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Géographie de mille hectares. À quoi pouvait servir la géographie en 1937 ?

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« C’est peu, un carré de 3 cm découpé dans les fils bleus, les traits rouges et les piquetés verts de la carte au 1/100000°. En ce cadre étroit, je ferai tenir toute la France. » (M. Bedel, p. 12)

La vignette, sans doute une xylographie, présente un croquis marron et blanc et un cartouche brun rouge qui l’encadre. Celui-ci symbolise les productions agricoles et l’abondance rurale traditionnelles : arçon de vigne (ou « vignette »), épis et botte de blé, le vin et le pain. Le croquis, lui, fait question par la maladresse du piqueté des vignes, de la houle des blés, des arbres épars, des filets d’eau et surtout des routes démesurées et plaquées sur le paysage et plus encore sur le village. Et comme ce croquis fait justement 3 cm² sur la couverture originale, il n’est sans doute pas l’œuvre d’un professionnel de l’édition, mais de l’auteur lui-même qui, à plusieurs reprises, se qualifie ainsi : « Je suis un géographe, je me présente ici comme tel, et c’est de géographie que je traite en ces pages » (p. 25).

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Or Maurice Bedel (1883-1954) n’est pas géographe, mais écrivain, prix Goncourt en 1927 pour « Jérôme, 60° de latitude nord« . Son croquis imaginaire et maladroit ne vise pas à rendre compte d’un paysage poitevin, mais à utiliser la géographie à d’autres fins. L’angle de vue n’est pas celui, vertical, de la carte topographique à laquelle il se réfère, il est oblique : par la profondeur induite, il suggère un au-delà des mille hectares. « De vallée en vallée, de clocher en clocher, on finit par découvrir (…) toute une France qui n’est que l’élargissement des mille hectares que nous ne quittons point » (p. 73) : élargissement, et non changement d’échelle. Toute la France tient dans les limites du regard à 30 km des yeux, une France rurale et villageoise où la population urbaine vient à peine d’atteindre celle de la campagne, matrice de la France entière selon l’auteur.

Au cœur du croquis, le village, serré autour de l’église, fermé sur lui-même. « Là est la vie facile ; là est le commerce de petit gain, régulier, quotidien, à l’abri de l’agio et des tempêtes de la spéculation ; là se survit l’artisanat, fine fleur du jardin des métiers ; là se développe et se limite en sa croissance le groupe humain naturel, la tribu des ancêtres (…). Là est l’ordre. » (p. 121). Partisan d’un ordre fondé sur la nature des choses, nostalgique de la vieille France, hostile au fascisme et au communisme, Maurice Bedel ne ménage ni la république (sauf celle du coq gaulois), ni la démocratie : « (Les vieux parlers) se perdent dans l’uniforme où les fascismes autant que les démocraties parquent les hommes de notre temps. » (p. 123).

L’ouvrage est dédicacé aux institutrices et aux instituteurs de la Vienne pour guider leur enseignement. A la veille de la 2° guerre mondiale, à la fois revendiquée et instrumentalisée, cette géographie est au service d’une idéologie politique, celle d’une droite nationaliste, voire xénophobe : « Allons ! la France est encore aux Français. » (p. 124).

Jean-Marc Pinet