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Les États-Unis, espaces de la puissance, espaces en crises

Six mois après la parution de leur Atlas des États-Unis. Un colosse aux pieds d’argile [https://www.autrement.com/ouvrage/atlas-des-etats-unis-christian-montes-pascale-nedelec-cyrille-suss], et au lendemain de l’investiture du président Donald Trump, les cafés géo de Lyon accueillent, 1e 1er février 2017, Pascale Nédélec et Christian Montès pour une présentation à deux voix intitulée « Derrière le choc des urnes, des mutations radicales ? Le regard de l’Atlas des États-Unis 2016 ». Pascale Nédélec est docteure en géographie et AGPR à l’École normale supérieure. Sa thèse de doctorat [https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00946236/PDF/NEDELEC_DA_construire_Las_Vegas.pdf] propose une réflexion sur l’urbanité et la citadinité de Las Vegas. Elle a coordonné un dossier régional sur « les États-Unis, espaces de la puissance, espaces en crises » sur Géoconfluences [http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/etats-unis-espaces-de-la-puissance-espaces-en-crises].

Christian Montès est professeur des universités à l’université Lumière Lyon 2 et est rattaché à l’UMR 5600 EVS. Nous avons déjà eu le plaisir de l’accueillir pour plusieurs cafés géo dont l’un portait sur les capitales d’État aux États-Unis [https://cafe-geo.net/les-capitales-detat-des-etats-unis-small-is-powerful/] et l’autre sur les transports urbains à Lyon [http://cafe-geo.net/les-transports-dans-l-amenagement-urbain-a-lyon/]. Il a récemment publié un ouvrage en anglais sur la géohistoire des capitales d’État américaines [http://press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/A/bo16720894.html].

Introduction

La question qui guide leur présentation est ce savoir si en travaillant sur leur atlas, ils sont parvenus à voir des mutations profondes aux États-Unis qui expliqueraient le vote pour Donald Trump.

Christian Montès commence d’emblée par préciser qu’ils n’ont pas fait de pronostics dans leur atlas, mais qu’à travers les cartes et les graphiques qu’ils commenteront ce soir le public pourra mesurer le niveau de surprise des auteurs à l’égard des résultats de l’élection de novembre.

Qu’est-ce qu’un atlas et qu’y trouve-t-on ?

Pascale Nédélec et Christian Montès ont été contactés par les éditions Autrement pour faire un atlas sur les États-Unis. Pascale Nédélec explique que c’est un exercice très codifié, mais qu’ils ont bénéficié d’une très grande liberté éditoriale. Ils ont cherché un équilibre entre présenter des informations et des visuels que l’on trouve (presque) partout et insuffler des choses plus originales, notamment leurs propres centres d’intérêt pour la géographie des États-Unis et leurs propres sujets de recherche. Il s’agissait, sans négliger les passages obligés, de proposer d’autres éclairages que ceux habituels pour participer à une meilleure compréhension des États-Unis. Les atlas sont des ouvrages qui périment très vite ; la rédaction a commencé au début de l’année 2016 car les éditions Autrement souhaitaient sortir l’ouvrage avant les élections. Les auteurs ont cherché à mettre en avant des dynamiques structurelles et des éléments plus conjoncturels. Selon eux, l’élection de Donald Tump s’inscrit dans une évolution sur le temps long. Faire un atlas suppose d’utiliser un certain nombre de données. Dans le cas des États-Unis, on n’en manque pas, et la difficulté est plutôt celle des choix à faire tant les sources à utiliser sont nombreuses. Les auteurs ont donc essayé de prendre les données les plus parlantes, les plus fiables, et avec beaucoup de profondeur historique. Cet ouvrage s’adresse à des universitaires, des étudiants, mais aussi le grand public, ce qui explique l’alternance entre des pages très codifiées et des pages plus originales ou même amusantes…

Christian Montès tient à souligner le travail extraordinaire fourni par leur cartographe, Cyrille Suss. Il a proposé de nombreuses données, a fait beaucoup de suggestions concernant l’infographie, et a aussi utilisé une projection qui permet de remettre l’Alaska sa place et à sa taille. Christian Montès rappelle enfin qu’il s’agissait pour eux de proposer des données et pas seulement un texte afin qu’il soit possible au lecteur d’utiliser l’atlas même sans adhérer à leurs interprétations.

Par-delà et en deçà de l’élection : le regard du géographe

Les élections ont constitué un moment de crise, il s’agit d’aller au-delà de ce moment dans cette présentation, au-delà des résultats d’une élection pour entrevoir notamment des logiques plus anciennes de balancier. Pour étayer ce positionnement, Pascale Nédélec rappelle que le slogan de Donald Trump, « make America great again », était déjà utilisé par certains hommes politiques américains dans les années 1930.

Immigration, frontière et identité(s) américaine(s)

Christian Montès débute la présentation en commentant les thématiques abordées dans l’atlas, à commencer par l’immigration et les frontières, un vieux débat aux États-Unis. Il revient sur les vagues successives d’immigration et les origines des migrants : les Irlandais, les Allemands, les Russes, les Italiens, puis les Chinois, et plus récemment les Indiens, les Cubains et les Mexicains (p. 19 de l’atlas). La question de l’identité américaine est un très vieux débat, comme en témoigne l’opposition ancienne des protestants face aux migrants catholiques. Le débat notamment sur les binationaux (par exemple « German-American », « Russian-American »…) date du début du XXe siècle ; ils sont alors représentés comme des poignards s’enfonçant dans la poitrine de l’Amérique. Dès les années 1890, des mesures sont prises pour encadrer l’immigration, des quotas sont instaurés au début des années 1920 et ont duré plus d’une quarantaine d’années. L’immigration choisie est donc ancienne ; cette image va à l’encontre du poème d’Emma Lazarus (« Le nouveau colosse ») qui est inscrit sur le socle de la Statue de la Liberté. Si les États-Unis accueillent le plus grand nombre de réfugiés à l’échelle mondiale, ils le font avec un certain nombre de règles. Les débats sur l’identité américaine et sur l’immigration deviennent plus pressants car d’après certains, les Américains blancs seront minoritaires en 2040. Cela signifiera-t-il pour autant que les valeurs américaines disparaîtront ? Que les burgers seront abandonnés au profit des tacos ? Donald Trump a en tout cas surfé sur cette vague.

Source : Flickr, image libre de droits pour une utilisation non-commerciale

Pascale Nédélec rappelle que les États-Unis sont un très vaste pays ce qui explique une importante diversité et une certaine complexité. La géographie des métissages, des flux migratoires varie beaucoup à l’échelle des États-Unis. Les votes se comprennent surtout à l’échelle des comtés et des municipalités (bien plus qu’à celle des États fédérés). Les situations sont très diverses. Par exemple, si l’on regarde p. 33 de l’atlas, les courbes des demandes de visa « H-1B » (un visa travail destiné aux emplois spécialisés dont le nombre est limité à 65 000 par an)  par nationalité, la courbe la plus élevée est celle des Indiens, souvent recrutés pour leur savoir-faire dans le domaine de l’informatique. Les immigrés ont une capacité à dominer certains secteurs. C’est pourquoi beaucoup de personnes ont été surprises des délais des grands entrepreneurs à réagir à l’ambition de D. Trump de supprimer et/ou limiter cette catégorie de visas. On peut s’interroger sur le retentissement des mouvements spontanés tels que « la marche des femmes ». Hier, on a remarqué la première réaction négative de la Bourse américaine aux décrets de Trump : la Bourse est-elle le seul frein aux actes symboliques de fermeture des frontières ?Christian Montès présente la carte des identités culinaires américaines (atlas, p. 76), des plats préférés par État : pour la Californie, une salade chinoise au poulet, pour le Dakota du Nord, un repas à base de bison, le sandwich aux crevettes pour le Mississippi. La carte propose un tour du monde culinaire (ou presque). Il n’y a que des apports d’autres nations !

Christian Montès présente des données sur les mariages interraciaux (p. 19 de l’atlas). Elles soulignent la permanence temporelle de la séparation ethnique. Le métissage a du mal à advenir. Seuls 4 % des hommes blancs se marient hors de leur groupe ethnique par exemple (ce qui s’explique aussi par le fait qu’ils appartiennent au groupe ethnique le plus nombreux). D’un point de vue historique, la catégorie de « race » a été créée pour répartir les sièges des représentants à la Chambre (qui sont établis en fonction de la population des États fédérés), à la demande des États du Sud qui voulaient que les esclaves soient en partie comptabilisés. Il a été décidé qu’un esclave compterait pour 3/5e de blanc pour l’attribution du nombre de sièges par État. Au fur et à mesure, d’autres « races » ont été définies : les « Hawaïens et autres insulaires pacifiques » par exemple. Lorsque les Hispaniques sont devenus très nombreux, ils ont affirmé leur métissage : une nouvelle catégorie trans-race a donc été créée. Une catégorie « autre » a été créée dans les années 1990 ; elle comptait 9 millions de personnes. Elle a aujourd’hui été remplacée par une catégorie « deux races et plus ». On peut s’interroger sur la définition de ces groupes : qu’est-ce qu’est une ethnie ? Que fait-on des Américains « trait d’union » ? Par ailleurs, tout se fait sur la base de l’auto-déclaration. Le melting pot n’a donc pas fonctionné.

Les intervenants soulignent un autre point intéressant : les États-Unis n’ont pas de langue officielle (atlas, p. 17). Avant 1990 presque aucun État n’avait déclaré de langue sauf la Louisiane avec l’anglais et le français. Aujourd’hui, de plus en plus d’États fédérés adoptent une langue officielle (l’anglais mais aussi l’espagnol). S’agit-il d’un élément de repli ? En tout cas, concernant l’anglais c’est une forme d’affirmation identitaire.

Mondialisation et repli sur soi

Christian Montès revient sur un deuxième point important de la campagne : le rapport des États-Unis au reste du monde. Donald Trump prône un repli complet sur son pré-carré. Les États-Unis sont pourtant reliés au monde. Si l’on regarde la courbe des flux d’IDE (Investissements directs à l’étranger) aux États-Unis, elle atteint les 400 milliards de dollars par an. Il y a encore plus d’IDE qui sortent des États-Unis que d’IDE qui entrent dans le pays. Par ailleurs, la dette américaine est détenue par la Chine. Ces deux points posent d’importants problèmes à la politique du pré-carré.

Les intervenants évoquent ensuite la manière dont la mondialisation a été vécue ; ils emploient le terme de « dépossession » car les délocalisations ont été importantes. Ce processus de délocalisation s’est fait sur un temps assez long plutôt que sur le mode de fermetures massives. Entre les chocs pétroliers et les années 1990 il n’y a pas eu d’effondrement industriel. En revanche, un effondrement très important a eu lieu pendant les années 2000. Cela a concerné les États de la Rust belt : d’un point de vue électoral, ces États ont été en 2016 des swing States. Cet effondrement soudain et massif est l’une des caractéristiques de la nouvelle mondialisation, de la déréglementation des années 1970 et explique l’évolution de certaines villes telles que Detroit ou Flint.

Source : Roman Vinadia, États-Unis : une géographie électorale à bascule, Géoconfluences, 2016. Reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur

Pascale Nédélec souligne les décalages entre la façon dont la perte du pouvoir d’achat est ressentie et les statistiques institutionnelles sur l’emploi et la vitalité de l’économie nationale. La perte d’un emploi aux États-Unis peut devenir un problème majeur pour un foyer par exemple. L’imaginaire du rêve américain est-il encore à portée de tous les Américains ? Qui s’en sort ?

Des inégalités de plus en plus marquées ?

Christian Montès souligne que depuis les années 2000 on constate de petites baisses dans les courbes des taux de motorisation des ménages, les taux d’Américains propriétaires (atlas, p. 49). Les inégalités semblent se creuser. Il y a eu une forte création d’emplois (atlas, p. 56) mais des emplois souvent précaires, ou situés dans des lieux spécifiques. L’insécurité est globale même si elle n’a pas pris des proportions colossales.

Taux de chômage ajusté, population âgée de 16 ans et plus
Note : la période hachurée correspond à la recession économique
Source : Bureau of Labor Statistics, Current Population Survey

Pascale Nédélec montre qu’en 2007-2008 toutes les courbes plongent. Mais la reprise économique commence dès 2010-2011. Les courbes sont toutes reparties à la hausse, mais c’est quelque chose que l’on ne retrouve pas forcément dans les discours.

La carte par points ou dot map (atlas p. 58) résulte d’un travail formidable du cartographe, Cyrille Suss. Il s’agit de  la ségrégation raciale à Chicago, ville emblématique avec l’histoire de ses grands ghettos noirs.

Ségrégation ethnique aux États-Unis, exemple à Chicago, carte de Cyrille Suss, reproduite avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur, tous droits réservés.

Par ailleurs, Christian Montès montre que les écarts de richesse entre les ménages selon l’appartenance ethnique sont importants (atlas p. 58). Selon les comtés, il est plus ou moins aisé d’accéder à une nourriture fraîche et saine ; certains comtés sont devenus de réels déserts alimentaires (atlas p. 53). Des mesures sont toutefois mises en place contre ces inégalités, notamment des politiques publiques à destination des ghettos, espaces d’exclusion maximale. Pascale Nédélec complète le propos de Christian Montès en revenant sur les représentations des ghettos et l’inertie de certaines dynamiques ségrégatives, intrinsèques au modèle américain. Le Department of  Housing and Urban Development (HUD) a mené des actions très importantes et très symboliques comme la destruction de grands ghettos.

Christian Montès montre que des contrastes importants dans l’espérance de vie subsistent au sein du pays (atlas, p. 57). L’espérance de vie est la plus faible dans le vieux Sud, dans les réserves indiennes, ou encore dans le Dakota. On observe une certaine permanence dans ces contrastes. Les intervenants soulignent qu’il serait intéressant de produire ces cartes à l’échelle des métropoles notamment pour montrer des écarts dans les taux de mortalité infantile.

Une géopolitique des États-Unis à travers des cartes

Pour Pascale Nédélec, la question géopolitique a énormément évolué sous les mandats de Barack Obama. Le pivot de sa politique a été le Pacifique (bien plus que le Moyen-Orient) pour affirmer, face à la Chine, la présence des États-Unis sur cet océan (atlas, p. 85). La sortie de l’OTAN annoncée par Donald Trump est-elle envisageable ? Donald Trup a annoncé lors de sa campagne sa volonté de se désengager des théâtres d’opération extérieure et donc de rompre avec l’interventionnisme militaire américain qui a marqué le XXe siècle. Toutefois, il reste à savoir si cette affirmation sera suivie d’effet. Il reste que les questions géopolitiques sont celles qui pourraient le plus évoluer dans les années à venir par rapport aux constats faits dans l’atlas fin 2016.

Christian Montès soulève la question du mur entre le Mexique et les États-Unis que le nouveau président propose de prolonger. Il rappelle que cette idée n’est pas neuve et qu’un mur existe déjà le long d’un tiers de la frontière (atlas, p. 87). La politique de certains États fédérés à l’égard de l’immigration illégale est très dure, notamment en Arizona avec des patrouilles civiles qui surveillent la frontière. S’il poursuit son ambition, Donald Trump pourrait entraîner la chute du système des maquiladoras pourtant très profitable aux États-Unis.

Pascale Nédélec rappelle que d’une part George W. Bush n’a pas réussi à construire un mur le long de toute la frontière en raison du coût d’une telle opération, et que d’autre part, surveiller ces murs n’est pas du tout chose évidente (coût, aridité du climat, distance par rapport à des centres urbains…).

La cartographie des élections

Pour commenter les résultats des élections de novembre 2016, les deux intervenants utilisent des cartes du New York Times. Ils rappellent en préambule qu’aux États-Unis, l’élection présidentielle repose sur le principe du suffrage universel indirect avec le système des grands électeurs ; Hillary Clinton a gagné le vote populaire mais Donald Trump a remporté plus de grands électeurs.

Si l’on regarde la carte par État, on peut constater qu’à l’exception de la Floride, les swing states se situent dans la Rust belt.


Résultats des élections par comté. Source : New-York Times

La carte suivante présentée par les deux intervenants montre les changements par rapport aux élections de 2012. Des flèches rouges indiquent une progression des Républicains, les flèches bleues attestent d’un progrès des Démocrates. On a peut-être dit un peu vite que la population américaine était en train de changer, avec des Hispaniques de plus en plus nombreux qui voteraient de plus en plus démocrate. On a trop cru dans une prophétie auto-réalisatrice, même s’il est vrai qu’il y a plus de voix pour Hillary Clinton que pour Donald Trump.Lorsqu’on regarde la carte par comté, les choses se complexifient. Mais cette échelle aussi a ses défauts : les écarts de superficie et de population sont très importants. Il y a de très petits comtés et de très grands comtés. Parmi les comtés ayant le plus voté pour Donald Trump en valeur relative, on trouve par exemple le comté de Roberts au Texas (95,3 % pour Trump), très peu peuplé (929 habitants) : il est donc nécessaire d’analyser aussi la carte des valeurs absolues pour interpréter les résultats électoraux.

Christian Montès souligne une autre limite de ces cartes : elles ne montrent pas l’abstention. Pourtant, il y a une centaine de millions de personnes qui n’ont pas voté.

Pascale Nédélec revient sur l’évolution de l’abstention et de la participation aux élections aux États-Unis. L’élection présidentielle est l’élection qui mobilise le plus les Américains. Il y a eu un taux record de participation en 2008 lors de la première élection d’Obama. On l’explique souvent par la mobilisation des jeunes, de la population hispanique et de la population afro-américaine, des catégories censées voter davantage pour les Démocrates). D’ailleurs, bien souvent on suppute que l’affirmation du parti Démocrate est liée à la croissance de la part des hispaniques dans la population américaine.

Certes Hillary Clinton a gagné le vote populaire (la majorité des voix) mais les élections à la Chambre des Représentants étaient incontestablement en faveur des Républicains qui détiennent maintenant la majorité dans les deux chambres, ce qui va en faveur de l’action de Donald Trump. Pour l’instant d’ailleurs, le nouveau président prend des décisions sans le Parlement. Combien de temps pourra-t-il encore mener des actions unilatérales ? La Constitution américaine a été faite pour limiter le rôle du président et permettre un certain équilibre entre le Parlement et l’exécutif.

Conclusion : « E pluribus plures »

L’Amérique des clichés, carte d’une blogueuse devenue virale sur le net, ici en V.O.
Source : https://lolzombie.com/4238/united-states-words/

Pascale Nédélec souligne que cette grande diversité est un défi pour les géographes qui travaillent sur les États-Unis.Christian Montès conclut en expliquant que la devise américaine « E pluribus unum » (« de plusieurs un ») est dépassée : les auteurs commentent la carte d’une blogueuse très diffusée sur l’Internet (atlas, p.21). Sur cette carte traduite par Christian Montès, chaque Etat fédéré a un surnom:  « hipsters mouillés » pour l’État de Washington, « bars du coin et tueurs en série »  pour des États du centre, « épidémie d’obésité » pour la Louisiane, où le taux de pauvreté est parmi le plus élevé, « petits vieux » pour la Floride…

Le débat avec la salle commence alors.

Qu’en est-il du risque séparatiste aux États-Unis et notamment en ce qui concerne la Californie depuis les élections ? Et que dire de la relation Canada–États-Unis ?

PN : Il y a actuellement une pétition pour l’indépendance de la Californie en lien notamment avec la volonté de préserver notamment leurs avancées environnementales. L’initiative a été inspirée dès 2014 par le référendum sur l’indépendance de l’Écosse. La proposition devrait être soumise aux électeurs en 2018. Source : http://www.yescalifornia.org/] Par ailleurs, le PIB de cet État fédéré est équivalent à celui de la France. Depuis les élections, les Canadiens ont dit qu’ils n’avaient pas vocation à accueillir les personnes qui n’avaient pas réussi à faire élire le candidat qu’ils souhaitaient. Les deux pays se lancent des boutades.

CM : Le Canada a longtemps été considéré comme le 51e État des États-Unis même si aujourd’hui Toronto est une ville très importante à l’échelle mondiale. Concernant l’indépendance de la Californie, elle ne paraît pas du tout crédible même s’il s’agit de l’État le plus peuplé, le plus attractif à la fois en raison de son agriculture et de la Silicon Valley. Il faudrait un processus législatif pour envisager une séparation et en Californie les actes doivent être approuvés à la majorité des deux-tiers. Il faudrait dans un premier temps réunir quelques 586 000 signatures d’ici juillet 2017 pour ensuite pouvoir soumettre la proposition d’indépendance au référendum. Pour l’instant, en février 2017, le site des partisans de l’indépendance annonce 19 000 signatures. Source : http://www.yescalifornia.org/how_much_support_does_yes_california_have] Le milieu politique californien est très complexe.

Sur la carte des espérances de vie certains comtés du centre-ouest ressortent, avec une espérance de vie très élevée, comment l’expliquez-vous ?

CM : Autour de Denver, et du parc de Yellowstone les espérances de vie semblent en effet être très élevées. Les politiques de santé changent selon les États. Tout ne se décide pas au niveau fédéral. Le  juge proposé par Donald Trump pour rejoindre la Cour suprême, Neil Gorsuch, est un épiscopalien, extrêmement traditionnel. Il a exprimé sa volonté d’abolir le droit à l’avortement ; ça sera à chaque État de se déterminer. Des États ont déjà essayé de détricoter cette loi, notamment des États de la Bible belt, mais quand on défait des lois fédérales ça ne veut pas dire qu’elles doivent être défaites à l’échelle des États fédérés.

PN : Parmi les choses qui inquiètent notamment les opposants à Donald Trump, il y a le fait que ce juge a seulement 49 ans et que les juges de la Cour suprême sont nommés à vie…

Trump a récemment fait un décret surnommé le « Muslim ban » ; il y a eu une levée de boucliers de la société civile à l’encontre de ce décret. Ce type de levée de bouclier va-t-il devenir quelque chose de plus fréquent ?

PN : Tout le monde ne s’oppose pas à ce type de décret. Il est difficile de savoir si ça va être des épiphénomènes ou quelque chose de plus global. Ce qui va peut-être devenir plus fréquent c’est l’implication des juges dans ces débats ; les juges peuvent déclarer des décrets anti-constitutionnels. Plusieurs juges fédéraux sont intervenus pour dénonce le caractère illégal de cette interdiction, et ont ainsi  réussi à stopper l’application  du « Muslim ban » pour les citoyens américains binationaux.

CM : Les Américains s’investissent dans beaucoup dans des associations, mais votent peu à l’échelle locale. Il y a un réel problème de l’éducation publique et d’accès à l’information aux États-Unis.

Que disent les géographes américains sur les élections ?

PN : La géographie est peu présente dans les universités américaines. Il y a peu de départements de géographie humaine, beaucoup de géographie physique ; les géographes ne sont pas en première ligne pour commenter les élections. Beaucoup de politistes ont en revanche pris position mais ont aussi engagé une réflexion sur leur capacité à représenter l’intégralité de la population américaine. Plusieurs intellectuels se sont questionnés sur l’ « effet bulle », sur leur difficulté à saisir l’opinion publique dans son intégralité.

Peut-on imaginer une opposition, voire une fracture entre le centre et les côtes ?

CM : Oui, cette fracture existe. Il y a déjà des coupures radicales. Les lois de protection de l’environnement ne sont pas toujours très bien reçues dans les États du centre par exemple. Dans certains cas cette fracture ne peut pas s’aggraver car elle est déjà très importante.

PN : C’est la vraie question… Jusqu’à présent on avait un récit national partagé par tous ; les différences n’empêchaient pas d’être Américain. Il y a un réel amour du pays, du drapeau et un respect pour les forces armées. Le rêve américain semblait partagé. L’opposition au Parlement est de plus en plus binaire : de plus en plus souvent, si une loi vient du camp opposé, les membres du Congrès s’y opposent. Il devient dès lors difficile de rassembler la population comme le montre d’ailleurs l’apparition de l’expression « alternative facts » utilisée par la porte-parole de Donald Trump, Kellyanne Conway, qui permet d’opposer des opinions, indépendamment de leur vérité, et d’éviter toute forme de débat.

CM : Si on remonte dans le passé, par exemple à la fin du XIXe siècle, il y a eu plusieurs crises importantes, des périodes troublées par des attentats anarchistes, des krachs boursiers…  La concentration de richesses entre très peu de mains n’est pas chose nouvelle. Ces crises ont abouti au « progressisme » des années 1900-1910 et à l’instauration de l’impôt sur le revenu. Il y a donc un mouvement de balancier constant : on arrive à la rupture et on repart dans l’autre sens. Depuis 1960, les lois de libération sociale se multiplient. Lors des élections, il y a eu un débat sur l’accès aux toilettes pour les transgenres ; pour une partie des Américains, la moins sensible à ces questions, on a atteint-là le summum du grand n’importe quoi. Cela explique un mouvement « back to basics », un retour à des questions considérées comme plus fondamentales. Est-ce que ça va revenir dans l’autre sens ? On ne peut pas savoir pour l’instant !

PN : Le retour en force du conservatisme religieux est d’autant plus drôle que Donald Trump n’est pas religieux du tout, il n’a jamais autant affiché sa religion que dans les quelques jours précédant son investiture…

Pourrait-on imaginer dans la prochaine édition de l’atlas la carte des abonnés au fil Twitter de Donald Trump ?

PN : Ce type de carte et d’analyse est un mouvement qui monte en géographie. Il s’agit sûrement de quelque chose à créer, d’un nouveau terrain de recherche, d’une nouvelle piste de recherche.

Un spectateur signale l’existence d’une carte des tweets racistes contre Obama. (Lien ou image ci-dessous)


Répartition spatiale des tweets racistes contre Barack Obama, novembre 2012
Source : Mapping Racist Tweets in Response to President Obama’s Re-election

Compte-rendu co-écrit par Silvia Flaminio et Jean-Benoît Bouron,
amendé par Pascale Nédélec et Christian Montès.