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« OK Boomer ! ». Petites leçons de démographie (lucides et positives malgré tout).

OK Boomer : une expression découverte en 2019 qui a connu un succès foudroyant. Annonce-t-elle une lutte des âges? (https://news.northeastern.edu/2019/11/20/heres-how-ok-boomer-is-and-isnt-like-the-slang-that-came-before-it/)

 

J’appartiens à une « génération sans pareille » pour reprendre l’expression de l’historien Jean-François Sirinelli[1] qui a beaucoup étudié cette génération du baby-boom née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. A ce titre, j’ai longtemps bénéficié de l’alignement des planètes ayant permis « la paix, la prospérité, le plein emploi et le progrès comme ligne d’horizon »[2]. Ayant eu 20 ans en mai 68, je suis souvent considéré comme un ancien soixante-huitard, donc forcément porteur de valeurs et de contre-valeurs jugées néfastes pour l’évolution de la société française par les uns ou, au contraire, éminemment positives par les autres. En fait, comme beaucoup de jeunes, j’ai trouvé qu’à cet âge il était dur d’« apprendre sa partie dans le monde »[3]. Aujourd’hui que j’ai un âge, disons…plus avancé, je suis accusé de ne rien comprendre au « nouveau monde », en particulier à l’urgence des solutions pour faire face au changement climatique(« OK, boomer »[4]). Heureusement, je vais peut-être bientôt expier mon péché générationnel grâce à Michèle Delaunay, une ancienne ministre socialiste[5], également baby-boomeuse[6], qui me prédit un « fabuleux destin » ainsi qu’à l’ensemble de mes collègues baby-boomers. Et en prime, après mai 68, je vais pouvoir participer à une seconde révolution, une « révolution de l’âge » cette fois-ci !

La période de la plus forte natalité en France

La France a connu le baby-boom le plus marqué et le plus long d’Europe avec un nombre annuel de naissances toujours compris entre 800 000 et 900 000 de 1946 à 1973. C’est cette raison statistique qui incite Michèle Delaunay à étudier le « big bang des baby-boomers » pendant toute cette période alors que l’historien Jean-François Sirinelli préfère se limiter à la période 1945-1969. Mais les deux auteurs distinguent pareillement deux sous-générations de boomers formant deux groupes pratiquement égaux en nombre de naissances mais très différents par ailleurs : les « oiseaux du matin » (nés entre 1946 et 1955) qui ont grandi dans une certaine frugalité, à faible distance des séquelles de la guerre, et les « oiseaux de midi »[7], nés après 1955, qui ont été élevés aux premiers temps de la société de consommation. Soit deux « demi-générations » qui vont participer ensemble à la « déflagration » de mai 68.

Un livre bien documenté sur les baby-boomers, invités par l’auteur à faire la révolution de l’âge (https://www.meilleurslivres.fr/wp-content/uploads/2019/11/Le-fabuleux-destin-des-baby-boomers-%E2%80%93-Mich%C3%A8le-DELAUNAY.jpg)

 

Plaidoyer pour une« révolution de l’âge »

La « génération sans pareille » à laquelle j’appartiens bénéficie de « l’incroyable rencontre d’une natalité et d’une durée de vie, toutes les deux d’un niveau jamais atteint » (M. Delaunay, pp.67). L’essor considérable de la longévité s’inscrit dans un contexte de progrès sociaux, médicaux et technologiques qu’ont connu la grande majorité des pays développés dans un moment très particulier de l’évolution démographique de ces pays que l’on désigne par l’expression de « transition démographique ». Cette situation bouleverse « l’équilibre entre les générations et concerne tous les secteurs de la vie en société, des politiques de santé à l’économie, de la fiscalité à la retraite, de l’aménagement du territoire à la solidarité » (M. Delaunay, pp. 68).

La première conséquence de cette évolution est le vieillissement de la population française : 26,2% de la population totale a plus de 60 ans en 2019 ; « les boomers nés entre 1946 et 1973 et aujourd’hui vivants représentent près du tiers de Français ». Michèle Delaunay considère de ce fait que cette génération a un rôle essentiel à jouer dès maintenant et surtout demain : « être celle qui a révolutionné le vécu de l’avancée de l’âge et en a fait une réalité aussi décisive que positive » (pp. 69). Elle appelle ainsi de ses vœux la « révolution de l’âge » qui s’inscrirait en quelque sorte dans la continuité de la « révolution » de mai 68 avec les mêmes mots clefs (« liberté, effacement des barrières, explosion technologique et scientifique, dimension mondiale, etc. »).

Pour mener à bien cette révolution de l’âge, M. Delaunay souhaite « le choix d’un optimisme résolu » en examinant toute une série de conditions nécessaires, comme l’inclusion des autres dans la construction d’un projet de « troisième vie ». Elle propose un certain nombre de pistes pour favoriser l’action des seniors dans le cadre de missions ponctuelles dans le monde du travail ou dans le domaine du bénévolat et du volontariat public. Et de citer des exemples déjà expérimentés dans certaines régions du monde, notamment au Québec. Bien sûr, pour réaliser cela, il est important selon elle que les boomers bâtissent une nouvelle image de leur génération en faisant la chasse aux représentations dépréciatives et en promouvant des images positives. La lutte contre l’âgisme doit être conduite avec détermination, que ce soit l’âgisme ordinaire ou compassionnel, l’âgisme institutionnel, l’âgisme en politique, et même dans le champ professionnel, sans oublier… l’âgisme contre soi !

 

Prochainement les boomers atteints par le grand âge

Et maintenant venons-en à l’inéluctable qui ne doit pas empêcher l’anticipation, bien au contraire. M. Delaunay propose d’appeler le temps démographique qui s’ouvre : « le temps des pleureuses », sur le modèle de l’expression « les trente glorieuses » qui a duré de 1946 à 1973, période dont a largement bénéficié la génération des baby-boomers.

« Le nombre des décès va devenir bien supérieur à celui des naissances. Si les 20 millions de boomeurs disparaissent en bon ordre, on peut prévoir qu’il y aura des pics de 800 000 décès par an, soit 2 000 chaque jour, c’est colossal. Au plus fort de la canicule de 2003, c’était un millier de morts quotidiennement, et tout le monde était paralysé. Là, ce sera deux fois plus, et personne ou presque, à part les entreprises funéraires, ne l’anticipe. » (Michèle Delaunay, Le Monde, 22 janvier 2020)

Sans compter qu’avant même la disparition des boomers, il va falloir faire des efforts considérables pour prendre en charge le grand âge de cette catégorie de population. Et M. Delaunay de citer certaines questions particulièrement cruciales : la création de très nombreux Ehpad (Etablissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes), la multiplication des services de soins palliatifs mobiles, le travail des aidants proches ou professionnels, etc. Il s’agit aujourd’hui d’anticiper le mieux possible l’ensemble immense de toutes ces questions, bien sûr d’ordre économique et financier, mais aussi sociétal et même philosophique.

Les baby-boomers ou l’histoire inédite d’une « génération sans pareille » qui révèle mieux que toute autre les multiples enjeux de la transition démographique.

 

Daniel Oster, janvier 2020

[1] Jean-François Sirinelli est un historien français, né en 1949, spécialiste de l’histoire politique et culturelle de la France au XXe siècle. Il a notamment publié Les baby-boomers. Une génération 1945-1969 (Fayard, 2003) et Génération sans pareille. Les baby-boomers de 1945 à nos jours (Tallandier, 2016).

[2] J.-F. Sirinelli, Génération sans pareille. Les baby-boomers de 1945 à nos jours, Tallandier, réédition Collection Texto, 2018, pp. 11.

[3] « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. Tout menace de ruine un jeune homme : l’amour, les idées, la perte de sa famille, l’entrée parmi les grandes personnes. Il est dur à apprendre sa partie dans le monde. » (Paul Nizan, Aden Arabie, Editions Rieder, 1931). Cet incipit du roman de Nizan est devenu un des slogans des étudiants en Mai 68.

[4]OK Boomer est une expression qui a surgi au début de 2019 sur des réseaux sociaux particulièrement prisés des plus jeunes pour dire « cause toujours, baby-boomer ». Une vidéo mise en ligne en juillet 2019 a rapidement popularisé l’expression, d’abord dans les pays anglo-saxons, puis dans de nombreux autres pays. Wikipédia, le nouveau Larousse des temps numériques, note que « le terme a été utilisé pour répliquer à ce qui est perçu comme une résistance au changement (technologique, climatique), la marginalisation des minorités, l’opposition à une droite identitaire ou aux idéaux des générations montantes » (sic).

[5] Michèle Delaunay, née en 1947, médecin, a effectué toute sa carrière au CHU de Bordeaux. Elle a été députée de la Gironde de 2007 à 2012, puis ministre chargée des personnes âgées et de l’autonomie, de 2012 à 2014. Elle vient de publier Le Fabuleux Destin des baby-boomers (Plon, 2020), un très bon livre, documenté et résolument volontariste.

[6] L’orthographe française, déjà complexe, n’a jamais cessé d’évoluer. Ainsi, elle tente de poursuivre sa tâche de francisation des anglicismes comme le prouvent certains médias comme le journal Le Monde qui écrit « boomeur » ou « baby-boomeuse » pour les termes anglais boomer et baby-boomer. Dans ces deux cas, le choix du Monde permet de distinguer clairement le masculin du féminin.

[7] J’emprunte ces deux expressions « oiseaux du matin » et « oiseaux de midi » à Michèle Delaunay qui les utilise dans son livre Le fabuleux destin des baby-boomers (Plon, 2020).