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La Mondialisation contemporaine (2/2)

 porte_conteneurs

Le  navire porte-conteneurs, symbole de la maritimisation du monde actuel 

1- Quelques  aspects de la mondialisation contemporaine[1]

a-   Les nouveaux enjeux maritimes

La maritimisation du monde actuel constitue à l’évidence un des aspects majeurs de la mondialisation contemporaine. Cette réalité est en rapport avec l’accroissement exceptionnel des mobilités et des échanges, à toutes les échelles, dont le transport maritime représente l’élément central. Jamais le monde n’a été aussi tributaire des flux maritimes et la révolution du conteneur incarne cette capacité d’interconnexion croissante de la planète.

Mais la maritimisation ne se résume pas à la question des transports maritimes. Les mers et les océans sont désormais présentés comme la « dernière frontière » du monde contemporain dont les immenses ressources, prouvées ou espérées, aiguisent les appétits des Etats et des entreprises. Dans cette perspective, le nouveau droit de la mer, mis en place depuis trois décennies, favorise une territorialisation grandissante du domaine océanique, battant ainsi en brèche la traditionnelle liberté des mers. Cette stratégie cherche à fixer des règles pour l’exploitation de l’espace maritime sans pouvoir empêcher les contestations entre les Etats. La modestie des actions de réglementation internationale et les difficultés croissantes liées à la criminalité transnationale comme aux questions environnementales soulignent l’importance des nouveaux enjeux maritimes.

Ceux-ci expliquent la montée en puissance des aspects géopolitiques et géostratégiques des océans provoquant une recomposition des puissances maritimes.

b-  Une mondialisation sélective : des territoires gagnants et perdants

Si l’impact de la mondialisation varie selon les espaces et demeure indirect dans certaines régions du monde, c’est un processus auquel n’échappe aujourd’hui aucun territoire de la planète. Même les espaces situés à la limite de l’écoumène, tels le Sahara, l’Arctique ou les fonds sous-marins, sont devenus des enjeux de la mondialisation, que ce soit dans le contexte de la course aux ressources ou dans celui de la diffusion du concept mondialisé de développement durable.

La mondialisation est un processus qui met en compétition l’ensemble des territoires de la planète et qui accentue à ce titre les différences territoriales, en renforçant les inégalités internes des régions, des Etats ou aux villes. Elle recompose par ailleurs l’organisation des territoires mondiaux : la mondialisation contribue à créer de nouveaux territoires, à renforcer certains d’entre eux, à fragiliser des territoires en difficultés socioéconomiques ou politiques, mais aussi à intégrer des territoires marginaux.

Si Georges Benko et Alain Lipietz ont introduit, dès le début des années 1990, la notion de « régions gagnantes » dans leur nouvelle géographie de l’industrie, une distinction à l’échelle mondiale entre des territoires perdants, d’une part, et des territoires gagnants, d’autre part, – distinction rassurante et confortable pour l’esprit – se révèle très malaisée. Une telle dichotomie se heurte à la question de l’échelle considérée, mais aussi à celle de l’évolution permanente des territoires, dans un monde où les réseaux et les flux se recomposent très rapidement.

En témoignent les deux exemples suivants. Si, à l’échelle des pays du Golfe et de l’ensemble de la planète, Dubaï est indéniablement un territoire gagnant de la mondialisation, les quartiers réservés aux travailleurs immigrés, où résident des populations majoritairement asiatiques aux conditions de travail très difficiles, témoignent à la fois des inégalités inhérentes au modèle de développement de Dubaï et des différenciations internes très fortes à l’échelle de la ville.

L’île Maurice, quant à elle, a longtemps été présentée comme le « Tigre » de l’océan Indien, capable de diversifier son économie sucrière et d’attirer des investissements productifs ; or, victime de la mondialisation dans les secteurs agricoles et textiles, elle doit affronter, depuis le tournant des années 2000, la fuite des capitaux vers d’autres territoires plus attractifs aux coûts de main d’œuvre inférieurs.

Comprendre les sélections opérées à différentes échelles et la façon dont les composantes de la mondialisation – extension de l’économie libérale, multiplication des flux, diffusion des technologies de la communication, réorganisation des espaces productifs – contribuent à intégrer ou marginaliser les territoires de la planète. D’où l’intérêt d’étudier les formes de la compétition entre ces territoires et de voir comment ils doivent sans cesse s’adapter pour rester intégrés et être en mesure de contrôler, plutôt que de subir, les processus mondialisés.

c-   La redistribution hiérarchique des puissances

Encouragé par les gouvernements occidentaux des années 80, le processus de mondialisation a dans un premier temps favorisé les pôles d’impulsion traditionnels (les 3 centres dominants de la Triade).

Mais la logique du marché étant par nature expansive, le mouvement s’est diffusé et a permis l’émergence de nouveaux pôles, bénéficiant d’abord des transferts industriels, puis, pour certains, s’autonomisant et captant des fonctions de plus en plus complètes. On parle dès la fin du XXe siècle de pays émergents pour définir ceux dont l’insertion dans la mondialisation entraîne une croissance forte et continue.

La vigueur de cette dernière et l’atonie de celles des pays occidentaux amènent dans la première décennie du XXIe siècle à s’interroger sur un glissement des centres de gravité. Cette bascule dessine aussi deux phases clairement distinctes du processus de mondialisation. Dans la première, les puissances dominant l’économie mondiale de la seconde moitié du XXe siècle confortent leur position. Avec le nouveau siècle, la Chine conduit un large mouvement de rattrapage que la crise de 2008 rend plus spectaculaire encore. Dans son article paru en 2011 dans la revue Historiens & Géographes (n°41 Octobre-Novembre 2011), sous le titre « Les basculements du monde : les nouveaux défis géoéconomiques, géopolitiques et géostratégiques de l’entrée dans le XIXe siècle », Laurent Carroué souligne que « la décennie 2000-2010 se traduit par une transformation radicale de l’architecture économique mondiale », il ajoute que « loin d’être achevé, ce puissant mouvement de rééquilibrage géoéconomique s’accélère avec la crise de 2007/2011 – qui frappe en premier lieu les pays développés ». Plus loin, il enfonce le clou en écrivant qu’ « on assiste à la fin du duopole transatlantique Amérique du Nord/Europe occidentale comme centre de gravité traditionnel de la géoéconomie mondiale pour conclure sur la phrase : « En 2050, les trois premières puissances économiques mondiales seraient la Chine, les Etats-Unis et l’Inde alors que le Brésil, l’Indonésie, la Turquie et le Mexique devraient voir leur poids relatif croître sensiblement ».

d-  Défis démographiques et enjeux sanitaires

Depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle, la Terre est entrée dans une phase de croissance démographique soutenue dont le rythme s’est nettement accéléré tout au long du XXe siècle jusqu’aux années 1970. Ainsi, la population mondiale est passée d’1 milliard d’habitants vers 1800 à 7 milliards en 2013. Pour cette raison, certains auteurs évoquent le XXe siècle comme un basculement du monde qui connaît dans le même temps une interconnexion croissante des lieux qui le composent.

Selon le géographe J.-M. Zaninetti, « la circulation mondiale des hommes, des capitaux et des informations a rétréci le monde à la dimension d’un « village planétaire », mais, dans le même mouvement, les hommes ont rempli le monde d’eux-mêmes et de leurs artefacts ».

Cet essor remarquable de la population mondiale impose des recompositions dans l’appréhension des défis démographiques et des questions sanitaires. L’allongement de la vie,  qui participe à la croissance démographique, résulte de l’amélioration importante des conditions de vie, des progrès de la médecine et de leur diffusion. Pourtant, les inégalités en matière de santé n’ont jamais été aussi fortes et ont même tendance à se renforcer. Aujourd’hui, plus d’un tiers de l’humanité vit dans des environnements privés des conditions fondamentales pour la santé humaine, comme une nourriture suffisante et équilibrée ou un accès sécurisé à une eau saine et à l’assainissement.

Aux disparités des niveaux de développement, aux différentes structures sociales et territoriales des composantes mondiales, s’ajoutent les effets de la mondialisation économique, de l’accroissement des flux de toute nature, de l’urbanisation croissante, du creusement des écarts entre les pays les plus riches et les plus pauvres, soit autant de facteurs qui participent à l’hétérogénéité sanitaire de la planète.

Cependant, la mondialisation contribue aussi à diffuser des formes d’homogénéisation sanitaire (obésité, cancers, affections chroniques, au Nord comme au Sud) en lien avec les processus mondiaux d’urbanisation, d’essor démographique et de l’espérance de vie, de vieillissement, tandis que d’autres problèmes sanitaires (maladies infectieuses recrudescentes, malnutrition, etc.) reflètent toujours l’inégal développement des sociétés mondiales.

2-Deux territoires nationaux confrontés à la mondialisation

a-   L’impact de la mondialisation sur le territoire français [2]

La France est l’un des pays les plus intégrés dans les réseaux d’échanges de la mondialisation. Elle occupe ainsi la quatorzième place des « économies les plus ouvertes », loin devant les Etats-Unis ou le Japon, dans un classement récent établi par le Forum économique de Davos à partir de cinq critères : l’importance des échanges commerciaux dans l’activité économique, les flux de capitaux, les mouvements de main-d’œuvre, les échanges technologiques et l’intégration culturelle. L’Union européenne constitue le cadre et l’échelle privilégiés de cette intégration.

Les dynamiques de mondialisation mettent en concurrence les espaces et privilégient les principaux pôles des réseaux d’échanges internationaux et de la puissance économique, politique et culturelle planétaire. Il s’agit alors d’étudier dans quelle mesure la France participe de ces dynamiques et comment celles-ci retentissent sur l’organisation et l’aménagement du territoire national. Au-delà de la distinction entre espaces « gagnants » et espaces « perdants », en quoi la mondialisation est-elle à l’origine de profondes recompositions spatiales à différentes échelles ? Dans quelle mesure celles-ci remettent-elles en cause les grands (dés)équilibres du territoire français ?

b-  La  Chine dans la mondialisation

Quelques remarques seulement d’un sujet immense.

La Chine devient un des acteurs majeurs de la mondialisation profitant du rôle croissant des organisations internationales comme l’OMC à laquelle la République Populaire adhère en 2001, et des organisations régionales comme l’ASEAN avec qui la Chine signe un accord économique en 2002. En revanche, si l’audience des ONG chinoises s’accroît, cela ne signifie pas qu’il y ait une société civile vraiment forte dans le pays.

En Chine aussi, la mondialisation érode dans une certaine mesure la souveraineté étatique, mais l’Etat cherche dans la mondialisation un instrument de développement et d’affirmation internationale. Le passage du G6 au G20 traduit l’influence croissante de la Chine et des autres puissances émergentes au sein de ce que d’aucuns appellent la gouvernance mondiale. Du côté des grandes entreprises multinationales, autres acteurs majeurs de la mondialisation, les grandes firmes transnationales chinoises affirment leur présence dans des secteurs très divers tout en conservant leur statut d’entreprises d’Etat, ce qui n’empêche pas la pluralité de leurs stratégies de développement.

Quand on examine les flux de marchandises et de services à l’échelle mondiale, la montée en puissance de la Chine au sein du commerce international est impressionnante, renforçant ainsi les interdépendances nationales : par exemple, la Chine, « atelier du monde », est de plus en dépendante du pétrole et des matières premières du reste de la planète. Autre remarque relative aux mobilités, l’on voit bien que la Chine – tout comme l’Inde d‘ailleurs – a bénéficié de l’aide financière de sa diaspora.

L’examen des espaces emblématiques de la mondialisation, comme les espaces maritimes et les grandes métropoles, permet de souligner l’influence grandissante de la Chine (par exemple, 7 ports chinois sur les 10 premiers mondiaux) même si, dans le cas des métropoles, la place des villes chinoises, Pékin et Shanghai en premier lieu, est encore loin des métropoles des pays anciennement développés en termes de capacité décisionnelle.

En étudiant les architectures, rivalités et interdépendances de la mondialisation, le caractère multipolaire du nouvel ordre mondial depuis 2003 révèle les ambitions de la Chine qui se veut la première puissance d’Asie Pacifique dans un monde complexe et instable marqué par un « retour des frontières », ce qui peut sembler en contradiction avec le processus de la mondialisation.

Pour ce qui concerne la sélectivité territoriale, une sélection par les flux permet d’opposer grossièrement des territoires intégrés et des territoires marginalisés en insistant sur les atouts des interfaces, des hubs, des zones franches, des paradis fiscaux, etc. L’exemple chinois est forcément bien développé pour tous ces territoires attractifs. Quant à la question de la sélection par les activités économiques, elle débouche sur une nouvelle géographie de l’entreprise et du travail ainsi qu’à une forme de rééquilibrage Nord-Sud. Cela permet de proposer une typologie à l’échelle de la planète :

1-   les territoires qui orientent les processus mondialisés, tout en renouvelant leurs stratégies (ce sont les pays historiquement développés).

2-   des territoires propulsés sur la scène mondiale (cas singulier des pays du Golfe, notamment les EAU et le Qatar)

3-   les pays émergents, confrontés aux défis de l’équité sociale et de l’environnement (notamment la Chine, l’Inde et le Brésil).

4-   de nouveaux territoires de la mondialisation dans le contexte de la compétition pour les ressources (espaces arctiques, Amazonie, Sahara, fonds sous-marins…).

En réfléchissant aux  défis du développement et aux enjeux d’un monde durable, les questions de l’eau, de l’énergie et des matières premières, de la production alimentaire sont naturellement étudiées ainsi que les perspectives démographiques et les enjeux sanitaires. Toutes ces questions ont leur importance pour la Chine qui vient de détourner l’eau du Sud de son territoire vers le Nord et qui cherche de nouveaux approvisionnements en matières premières et en énergie en Afrique, en Asie centrale, etc. La menace d’un vieillissement accéléré du pays de l’enfant unique, les catastrophes environnementales associées à la croissance échevelée sont autant de problèmes graves qui témoignent des limites du « modèle chinois ».

NB : Ce texte procède largement d’une réflexion inspirée par le livre dirigé par Nicolas Balaresque et Daniel Oster, La mondialisation contemporaine. Rapports de force et enjeux, collection Nouveaux Continents, Nathan, 2013, 384 pages.

 Daniel Oster, novembre 2013


[1] Nous venons de recevoir un riche dossier consacré à l’importance de la géographie pour mieux comprendre notre monde globalisé (Les Cahiers de Friedland, n°11 – 1er septembre 2013, Revisiter la carte du monde). Nous l’utiliserons  prochainement  pour approfondir notre réflexion sur la mondialisation contemporaine.

[2] Cette question sera prochainement développée dans un article de cette rubrique « Vox Geographica » en tenant compte de la parution récente d’excellentes mises au point dont le remarquable dossier de Magali Reghezza-Zitt (La France. Une géographie en mouvement, Documentation géographique, dossier n°8096, novembre-décembre 2013.)