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La dimension spatiale des inégalités. Regards croisés des sciences sociales

BACKOUCHE Isabelle (dir.), RIPOLL Fabrice (dir.), TISSOT Sylvie (dir.), VESCHAMBRE Vincent (dir.), La dimension spatiale des inégalités. Regards croisés des sciences sociales,
Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2011, 357 p.

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Cet ouvrage est issu d’un colloque de l’université de Caen Basse-Normandie datant de novembre 2007 et intitulé « Espaces hérités, espaces enjeux : appropriation – (dé) valorisation – catégorisation ». Ce travail pluridisciplinaire (histoire, géographie, sociologie, anthropologie) trouve son origine dans un séminaire de l’UMR Espaces et sociétés ayant débuté dans les années 2000 sur « l’appropriation de l’espace ». Le titre de l’ouvrage met en avant la dimension pluridisciplinaire et le thème de la recherche : La dimension spatiale des inégalités. Regards croisés des sciences sociales. Il se compose de seize articles divisés en quatre grandes parties pour un ouvrage de 357 pages. Les travaux sont très divers et touchent à plusieurs types de terrains de recherches (la mer, la montagne, l’urbain, la prison, l’industrie) mais aussi à plusieurs régions du monde (Afrique, Europe, Moyen-Orient). Le colloque pose la problématique suivante : « en quoi l’appropriation, la catégorisation, la valorisation, différentielle des espaces jouent-elles un rôle dans la production des inégalités sociales ? ». Les angles d’études portent sur les conflits d’intérêts et d’usages d’espaces divers et la valorisation ou la dévalorisation de ces derniers.

Catégoriser les espaces.

La première partie de l’ouvrage entend étudier les politiques urbaines au sein de la ville et leurs évolutions. Les articles présentés analysent les différents types de discours sur l’espace. Selon Sylvie Tissot « la catégorisation des espaces fait partie de leur construction ». L’étude de l’installation des classes moyennes dans les quartiers centraux ou périphériques de la ville dans un contexte de « velléités anti-individualistes de mai 1968 » et celle des ZUP (Zones d’Urbanisations Prioritaires) fondées dans les années 1950 montrent comment un espace peut passer de valorisé à dévalorisé et ainsi se dégrader avec le temps. Le discours de l’autorité publique et des médias est ici un élément essentiel de ces acceptions. Le dernier article de ce chapitre reprend cette idée en insistant sur l’utilisation en France de termes considérés comme péjoratifs (banlieue, cité) par la presse écrite lors de la campagne présidentielle de 2007.

L’intervention de l’Etat.

La seconde partie insiste sur les espaces où les Etats interviennent de façon directe ou indirecte. On parle d’« espaces vécus, des espaces pratiqués et signifiés notamment par les dites  »populations locales » ». Évoquant l’intérêt général, les institutions tentent de réorganiser des espaces, s’heurtant parfois aux populations. Les articles présentés dans cette partie présentent une diversité de cas à travers le monde. Une étude montre comment l’organisation des espaces montagnards méditerranéens actuels est issue d’une tutelle étatique datant du XIXe siècle. Il semble que les populations locales aient vécues comme une agression la volonté de l’Etat de modifier leurs modes de vie et de production mais aussi de transformer leur territoire en zone protégée. On voit néanmoins de quelle façon les habitants de ces régions réussirent à se réapproprier l’espace dans de nouvelles activités de production (lotissements, zones de vacances, pâturages). Un autre article porte sur la construction du « Mur de séparation » entre Israéliens et Palestiniens. Le Mur semble être vécu par les Palestiniens comme une « prison à ciel ouvert » tandis que les colons Israéliens le conçoivent au contraire, comme une garantie sécuritaire. Il y a là un « processus de cloisonnement et de séparation qui conduit à une privation de l’accès à certains espaces et à une ségrégation sociale ».

L’appropriation de l’espace.

La troisième partie rassemble des articles concernant « les interactions entre appropriation et valorisation de l’espace ». Les acteurs étudiés sont « plutôt des groupes dominants » dans la mesure où leur position sociale leur permet de s’approprier plus facilement l’espace et ainsi de le valoriser. Un article montre comment la bourgeoisie de la ville de Bruxelles a déterminé la croissance urbaine – selon son positionnement et son influence dans la ville – depuis le XVIIIe siècle. De la même façon, un autre article explique comment le XIXe arrondissement de Paris subit une appropriation indirecte de la part des classes moyennes et des classes les plus aisées qui sont – lorsqu’elles investissent un logement – synonymes de bien-être et de sécurité dans l’imaginaire et dans les discours, contrairement aux classes populaires dont les « formes  »d’appropriation » sont vues avec plus de méfiance ou de réprobation ». « des groupes  »dépossédés » et relégués spatialement ».

Des populations « ayant peu de pouvoir sur l’espace »

La quatrième et dernière partie met l’accent sur des populations « ayant peu de pouvoir sur l’espace » (enfants des rues, locataires du logement social, prisonniers) en insistant sur les « processus de contrôle et de domination qu’ils subissent, sans perdre de vue leurs éventuelles capacités de résistance et d’appropriation de l’espace ». Un des articles montre de quelle manière les prisonniers français faisant des études circulent plus librement au sein de leur pénitencier. Ils sont parfois confrontés à du mépris et de la violence de la part des autres détenus.

Leurs témoignages montrent qu’ils ne passent que peu de temps avec le reste des prisonniers (cour de la prison, salle de musculation) car ils fréquentent d’autres lieux (bibliothèque, cellule, travaux en groupe). Ces « détenus-étudiants » ont en réalité une position privilégiée au sein d’une institution voulue comme restrictive dans le cas où leur comportement est « acceptable » (« système bonbon » de Gilles Chantraine, 2006).

Une approche pluridisciplinaire sur la dimension spatiale des inégalités

Cet ouvrage souhaite questionner les liens entre catégorisation spatiale et sociale. L’objectif est de développer une approche dimensionnelle de l’espace et des sociétés. Les articles ont été rédigés par des chercheurs en sciences sociales (géographes, sociologues, anthropologues) dans une démarche scientifique afin « d’intégrer pleinement l’espace dans l’étude du monde social ». Le style est empirique mais très clair. Les travaux sont le fruit de plusieurs années de recherche et apportent des réponses au questionnement sur la dimension spatiale des inégalités. La catégorisation, l’appropriation et la valorisation de l’espace sont autant d’éléments qui jouent un rôle fondamental dans la production des inégalités et a contrario, dans l’effacement de ces dernières. Il n’y a ni chapitre de synthèse reliant tous les thèmes abordés ni conclusion. L’ouvrage entend « élargir et approfondir les questionnements et pour cela dépasser les frontières de la seule géographie ». C’est un recueil de travaux pluridisciplinaire. Ce type de géographie dite « engagée » existe depuis les années 1970 aux Etats-Unis (David Harvey, 1973 ; Richard Peet, 1975) et arriva peu après en France. Cette question de la dimension spatiale des inégalités se trouvait déjà au centre du livre-manifeste de Chevalier, Frémont, Hérin et Renard Géographie sociale paru en 1984 chez Masson. Les titres des chapitres sont ici très révélateurs. On parle de « Lieux, classes, cultures, mobilités » ou encore d’« Enracinés-déracinés, dominants-dominés ». Dans ce sens, l’ouvrage dirigé par Backouche, Ripoll, Tissot et Veschambre n’apporte pas de nouveauté concernant la recherche mais il permet néanmoins de présenter des articles qui mettent en avant cette « géographie sociale » à travers des situations concrètes. « La dimension spatiale des inégalités » paraît plus évidente après consultation des nombreux exemples présentés.

Mounir Hammouchi
Février 2015.