattoirs de Chicago tout en faisant la morale ?

Frédérique BLOT :

Par rapport au nucléaire est-ce qu’il existe comme chez nous des instances « participatives » de type CLI « Commission Locale d’Information sur les Centrales Nucléaires » ?

Philippe PELLETIER :

Je ne suis pas très au fait des organigrammes de consultations mais ce que l’on peut dire c’est que la localisation des centrales nucléaires a été faîte au forcing avec beaucoup d’argent en jeu et une grosse pression de l’État central. C’est quelque chose que l’on connaît dans d’autres pays et en gros c’est un peu David contre Goliath. Même les communes qui s’opposaient et s’opposent encore n’ont pas trop le choix.

Mathieu VIDAL :

Je crois qu’il a été demandé aux Japonais de moins consommer pour l’été ?

Philippe PELLETIER :

Oui, ils avaient demandé de réduire d’un quart la consommation. Ils ont réduit de 20% : climatisation, éclairage urbain, panneaux publicitaires, etc. Par contre, ils importent du pétrole et du gaz naturel, parce que si les équipes de football françaises sont rachetées par les Qataris, l’argent des Qataris, provient lui du Japon. Le problème là, c’est le palliatif. On utilise le pétrole et le gaz désormais.

Un participant :

Est-ce qu’ils comptent retrouver une certaine souveraineté énergétique, vu qu’ils n’ont plus de réacteurs ?

Philippe PELLETIER :

C’est un débat extrêmement complexe. Je dois avouer que moi-même, je n’ai jamais bien saisi cette histoire de souveraineté énergétique au Japon. En France, c’est quelque chose qui est souvent mis en avant, si on oublie d’où vient l’uranium et puis les conditions géopolitiques que ça impose. Au Japon, c’était quelque chose qui était dit, mais bon, il ne fallait pas trop dépendre du pétrole, ce qui fait que c’était presque un quart de l’électricité japonaise, soit un peu moins qu’en France.

Après, la grosse question, c’est que le Japon pourrait être le pays de la géothermie mais il ne l’est pas. On ne peut peut-être pas tout faire avec la géothermie, et de plus, le programme japonais de géothermie est minime aujourd’hui, alors qu’ils avaient commencé comme Mussolini avec Larderello (un hameau de Toscane) dans les années 1930-40, puis après, ils ont arrêté. C’est assez étonnant, l’une des réponses que l’on m’a donné et qui tient la route, c’est qu’il faut trouver l’énergie géothermique là où le magma affleure. Donc près des volcans éruptifs, près des sources d’eau chaudes, les Onsen, les sources thermales donc les régions touristiques extrêmement importantes. Donc la question c’est est-ce qu’on va mettre une centrale géothermique au milieu d’hôtels pour touristes ? La réponse est plutôt négative, surtout localement, il y a un lobby très fort. Mais ça va peut-être rebondir.

Léa JOUFFROY (ancienne étudiante en licence de géographie à Albi) :

J’aimerais avoir votre avis sur certaines idées qui ont circulé et que l’on a entendu l’an dernier et qui avait tendance à minimiser l’impact des catastrophes en disant que ça allait être bénéfique pour l’économie, qu’il y allait avoir un élan. En des termes économiques, ça s’est vérifié objectivement, dans d’autres cas que le Japon. Je pense à un article de Jean-Robert Pitte où il était scandalisé par l’émoi, le battage médiatique et le catastrophisme ambiant qu’entretenait les médias avec cette affaire en France et disait : « Faut arrêter de s’apitoyer sur le sort des Japonais car ils vont avoir de formidables possibilités économiques en terme de développement économique et d’emplois ».

Philippe PELLETIER :

On a deux exemples pour cela : le séisme de 1923 que j’ai évoqué précédemment et la guerre, avec la reconstruction d’après-guerre, qui a quand même relancé la machine économique. Là, est-ce que ça peut être la même chose ? L’une des difficultés, c’est que l’État Japonais est fortement endetté, mais avec lui-même, contrairement à ce qui se passe en France ou dans la zone Euro. Il y a une dette colossale rapportée au PIB, mais qui est tenue par les Japonais, d’autant plus qu’il y a une épargne japonaise considérable. A la limite, je dirais que, de façon théorique, abstraite la réponse est oui, mais ça voudrait dire qu’il faudrait sortir le Japon du contexte mondial actuel. Alors, qu’elle est la place du Japon dans la « crise » actuelle mondiale ? Et la place de la Chine soit dit en passant ? En terme de macro équilibre ou de déséquilibre, car nous ne sommes plus en 1923 ou en 1945.

Ce qui m’amène à être un petit peu plus prudent sur une relance par ce biais là, ce sont deux choses : d’une part le BTP, secteur Bâtiment – Travaux Publics, occupe une place considérable au Japon. C’est environ 15 % du PIB, au lieu de 5 ou 6 % dans les pays occidentaux, et il y a des ramifications politico-économiques colossales. Mais, dans le même temps, il y a une contre offensive néolibérale qui vise à liquider ce secteur là, en disant que ce sont des « parasites », « qu’ils ne servent à rien », « qu’ils entravent le vrai développement économique ». Là aussi, cela nous renvoie à la question de la nature : à force de construire des ponts et des tunnels, on endommage la nature.

La deuxième chose est sur un plan plus macroéconomique. Quelques semaines après le tsunami et Fukushima, il y a eu une conférence qui a été donnée par l’ambassade japonaise en France. Un responsable économique y a dit et personne n’a relevé : « Le tsunami est une catastrophe, le Nord-Est est fichu, toutes nos usines qu’on avait délocalisées en province, ça s’annonce mal. Mais on a la solution : on va les mettre en Asie et pour le moment, on hésite entre la Chine et l’Asie du Sud-Est. ». J’étais sans voix. Cela veut dire qu’un responsable économique de l’ambassade, qui relève un discours officiel, dit qu’à l’avenir on va éviter les conséquences des tsunamis en délocalisant les usines à l’étranger… C’est surprenant. Après, il y aura des gens qui vont défendre leurs emplois et là on en revient au contexte de crise, donc c’est assez ouvert.

Steven DUNN (étudiant en licence d’histoire à Albi) :

A propos de l’énergie nucléaire et des sources énergétiques du japon, si, depuis la catastrophe, les trois quarts des japonais adoptent désormais une position antinucléaire, est-ce que cela serait favorable à une sortie du Japon du nucléaire ? Et est-ce que cette sortie ne serait pas défavorable à l’économie Japonaise et augmenterait sa dépendance énergétique vis-à-vis de l’extérieur ?

Philippe PELLETIER :

Vaste question, dans le sens où la réponse n’est pas évidente. C’est une hypothèse qui est formulée à voix haute, que je me suis forgée après avoir discuté avec un spécialiste de l’énergie, qui m’a dit « tu sais, ceux qui ont senti le vent ce sont les Chinois, l’État Chinois, eux c’est le charbon à plein régime ! ». On met de côté la question sociale et ouvrière dans les mines de charbons avec tous les drames provoqués, mais effectivement la Chine assure une partie de son indépendance énergétique par le charbon, et mise sur celui-ci. Donc la question c’est, si jamais le Japon sortait du nucléaire, ce qui reste par ailleurs à démontrer, il ne va pas faire un mix énergétique avec un peu plus d’éoliennes, de géothermie, un peu plus de charbon et notamment de charbon chinois…

(Première publication le 15 mai 2012, à l’url http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=2518)