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Let’s go the mall

« Let’s go to the mall… » avec Myriam Houssay-Holzschuch et Pauline Guinard

A l’occasion du Festival International de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges édition 2017, Myriam Houssay-Holzschuch Professeure de géographie à l’Université Grenoble Alpes et Pauline Guinard Maître de conférences en géographie à l’ENS nous ont accueilli au bar Thiers à Saint-Dié-des-Vosges dimanche 1er octobre 2017 pour un café géo sur les espaces publics en Afrique du Sud

L’idée de départ était de placer ce café géo dans une galerie commerciale d’un hypermarché de Saint-Dié-des-Vosges mais le projet est abandonné pour des raisons logistiques.

Pourquoi un hypermarché ? Parce qu’en Afrique du Sud les espaces publics avec une mixité sociale et raciale sont rares et qu’il faut les chercher parfois dans ce type d’espace appelé « mall ».

Ainsi Let’s go to the mall…

Les paysages projetés lors du café géo. Photo F Arnal

La problématique centrale des deux géographes est de réfléchir à la notion d’espace public dans un contexte sud-africain. Pauline Guinard insiste en introduction sur le concept de « publicité » (publicness) des espaces publics, non au sens de la publicité commerciale des marques, mais au sens de ce qui fait qu’un espace est public, tant en termes d’accès au public à ces lieux, de la co-présence de publics divers dans ces lieux et de la possibilité que des débats s’y déploient.

Suivent alors des images projetées sur écran devant le public d’espaces ou de lieux choisis par les deux géographes. Sans nommer les lieux, le public du café s’interroge pour savoir si cet espace est public ou privé et selon quels critères.

Rue du centre-ville de Johannesburg (© P. Guinard)

Se succèdent alors des places, des lieux de culte, des manifestations ou des occupations de lieux publics, au pied de statue ou sur des lieux gardés par des forces de l’ordre, des parcs urbains, des centres commerciaux. Les lieux volontairement ne sont pas localisés avec précision et l’on comprend très vite que l’on se trouve entre Johannesburg et le Cap. Suivent alors des échanges avec le public et les deux spécialistes de l’Afrique du Sud qui localisent alors les paysages et après avoir laissé planer le doute et joué sur les représentations du public.

L’espace public l’est-il juridiquement ou socialement ? Dans un contexte de société ségrégée en Afrique du Sud, il existe peu ou pas d’espace public du moins si l’on adopte une acception européenne des espaces publics. Ces derniers dans le contexte sud-africain sont bien souvent à chercher hors des cadres de l’espace juridiquement public. Les lieux de mixité sociale et raciale sont rares en Afrique du Sud. Le critère de publicisation de ces espaces sera donné par la coprésence, la différence de classe sociale, de genre ou d’âge.

A-t-on une homogénéité ou une diversité sociale ?

EP St George’s Mall, centre-ville du Cap © Myriam Houssay-Holzschuch

Dans l’histoire récente de l’Afrique du Sud post-apartheid où sont implantés ces lieux ? Parfois, l’espace est public juridiquement (la rue, parc) mais ne l’est pas socialement. C’est en ce sens que les espaces socialement publics sont à chercher hors des espaces juridiquement publics.

La photographie de l’Église catholique Saint-Gabriel au Cap (Gugulethu) est un ancien lieu de réunion clandestin sous l’apartheid. Population noire s’y réunissait pour des activités de « tricot politique ». Il a ensuite été un lieu de déségrégation raciale.

Methodist Church, centre-ville de Johannesburg © P. Guinard

Une autre photographie prise dans une église méthodiste du centre-ville de Johannesburg présente une population noire composé de Sud-Africains et de Zimbabwéens après des attaques xénophobes contre ces derniers en 2008. Cette église est un espace refuge pour les populations étrangères.

Dans les deux cas, les églises – bien que n’étant pas des espaces juridiquement publics – n’en sont pas moins des espaces politiquement publics.

Suivent des photographies de manifestation dans les rues. La première concerne une manifestation d’étudiants protestant contre l’augmentation des frais d’inscription à l’Université de Johannesburg (Wits). La seconde concerne le déboulonnage de la statue de Cecil Rhodes à l’université du Cap. Ces deux événements soulignent la politisation de l’espace (juridiquement) public. La publicisation des espaces de la ville joue sur les temporalités (héritage sur le temps long de Cecil Rhodes (1853-1902), homme d’affaires et homme d’État britannique, ardent défenseur de l’expansionnisme colonial). La troisième photographie de manifestation à Rondebosch Common au Cap présente une population avec des pancartes devant un véhicule blindé des forces de l’ordre. Il s’agit d’une zone naturelle protégée, d’un espace public préservant la végétation du Cap, le « fynbos ». Menacé par l’expansion urbaine. Cet espace vert fut utilisé au 19e siècle comme terrain militaire, et a constitué une zone tampon entre les quartiers ségrégés depuis l’apartheid.

C’était jadis un espace public de séparation et exclusion. Depuis 1990 c’est devenu un espace de mixité. En 2012 un mouvement d’occupation nommé « Occupy Rondebosch Common » commença mais la manifestation fut réprimée sous le prétexte, juridiquement fallacieux, de protéger la végétation (depuis la fin de l’apartheid, le droit de manifester est reconnu par la loi sur les rassemblements).

Company’s Garden au Cap © Myriam Houssay-Holzschuch

Une photographie d’un parc au Cap (Company’s Garden) fut perçue par les participants du café comme un espace public. Ces jardins de la Compagnie accueillent la statue de Jan Smuts érigée en 1964. Le parc possède un musée, des touristes et une population mélangée s’y croise. Les SDF y passent la nuit car le parc est sécurisé par la vidéosurveillance initialement destinée aux touristes. La sécurisation de l’espace est donc gage de sa publicisation.

Joubert Park, centre-ville de Johannesburg © P. Guinard

La photographie de Joubert Park dans le centre-ville de Johannesburg présente une population noire avec des photographes publics qui attendent le passant. Le centre-ville de Johannesburg était pendant l’apartheid un espace réservé aux populations blanches. Il a connu un mouvement de déségrégation avant même la fin de l’apartheid, avant d’être reségrégé et de devenir un espace essentiellement habité et pratiqué par des populations noires dans les années 1990. Il est perçu comme dangereux par les touristes et les populations les plus aisées alors que dans la journée c’est un espace en partie sécurisé via la mise en place de partenariats public-privé.

Rue de Langa, Le Cap © Myriam Houssay-Holzschuch

Une photographie d’un township au Cap (rue de Langa) pose la question de l’entretien de l’espace public périphérique en Afrique du Sud. La route n’est pas goudronnée, c’est un espace public délaissé, un espace de passage actuellement négligé. En revanche, la maison de Nelson Mandela à Soweto montre un township de Johannesburg muséifié. Le paysage ressemble à une banlieue résidentielle (blanche) sud-africaine : la route est goudronnée, le trottoir est pavé, l’électricité est présente (éclairage public) et le lieu est propre et entretenu. Pour les habitants de Soweto c’est le Beverly Hills de Johannesburg. Il s’agit d’un espace public et touristique. Les populations blanches et noires (et notamment des touristes dont certains d’origine kenyane par exemple) s’y côtoient. Le tourisme est donc ici un facteur de publicisation sociale des espaces.

Mandela Square, Sandton, Johannesburg © P. Guinard

Une photographie de la place Mandela dans le quartier de Sandton fut commentée par Pauline Guinard. Il s’agit d’une place au cœur d’un centre commercial (un mall), elle est large et pavée avec des terrasses de café ou de restaurant rappelant la Plaza italienne. On a reconstruit un espace public sur un modèle européen. Il est à la fois ouvert (au public) et fermé à l’intérieur du mall.

On y rencontre une diversité sociale, ethnique et genrée. La statue géante de Nelson Mandela est visible de toute la place, mais sa taille pose un problème aux familles, aux couples ou aux individus qui veulent se prendre en photographie, y compris en selfie (égoportrait), avec la statue. On est donc obligé de demander à un autre, à une personne que l’on ne connaît pas de prendre la photographie pour avoir Mandela en entier. On lui prête alors son téléphone ce qui est pour le moins exceptionnel en Afrique du Sud dans l’espace public et vis-à-vis d’un inconnu. Là encore, c’est parce que l’’espace est sécurisé (par le commerce privé) que la rencontre et le brassage avec l’altérité est possible.

Victoria & Albert Warterfront, Le Cap © Myriam Houssay-Holzschuch

Un autre exemple connu (Myriam Houssay-Holzschuch, « ‘Peace is a cup of coffee’ : espaces publics dans Le Cap post-apartheid », EchoGéo 21 | 2012) est le Victoria & Albert Waterfront du Cap. C’est une espace portuaire (docks) réhabilité et sécurisé devenu un espace de consommation avec boutiques, bars, restaurant et promenades sur les quais. Les gens ne se connaissent pas, déambulent paisiblement se croisent, se regardent, et profitent d’une diversité peu habituelle ailleurs. Nous sommes encore dans un espace public contrôlé et voulu par le privé qui permet une publicisation.

Gugulethu Square, Le Cap © Myriam Houssay-Holzschuch

La dernière photographie est celle d’un centre commercial à Gugulethu (Le Cap) construit entre 2010 et 2015. Sur les murs des bas-reliefs figurent des hommes noirs le poing levé. Au milieu du mall, des toiles de tente accueillent des volontaires pour un test de séropositivité. Il s’agit d’un espace où des pratiques publiques de santé se développent.

Les questions du public abordèrent le problème foncier. A Gugulethu le centre commercial appartient à un notable local, Mzoli Ngcawuzele, une personne noire qui s’est enrichie dans les années post-apartheid (black empowerment). Il est à la tête d’un conglomérat politico-financier c’est un homme fort localement. Les petits commerces ont été écartés mais suite à un procès, un magasin  a pu rouvrir.

La question des plages fut abordée, haut-lieu de ségrégation symbolique sous l’apartheid les meilleures plages étaient réservées aux Blancs. Les plages furent le premier lieu de la déségrégation de fait dans les années 1985. Métis (Coloureds) et Noirs se retrouvent aujourd’hui sur les « plages blanches » mais aucun Blanc ne se rend sur les « plages noires ». Les plages accessibles par les transports en commun, le train sont des espaces de déségrégation, de cosmopolitisme.

En conclusion il fut rappelé que pendant l’apartheid ce fut l’acteur public qui a démantelé le caractère public de l’espace, selon un processus de dépublicisation[1]. Les acteurs actuels de la publicisation sont paradoxalement des acteurs privés. Le sentiment d’insécurité va à l’encontre de cette publicisation. Les espaces sécurisés le sont grâce à des acteurs privés comme dans les centres commerciaux. On assiste donc à l’émergence d’espaces socialement publics dans des espaces juridiquement privés. Le statut foncier privé et la sécurité privée (les vigiles) permettent ainsi une plus grande publicité sociale.

 

Compte rendu par François Arnal Professeur de géographie en khâgne au lycée Claude Fauriel de St-Etienne.

 

[1] Pauline Guinard, Johannesburg. L’art d’inventer une ville, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 326 p.