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Patrimoine et patrimonialisation, de l’objet à la relation

Compte rendu du Café Géographique du 24 novembre 2015 à Paris (Café de Flore)

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Ce mardi 24 novembre, la salle du premier étage du Café de Flore est comble pour  un café géo consacré au sujet de géographie de l’année 2015-2016 des classes préparatoires au concours de l’ENS Ulm. Plutôt que l’intitulé officiel (« Géographie des patrimoines et des patrimonialisations ») le café géo a préféré un libellé un peu différent pour souligner la diversité de la notion de patrimoine et des processus de patrimonialisation (« Patrimoine et patrimonialisation, de l’objet à la relation »).

Deux éminentes spécialistes de cette question ont été invitées : Maria Gravari-Barbas, Professeur de géographie à l’IREST (Institut de Recherche et d’Etudes Supérieures du Tourisme) de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et Edith Fagnoni, Professeur de géographie à l’Université de Paris-Sorbonne-Paris 4. Elisabeth Bonnet-Pineau est chargée d’animer la soirée.

Elisabeth Bonnet-Pineau commence par introduire le sujet. Elle rappelle la définition du patrimoine relevée dans le Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés de Jacques Lévy et Michel Lussault : « Ce qui est censé mériter d’être transmis du passé, pour trouver une valeur dans le présent » (…) « Le patrimoine est un ensemble d’attributs, de représentations, de pratiques fixé sur un objet non contemporain (chose, œuvre, idée, témoignage, bâtiment, site, paysage, pratique) dont est décrétée collectivement l’importance présente. » Puis la définition de la patrimonialisation : « processus s’appliquant aussi bien à un objet qu’à une réalité idéelle », définition qu’on peut compléter par celle d’Edith Fagnoni, pour qui « la patrimonialisation est un processus de reconnaissance et de mise en valeur d’édifices, d’espaces hérités, d’objets et de pratiques », et d’ajouter l’attribution d’une valeur et d’un sens collectif d’appartenance commune.

La problématique du patrimoine est d’abord l’affaire des historiens avec le rapport Guizot de 1830 sur le classement des monuments historiques, et la loi de 1913 sur les monuments historiques qui reste à ce jour le fondement du dispositif de la protection et de la conservation du patrimoine monumental et mobilier. La loi Malraux de 1962 étend la procédure d’inventaire à «  l’ensemble des monuments et  richesses artistiques de la France ». Bien après les historiens, les urbanistes, les sociologues et les ethnologues, les géographes vont s’impliquer dans la question du patrimoine par le biais de l’aménagement et du développement local, des constructions identitaires, des jeux d’acteurs, des conflits, des jeux de pouvoir, etc.

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L’article de Guy Di Méo en 1995 marque un moment important en étudiant « les processus de patrimonialisation et la construction des territoires », non seulement en déblayant la tendance au « tout patrimonial » mais aussi en soulignant plusieurs glissements qui se sont opérés :

Les géographes se sont trouvés confrontés à la question du sens, de la valeur des lieux. Ils vont insister sur les logiques sociales et politiques à l’œuvre sans négliger la territorialisation du patrimoine, comme l’émergence de la ressource territoriale.

Dans ce café géographique, Maria Gravari-Barbas et Edith Fagnoni se sont partagées les rôles. La première se propose d’évoquer les évolutions récentes qui témoignent de l’élargissement de la notion de patrimoine.

La seconde étudiera l’ancrage du patrimoine dans les territoires, la mise en œuvre de ressources territoriales révélées mais aussi créées, en croisant culture, patrimoine et tourisme dans une logique de développement.

La notion du patrimoine a connu un élargissement continu depuis quelques décennies, et même un élargissement accéléré au cours des dernières années. La rupture avec le concept des Monuments historiques, dans lequel le patrimoine puise ses racines, a été consommée dès le XXe siècle. Le large éventail d’objets allant «  de la petite cuillère à la cathédrale » n’épuise plus aujourd’hui la gamme du « possible patrimonial » ; la matérialité n’est plus qu’une partie seulement des éléments que notre société fait entrer dans le champ patrimonial (s’y ajoutent par exemple la tradition orale et le numérique). Au-delà de l’extension de la notion, le patrimoine  met en cause nos façons de l’étudier, de le classer, de le protéger, de le conserver, de le gérer, de le valoriser, de le visiter…

Pour nourrir son exposé, Maria Gravari-Barbas propose de s’appuyer sur le rapport final de l’Atelier de réflexion prospective (ARP) « Nouveaux défis pour le patrimoine culturel »  qu’elle vient de coordonner  en mars 2014.

(https://www.univ-paris1.fr/fileadmin/Colloques_IREST/Rapport_final_29_04_14.pdf)

Les facteurs de changement de la notion de patrimoine.

1-Le rôle de la mondialisation 

La patrimonialisation, historiquement en interférence avec les constructions nationales, interagit de plus en plus avec la nouvelle étape de mondialisation et avec la construction de territoires et d’identités pluriels, à différentes échelles (de l’infranational au supranational, sans omettre le transnational).

Ce changement d’échelle est inséparable d’une oscillation entre la territorialisation, la déterritorialisation et la reterritorialisation du patrimoine dans un contexte post-guerres, post-colonial et fortement migratoire qui nécessite de gérer les situations héritées (ruines, restitutions, patrimoine de l’altérité coloniale ou des migrations, etc.).

Ainsi, la mondialisation, non seulement expose le patrimoine national aux yeux du monde, mais invite le monde à participer à la « production sociale » de celui-ci (constitution de valeurs établies en fonction de normes internationales ; rôle du tourisme international dans la production sociale du patrimoine ; circulation de standards patrimoniaux globalisés). Le tourisme en particulier devient aujourd’hui, plus que par le passé, non seulement un « prescripteur » de la patrimonialisation, mais aussi un coproducteur de patrimoines.

Les crises des États européens, la circulation mondiale de normes patrimoniales – qu’il s’agisse de la diffusion, relative, du modèle occidental du patrimoine (via les labels internationaux, les ONG internationales, la métropolisation, le lancement de grands événements patrimoniaux, la concurrence entre territoires), ou de la diffusion d’autres valeurs (comme l’illustrent notamment le document de Nara ou la patrimonialisation de l’immatériel) – et la nouvelle étape de mondialisation du tourisme déplacent l’épicentre des initiatives patrimoniales depuis le monde occidental vers l’Asie et, dans une moindre part, vers le Moyen-Orient et l’Amérique Latine.

La métropolisation, en tant que concentration des flux, des migrations, des richesses, des savoirs et des pouvoirs dans certains grands pôles urbains, marque également la production sociale des patrimoines (intense recyclage urbain, concurrence exprimée par la concentration de patrimoines ou par leur « événementialisation », utilisation du patrimoine comme argument marketing et avantage différenciatif dans la compétition entre territoires).

2-Les facteurs liés aux changements sociétaux

Le vieillissement des populations occidentales rend plus lisibles les écarts des approches et conceptions patrimoniales entre les générations. Se pose ainsi l’éventuel non-renouvellement des publics de certaines pratiques patrimoniales – fondées sur la lecture ou la fréquentation des équipements culturels – dans un horizon proche (2020-25). L’hybridation des modes de vie et des pratiques (hypermobilité, multiterritorialité, multirésidence, rurbanisation, polynucléarité familiale, renversement des rôles et brouillage des genres, etc.) complexifie les sphères d’attachement et les sensibilités patrimoniales.

Les risques environnementaux et climatiques, à la fois en tant que phénomènes « objectivables » et en tant que phénomènes pris en compte de façon anticipée et consciente modifient également les rapports au patrimoine et ses modèles de gestion. Le patrimoine se trouve de plus en plus soumis à un impératif de résilience et/ou de durabilité des territoires et mobilisé à leur service.

Le paradigme de la durabilité semble ainsi s’imposer dans la façon d’aborder le patrimoine, induisant une « prédominance nouvelle de l’éthique sur l’esthétique » et contribuant à « fondre » le patrimoine dans un souci généralisé du cadre de vie. Le paradigme durable contribue à la dynamique patrimoniale par la préférence à la réutilisation et au recyclage des lieux et des objets selon des critères différents de ceux qui prévalent pour la conservation des éléments patrimoniaux.

L’essor de l’économie de la connaissance contribue à changer notre rapport à l’objet et au monde matériel, ou de les recréer de manière virtuelle. Il offre désormais de multiples champs de découverte possible, que ce soit par des moyens numériques (émissions culturelles, DVD, audioguides, visites virtuelles, etc.) ou matériels (spectacles historiques, associations culturelles, portes ouvertes, tourisme d’affaires, etc.). Ainsi le paysage patrimonial explose, démultipliant les perspectives et dépassant les cloisonnements traditionnels (musées, opéras, cirques, etc.). Les nouvelles formes d’individuation sont exacerbées par la société numérique, avec leurs corollaires qui sont des manières nouvelles de faire communauté ou de faire société.

3-Les nouvelles régulations patrimoniales nationales et internationales

Les conventions européennes et internationales reflètent les évolutions sociales dans leurs positionnements vis-à-vis du patrimoine. Le « succès » considérable de la Convention du Patrimoine Mondial de l’UNESCO de 1972, a contribué à l’essaimage de la notion du patrimoine dans le monde. Elle a, depuis, été complétée par un important arsenal d’autres textes doctrinaux qui marquent les évolutions patrimoniales, notamment :

– la Convention de l’UNESCO de 2003 pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, qui opère un changement de paradigme dans l’approche patrimoniale, construite autour du lien d’appartenance davantage que sur l’exceptionnalité des biens ;

– la Convention de l’UNESCO de 2005 sur la diversité culturelle qui, même si elle ne traite pas directement du patrimoine, contribue à l’évolution du champ ;

– la Convention-cadre de Faro du Conseil de l’Europe sur la valeur du patrimoine culturel pour la société (2005) qui a contribué à déplacer le focus depuis le patrimoine vers la relation que les communautés créent avec celui-ci.

Ces interférences croissantes de la patrimonialisation avec d’autres processus sociaux (développement, territorialisation, métropolisation…) font du patrimoine non plus un secteur aux contours bien délimités, mais une transversalité qui concerne tous les champs de l’activité sociale.

Un «  nouveau régime de patrimonialité » caractérise la société contemporaine

Formant système avec la nouvelle étape de mondialisation, il remet en cause plus radicalement que par le passé le patrimoine « stock » (de la Nation, d’un groupe social défini, etc.) et son inaliénabilité. Il est caractérisé par l’« événementialisation », par des liens plus étroits avec les mobilités touristiques, voire par une fabrique touristique du patrimoine, par son acception plus utilitaire, par un glissement finalement de l’objet vers ses potentialités immatérielles (sociales, relationnelles, économiques, etc.).

La demande des individus et des sociétés pour le patrimoine continue et s’affirme. En même temps une certaine dé-hiérarchisation s’exprime par la mise en cause relative des hiérarchies établies entre le « grand » patrimoine institutionnel et d’autres éléments patrimoniaux. Les hiérarchies ne disparaissent pas pour autant. On observe, d’un côté, le développement d’un star-système patrimonial alimenté – entre autres – par le tourisme international ; de l’autre côté, l’attachement des groupes sociaux et des individus à des patrimoines de proximité.. Cette « dé-hiérarchisation » est à mettre en rapport avec une tendance à la désinstitutionalisation du patrimoine. Ainsi l’intervention de l’Etat consiste de plus en plus souvent en une labellisation et non pas dans une protection du patrimoine. La  production de patrimoines, par les individus et les groupes sociaux, a moins besoin de la médiation d’experts du patrimoine. Ces tendances de déhiérarchisation et de désinstitutionalisation traduisent la mise en cause d’un système établi « par le haut », et la capacité des groupes et acteurs sociaux à s’emparer de la patrimonialisation « par le bas ». Les acteurs économiques et le capitalisme contribuent à orienter le patrimoine vers les biens de consommation. Les patrimoines des catégories populaires, des minorités ethniques, religieuses, culturelles sont toujours peu visibles.

Le patrimoine relève de plus en plus du lien social, du « faire ensemble ». On assiste ainsi à un glissement de l’objet patrimonial vers la relation établie avec/par l’objet (d’où l’intitulé explicite de ce café géo : « Patrimoine et patrimonialisation, de l’objet à la relation »). Le numérique entraîne un sentiment de profusion qui implique des nouveaux outils de médiation ; une vision du patrimoine individualisée ; la possibilité d’intégrer du vrai et de la fiction ; une désacralisation des objets du patrimoine, privés du décorum de l’institution, sortis des règles de contemplation et incorporés aux outils du quotidien (smartphones, disques durs) ; un déplacement des experts et de leurs centres d’intérêts.

La conservation du patrimoine adopte une logique dynamique, plus clairement visible dans le patrimoine urbain, le patrimoine des jardins, ou les vastes ensembles industriels. La conservation porte aujourd’hui moins sur les objets que sur leurs règles d’évolution. L’élargissement de la notion de patrimoine converge avec la promotion d’une culture globale, d’une qualité du cadre de vie et d’une gestion durable des ressources du territoire. Les scientifiques se recentrent sur des objets plus difficiles d’accès. L’essor du réemploi patrimonial, la diffusion d’un référentiel patrimonial de l’aménagement urbain et l’importance croissante du système touristique contribuent à un nouveau régime d’authenticité. Tout ceci se traduit par des « instabilités » et des incertitudes. Cette situation est inédite dans la pensée patrimoniale fixiste qu’on connaissait jusqu’à récemment.

Les acteurs font de plus en plus appel au patrimoine, à des échelles territoriales diverses, de façon à asseoir la construction, l’affirmation  territoriale. La territorialisation toujours plus poussée du patrimoine (patrimonialisation de territoires de plus en plus vastes et de plus en plus nombreux, notamment dans les villes) débouche sur le projet de faire territoire par le patrimoine. Longtemps investie de la mission de contribuer à la constitution d’une communauté imaginée nationale, la patrimonialisation se trouve aujourd’hui chargée de contribuer à la constitution de communautés imaginées locales, régionales, européennes, transnationales voire mondiales et conjointement de contribuer à la fabrique territoriale (par le recyclage des friches, la création de centralités, la valorisation des espaces publics) et à l’insertion ou la réinsertion des territoires dans la nouvelle étape de mondialisation. Conçu comme mondialisateur, par la constitution de réseaux patrimoniaux comme le patrimoine mondial, par l’insertion dans le réseau touristique mondial et par la conformité croissante à des standards patrimoniaux globaux (musée global de « starchitecture », centre historique muséalisé et muséifié…), le patrimoine se trouve ainsi dialectiquement pris dans des processus de déterritorialisation. Cependant, des efforts de reterritorialisation se manifestent, par la labellisation de patrimoines territorialisés, érigés en avantage différentiel dans la compétition mondialisée des territoires et/ou en symboles de territoires alternatifs (c’est le sens du patrimoine « de banlieue »), ou, dans un autre registre, par la vague actuelle de demandes de restitutions d’objets patrimonialisés des peuples et des groupes sociaux).

Dans ce scénario tendanciel, les institutions traditionnelles en charge du patrimoine risquent de ne plus avoir les moyens d’entretenir celui-ci, ni de prendre en charge son élargissement. Cette tendance lourde et généralisée dépasse le contexte français. Elle met en évidence le fait que le modèle économique qui a prévalu dans la construction et la gestion du patrimoine en Europe ne correspond plus (car il ne peut plus faire face) aux contours de la notion désormais élargie. La mise en tourisme et la marchandisation du patrimoine s’accélèrent. Le réemploi « créatif » et les usages privés (installation d’entreprises dans des lieux patrimoniaux plus ou moins transformés, grands événements privés dans des lieux patrimoniaux) du patrimoine se multiplient. L’horizon 2030 va rendre encore plus nette la distinction entre deux types de patrimoine : le patrimoine exceptionnel, qui constitue une importante source de revenus pour l’État et fait l’objet des soins d’une population d’experts (historiens, restaurateurs, etc.) ; et le patrimoine « cadre de vie » ou « patrimoine ressource », à la charge des collectivités territoriales et communautés d’intérêt, dont la gestion plus économe fait l’objet de choix concertés. Dans ce contexte financièrement contraint, le patrimoine « banalisé » est entretenu par des volontaires et des « amateurs éclairés », l’État s’en étant progressivement dégagé pour se concentrer sur le patrimoine exceptionnel.

Les évolutions en cours soulignent le passage d’un patrimoine « stock » (c’est-à-dire des éléments patrimoniaux sélectionnés par des acteurs ad hoc dans une approche de « thésaurisation » patrimoniale visant à « mettre de côté » les attributs nécessaires à l’identité collective des groupes et en particulier des États-Nations) à un patrimoine « flux » qui fonctionne comme un « principe actif du développement durable », intégrant de façon plus organique le cadre de vie et la gestion durable des ressources du territoire. La notion du « paysage culturel » (qui intègre aussi bien le matériel, l’immatériel et le vivant) exprime cette prise en compte d’un ordonnancement général du monde par (et pour ?) le patrimoine. Cette façon d’aborder le patrimoine induit une prédominance nouvelle de l’éthique sur l’esthétique. Le paradigme durable contribue à la dynamique patrimoniale par la préférence donnée à la réutilisation et au recyclage des lieux et des objets.

L’exposé d’Edith Fagnoni : Patrimoine et Territoire : de l’objet à la relation, que fait le patrimoine au territoire ? Edith Fagnoni propose de croiser deux approches : un concept fondamental de la géographie (le territoire) et un objet (le patrimoine).

Elle rappelle que le concept de territoire est devenu aujourd’hui un/le concept de spatialité dominant en géographie et invite à se référer aux dictionnaires, qu’elle considère comme un bon « baromètre » de l’évolution de la discipline. Elle précise que le territoire est absent du dictionnaire de Pierre George (1970), il apparaît dans Les mots de la géographie de Roger Brunet (1992) et occupe 10 pages dans le Dictionnaire de la Géographie et de l’espace des sociétés de J. Lévy et M. Lussault (2003) ! De ce dernier, elle  en retient 6 points :

1- le territoire n’est pas un donné, mais le résultat d’une construction sociale où les processus et les héritages historiques jouent un rôle déterminant. Il s’observe à des échelles d’analyse différentes qui peuvent parfois se recouper et s’emboîter ;

2- c’est une portion d’espace qui a été délimitée, nommée par une société ou un groupe. Support d’une identité collective, et produit de pouvoir, le territoire se définit par des frontières ou des limites matérialisées ou mentales et s’apparente souvent au cadre de fonctionnement du politique ;

3- c’est un espace singulier caractérisé par un environnement et des paysages propres ;

4- un espace approprié et géré  par les collectivités humaines qui lui affectent des usages, des activités et l’aménagent en fonction de leurs besoins ;

5- c’est un espace de relations ;

6- enfin, le territoire est une construction sociale provisoire, car les sociétés, au fil de leurs représentations et de leurs pratiques, peuvent le déformer ou le reconstituer.

Edith Fagnoni insiste sur le fait que le territoire est une construction. Cela pose donc de prendre en compte la question des acteurs, voire des nouveaux acteurs, et bien sur la question de la gouvernance.

Elle ajoute « on se rapproche de la thématique qui nous préoccupe ce soir : le patrimoine correspond indiscutablement à une construction politique et le patrimoine, lui aussi est un construit social ».

Le géographe Vincent Veschambre a montré dans un article de 2007[1] comment le patrimoine est un objet révélateur de l’évolution de la géographie. La géographie du patrimoine, rendue possible par le « tournant culturel » de la géographie et l’essor de la géographie sociale, s’attache à trois principales approches du patrimoine : celle de l’aménagement et du développement des territoires ; celle des jeux d’acteurs, des représentations et des conflits ; enfin, celle des constructions identitaires.

Le patrimoine est à la fois valeur refuge, référence et mémoire, mais il est aussi un vecteur politique, économique et d’aménagement, mettant en jeu des intérêts considérables, si bien qu’à toutes les échelles, le patrimoine est devenu un objet de communication voire de socialisation renvoyant aux problématiques identitaires. Ce rapport entre les territoires et leurs constructions identitaires se positionne comme un support mémoriel, outil de développement et de communication.

Ces questions intéressent le géographe, l’historien, le sociologue, l’urbaniste, l’aménageur, …

Plus précisément, dans les questions de développement/redéveloppement territorial, les dynamiques territoriales sont questionnées entre stratégie de conservation et donc processus de patrimonialisation et stratégie de création renvoyant au processus d’innovation.

Cela renvoie à questionner un bloc temps : passé – présent – futur. Dans ce bloc temps, il s’agit de se demander comment les sociétés contemporaines « habitent » les lieux, les sites, les monuments qu’elles constituent en patrimoine et comment elles vont les transmettre aux générations futures. Comment investissent-elles le cadre matériel auquel elles attribuent une valeur patrimoniale et dans lequel elles sont, tout de même, appelées à évoluer, à circuler, à travailler, à construire, à consommer, à produire… ?

La patrimonialisation est un processus de reconnaissance et de mise en valeur d’édifices, d’espaces hérités, d’objets et de pratiques.

Edith Fagnoni rappelle les travaux de Xavier Greffe, économiste à l’Université Paris1 Panthéon-Sorbonne, travaillant sur l’économie de la culture, il dit : « Les hommes ont besoin du témoignage d’autres hommes et chaque époque puise dans celles qui l’ont précédé et les émotions qui lui permettront de créer et fabriquer »[2].

Cette action de valoriser le patrimoine s’oppose à la destruction d’héritages (à ce propos, Edith Fagnoni attire l’attention sur l’approche linguistique, laquelle permettrait d’aller plus loin dans la réflexion : deux mots en français, « patrimoine » et « héritage », alors qu’il n’y a qu’un seul mot en anglais, « héritage » pour les deux notions).

La diversité de partenaires, des usages et des valeurs conduit l’économiste à y voir un véritable écosystème où les attitudes et les comportements s’allient aux efforts de connaissance et de financement, d’où sa volonté de montrer dans quelles conditions les efforts de mise en valeur du patrimoine peuvent se coordonner pour susciter développement et emploi.

Valoriser le patrimoine, s’opposer à la démolition de certains héritages, promouvoir des lieux de mise en mémoire (et de commémoration), cela correspond à des formes de mobilisations collectives qui travaillent notre société en profondeur et qui interrogent la manière dont les individus et les groupes sociaux se construisent des repères identitaires, se positionnent dans la ville et dans la société.

Tout ceci nous amène à constater que le patrimoine n’a jamais été aussi populaire de par le monde que depuis une génération (une trentaine d’années).

Pour faire écho à ce que Maria Gravari-Barbas a dit, effectivement : tout doit-il être patrimoine ? Tout peut-il être Patrimoine ? On retrouve les travaux de Nathalie Heinich[3] (sociologue) dans la Fabrique du patrimoine. De la cathédrale à la petite cuillère : un ouvrage qui pose la question de la sélectivité. (on est bien dans un construit social : qui va dire ça c’est du patrimoine et ça non ? C’est bien l’homme).

Cet ouvrage rend compte d’une enquête auprès des chercheurs de l’inventaire du patrimoine. Ce travail s’inscrit dans le champ de la sociologie des valeurs et de la justification. L’auteur s’attache à comprendre la production de critères d’évaluation et de choix des objets ou immeubles qui seront inscrits, voire classés à l’Inventaire du patrimoine. Comment les acteurs agissent-ils en situation ? Par quelles opérations cognitives et visuelles ? Par quelles procédures se fabrique le regard scientifique sur le patrimoine ? Comment le regard du chercheur voit-il du patrimoine, là où le profane ne remarque rien d’exceptionnel ?

Le champ du patrimoine ne cessant de s’élargir, cette ère du tout patrimoine pose question. Si tout devient patrimoine, où est le patrimoine ? Cette explosion patrimoniale pose en effet la question de la sélectivité et du processus de patrimonialisation, mais également la question de la signification même du terme de patrimoine.

Patrimonialiser, c’est mettre à part, opérer un classement, constater une mutation de fonction et d’usage, souligner la conscience d’une valeur qui n’est plus vécue dans la reproduction de la société mais qui est décrétée dans la protection de traces, de témoins, de monuments …

Á partir des années 1960 et surtout 1980, le patrimoine devient une notion clé des politiques publiques culturelles engendrant la prise en compte grandissante de la dimension spatiale de la construction du patrimoine.

Françoise Choay dénonçait déjà il y a une vingtaine d’années ces dérives du culte du patrimoine, en particulier sa muséification.

Nous vivons une époque de dilation du patrimoine. Alors le tropisme patrimonial est-il devenu le référent du développement et de l’ancrage des territoires ?

Edith Fagnoni insiste sur la notion de trace et renvoie aux travaux de Vincent Veschambre[4] a étudié les enjeux sociaux de la patrimonialisation et de la démolition en développant l’idée que le patrimoine est un processus social d’appropriation de l’espace au profit de groupes déterminés, fondé sur la conservation de traces et/ou l’opposition d’éléments de remémoration.

Edith Fagnoni rappelle que le patrimoine est une ressource territoriale[5]. Familier ou Universel, le patrimoine produit un discours sur la construction des territoires et sur la valeur des lieux et pose la question essentielle des  démarches d’appropriation (habitants, touristes, visiteurs).

Quelle dynamiques de projets articulée autour des questions de  Patrimoines et Territoires ? Cella renvoie à articuler culture-patrimoine – territoire et tourisme-loisirs. Evidemment, dès que l’on parle de tourisme il y a des questions récurrentes qui reviennent : en certains lieux symboliques, comment gérer la forte pression touristique ? Comment concilier développement touristique et protection du patrimoine ?

Dès les débuts du tourisme, certains bâtiments des premières villes « touristiques » sont devenus emblématiques, et ont été étroitement associés à leur territoire. Reproduits sur des supports différents (cartes-postales, affiches, dépliants publicitaires etc.), ils sont devenus des emblèmes territoriaux, ils ont « imagé » le territoire. Le patrimoine/ressource territoriale renvoie également à la notion de « haut lieu », ce qui pose la question de l’attractivité, généralement considérée comme un facteur de vitalité du territoire.

Il convient de rappeler que les rapports entre lieux emblématiques, tourisme et identité urbaine sont – depuis longtemps – largement exploité dans la littérature. On peut citer ici Michel Lussault dans l’Homme spatial : « La construction sociale de l’espace humain « un emblème fonctionne comme une icône du territoire. Cette icône lorsqu’elle est vue, permet de dire, comme de la Tour Eiffel pour Paris, non seulement : ça c’est à Paris, mais ça c’est Paris ».

En certains lieux, le patrimoine a tendance à devenir hyperpatrimoine par hypermédiatisation (gadgétisation, magasins « kitsch », etc…) pour devenir image et surtout images circulantes.

Cette notion forte de ressource, qui renvoie ici aux hauts lieux, à la géosymbolisation (Joël Bonnemaison), pose bien évidemment la question de l’attractivité, laquelle repose très souvent sur la force du patrimoine et son impact sur la valeur des lieux. Cette question des hauts-lieux, des géosymboles est un vecteur de la territorialité régionale.

La notion d’attractivité est généralement considérée comme un caractère positif, facteur de vitalité pour un territoire. Pour faire simple, l’attractivité d’un territoire est sa capacité à attirer l’implantation de facteurs de production (capital, main-d’œuvre…), d’habitants ou de touristes.

Enfin, si le territoire a ses échelles, il en est de même du patrimoine :

du patrimoine « exceptionnel » (spectacularisation, labellisation,  l’Unesco étant ici l’acteur de la mondialisation du patrimoine) au patrimoine « cadre de vie » objet de circulation, patrimoine ordinaire ou vernaculaire.

Si on parle de patrimoine à toutes les échelles, dans notre articulation territoire-patrimoine, on peut positionner le patrimoine comme un objet transversal. Cette approche doit se décliner :

Objet transversal qui renvoie à une culture-monde

Patrimoine, modèle occidental, modèle européen, support d’une culture monde ?

Objet transversal qui renvoie à un modèle urbain

Le Patrimoine, alibi des modèles urbains ?

Il s’agit de saisir comment certains espaces ou « objets » à l’exemple des monuments, demeures, places, îlots, quartiers, rues, jardins, etc. produisent une valeur patrimoniale

Mais il s’agit aussi de comprendre la production de nouveaux modèles, à l’exemple du patrimoine en banlieue et du patrimoine de banlieue : une association pendant longtemps impensable.

A l’image du territoire, le patrimoine est donc toujours en construction (voire reconstruction).

Objet transversal qui renvoie à un modèle de protection de l’environnement

Patrimoine, une grille de lecture du paradigme durable ?

Le patrimoine est donc considéré comme un élément du capital d’un territoire.

Dans ce processus de patrimonialisation, Edith Fagnoni insiste sur la relation « Faire patrimoine » et « Faire territoire ».

Deux exemples sont alors mobilisés :

– Vauban et l’exemple de la patrimonialisation du militaire : de l’inventaire des sites vaubaniens (158 sites identifiés) à la sélectivité de quartoze sites retenus par le dossier porté par la France pour être inscrit sur la Liste du Patrimoine mondial. In fine, ce sont douze sites qui ont été retenus pour être inscrits sur la Liste du Patrimoine mondial en 2008. L’œuvre de Vauban constitue une contribution majeure à l’architecture militaire universelle. Elle cristallise les théories stratégiques antérieures en un système de fortifications rationnel basé sur un rapport concret au territoire. Elle témoigne de l’évolution de la fortification européenne au XVIIe siècle et a produit des modèles employés dans le monde entier jusqu’au milieu du XIXe siècle, en illustrant une période significative de l’histoire.

Sentinelles des limites territoriales, les fortifications de Vauban sont situées dans des paysages montagneux, maritimes et urbains. Ces lieux choisis et sublimés par Vauban portent l’empreinte de ses constructions. L’œuvre de Vauban comprend donc douze groupes de bâtiments fortifiés et de constructions le long des frontières nord, est et ouest de la France. Ils constituent les meilleurs exemples du travail de Sébastien Le Prestre de Vauban (1633-1707), l’architecte militaire de Louis XIV. Cette série comprend des villes neuves créées ex-nihilo, des citadelles, des enceintes urbaines à bastions et des tours bastionnées. Y figurent aussi des forts de montagne, des forts de côte, une batterie de montagne et deux structures de communication en montagne. Ces sites sont inscrits en tant que témoins de l’apogée de la fortification bastionnée classique, typique de l’architecture militaire occidentale. Vauban a joué un rôle majeur dans l’histoire des fortifications en influençant l’architecture militaire en Europe, mais aussi sur les autres continents jusqu’au milieu du XIXe siècle.

L’acteur majeur du portage de ce dossier à l’Unesco a été le Réseau des sites majeurs Vauban : une association créée en mars 2005, qui fédère les 12 fortifications de Vauban inscrites depuis juillet 2008 sur la Liste du patrimoine mondial. Le Réseau est destiné à coordonner les actions en faveur de la conservation, de la gestion et de la mise en valeur de ce patrimoine architectural, urbain et paysager exceptionnel. Depuis 2014, le Réseau Vauban est agréé au titre des associations éducatives complémentaires de l’enseignement public[6].

Crédits photos : Bertrand Bodin – www.bertrand-bodin.com

Crédits photos : Bertrand Bodin – www.bertrand-bodin.com

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Remarquons qu’une telle géographie patrimonialisée en réseau (l’œuvre de Vauban était de protéger les frontières, il en ressort douze sites dispersés aux extrémités du territoire) n’est pas facile à faire vivre après l’inscription sur la liste du Patrimoine mondial.

Patrimoine et discontinuité territoriale : l’exemple du patrimoine militaire Vauban

Le classement UNESCO des sites Vauban (2008) : renvoie à une démarche qui doit permettre de construire et d’inscrire le patrimoine singulier des villes fortifiées dans les préoccupations de la ville contemporaine et ses enjeux en terme d’aménagement, en prenant nécessairement en compte les dimensions culturelles, paysagères, environnementales en lien direct avec les modes de vie des habitants et compatibles avec les objectifs affirmés de développement durable. Sur le plan de l’argumentaire historique et scientifique, ce territoire présente une structure et des particularités patrimoniales à valeur d’exemplarité et de représentativité. Il constitue une vaste « zone frontière » située au carrefour des grands pouvoirs européens et peut se définir comme « le champ de bataille de l’Europe » et aujourd’hui le site privilégié du chantier de construction de l’Europe pacifiée. Le label Unesco serait un moyen de valoriser (échelle mondiale) ce modèle de ville européenne alliant tradition, confrontation et innovation. Quels projets touristiques sous-tendent ces stratégies ? De l’échelle locale (les villes) au réseau des villes touristiques Vauban. A partir de quand cela fait-il tourisme ?

Cet exemple d’un « territoire en réseau » pose une question de géographie.

En effet, l’inscription en réseau des douze sites Vauban pose la question de l’articulation entre échelles : comment penser l’attractivité dans une économie relationnelle et dans un contexte de concurrence des territoires, notamment au regard de la particularité spatiale correspondant essentiellement à une géographie des périphéries de la France et lorsque le site fortifié est un village d’à peine plus de cent habitants (exemple de Mont-Dauphin) ?

« Territoire en réseau » : nouvelle complémentarité ? ou nouvelle compétitivité ?

– Le second exemple mobilisé est celui du patrimoine industriel. L’industrie patrimonialisée au regard de la question d’une revitalisation territoriale ?

Il convient ici de rappeler que Le patrimoine industriel a connu un positionnement difficile, il a émergé lentement et récemment. La question du patrimoine industriel renvoie à un patrimoine récent (en France) et de ce fait « fragile » en ce sens où il est encore difficile à accepter. Les destructions sont encore importantes. Cela renvoie à une acceptation difficile : difficile en ce sens où d’un côté il y a fermeture de l’usine et production d’un paysage répulsif (la friche) et pratiquement simultanément/parallèlement  se pose la question de la patrimonialisation.

Après  une première période (années 1980) qui s’est attachée à vouloir gommer le passé (les exemples du centre thermal à Amnéville, du parc d’attraction Big Bang Schtroumpfs à Hagondange en Lorraine, ou encore de l’aménagement d’une piste de ski synthétique sur un terril à Nœux-les-Mines dans le Nord-Pas-de-Calais illustrent cette stratégie du « tabula rasa »), la prise de conscience de la perte  de références collectives a conduit, plus récemment, à considérer le paysage de friche industrielle à devenir objet de sauvegarde, de patrimonisation, car porteur d’histoire. Après avoir tenté de faire autre chose (piste de ski, Schtroumpfs, …) on s’est rendu compte que le paysage était porteur d’héritages.  De toute évidence, le traitement des cicatrices de ces paysages apparaît comme un élément clé du redéveloppement, car la lutte contre cette situation d’exclusion des paysages de friches industrielles devient le préalable à leur réinsertion.

On est alors passé d’une véritable indifférence à l’égard du potentiel patrimonial de l’industrie à un intérêt en tant qu’objet.

Ces territoires renvoient à la question de la mémoire collective (on était mineur de père en fils).

L’exemple récent de l’inscription en 2012 du Bassin Minier du Nord-Pas-de-Calais[7] (120km de long sur 23km de large, 87  communes, 321 éléments de patrimoine minier, 3943  hectares) illustre ce propos. D’un « patrimoine encombrant » à une volonté de reconnaissance universelle  cela renvoie à un changement de regard, un changement d’échelle et témoigne d’une volonté d’ouverture. C’est tout un territoire qui est concerné qui repose sur les éléments emblématiques  de l’industrie lisible selon une codification du paysage : chevalements, terrils, cités ouvrières, à savoir un patrimoine technique, un patrimoine paysager et un héritage social.

Le label UNESCO semble produire aujourd’hui une « esthétisation » du paysage : est-il /sera-t-il un accélérateur de notoriété ? Comment patrimonialiser sans muséifier ? Comment articuler le « faire patrimoine » et le « faire territoire » ? Cette double problématique du « faire patrimoine » et du « faire territoire »  renvoie à la question de l’habiter : Comment faire vivre ce patrimoine ?       Comment lui donner du sens ? Le patrimoine a un  passé, aura-t-il un futur ?    Quelles sont les politiques de développement qui sous-tendent le projet d’inscription ? …

Edith Fagnoni termine sur cet exemple, en rappelant que l’année 2012 a été une année phare pour le Nord-Pas-de-Calais qui, outre l’inscription du Bassin Minier sur la liste du Patrimoine mondial, a connu l’inauguration du Louvre à Lens.

Comme le dit Edith Fagnoni dans son introduction  à La ressource territoriale entre patrimoine et création[8] : « Les stratégies de renouvellement territorial posent le problème en terme de réversibilité des territoires, renvoyant à la notion d’action et d’articulation entre temps et espace et elles se situent à l’interface entre les domaines de la décision politique, de l’urbanisme et de la géographie, voire d’autres sciences sociales. Le temps n’est certes pas réversible, il n’en est pas de même pour l’espace ».

1-Intervention de Michel Sivignon : Que penser des métopes du Parthénon faisant partie aujourd’hui du patrimoine britannique (14 métopes conservées au British Museum de Londres) ? J’aimerais aussi insister sur le patrimoine comme objet de conflit. J’ai vu dans les Balkans une démolition forcenée du patrimoine (des mosquées par les Serbes, des églises par les Bosniaques musulmans, etc.) car le patrimoine est vu comme une référence possible pour les Etats à venir dans un contexte de « purification ethnique ». Il y a bien d’autres exemples d’un patrimoine qualifié d’ « horrible », donc destiné à disparaître : les monuments de Palmyre (témoignant de l’âge de l’ignorance selon les islamistes radicaux), les traces d’églises paléochrétiennes découvertes en Arabie saoudite (rasées au bulldozer)…Parfois même les archéologues sont mobilisés pour justifier  l’extension des nouvelles frontières.

Réponse : Le patrimoine est une construction politique, ce n’est pas de l’histoire de l’art. C’est un marqueur manipulé. Ce qui est en jeu c’est la façon dont les sociétés regardent le patrimoine. Ainsi la vieille ville de Varsovie, reconstruite après 1945, devient la première « ville nouvelle » inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco. De même la reconstruction du pont de Mostar traduit la reconstruction d’une relation avec un élément du patrimoine du nouvel Etat de Bosnie-Herzégovine. Et la Chine devient un acteur majeur du patrimoine mondial avec notamment un certain nombre de sites situés dans ses régions frontalières où vivent des minorités ethniques.

2-Quelles relations entre l’habiter et le patrimoine ?

L’habiter n’est pas une question nouvelle mais elle a été revisitée récemment par les géographes. Dans un sens large, elle renvoie au rapport au monde. L’exemple du patrimoine industriel souligne la mise en valeur récente du lien social mais celui-ci a-t-il un avenir ? Entre la Lorraine et la Sarre l’effet-frontière a produit une patrimonialisation très décalée dans le temps (beaucoup plus récente en Allemagne (exemple : Völklingen en Sarre inscrit dès 1994 sur la Liste du patrimoine mondial)  pour une même histoire industrielle.

3-Que penser de l’excès de patrimonialisation dans certains cas ? Chasse-t-il les habitants au profit des touristes ? Et la gentrification ?

D’abord, quand on parle de trop de patrimonialisation, qui dit « trop » ? Quand on dit « beaucoup de patrimonialisation », qui dit « beaucoup » ? Cette approche pourrait entrainer la réflexion vers la question d’une éventuelle dilution culturelle sur le territoire ?

D’autre part, il existe bien une muséification des hypercentres patrimoniaux mais en même temps il y a l’émergence de nouveaux paradigmes patrimoniaux. A partir de quel moment l’expert et l’institution se trouvent-ils en porte-à-faux ?

Au regard du développement/redéveloppent territorial, le prix du foncier et de l’immobilier est un bon baromètre à mobiliser.  La question de la gentrification reste à suivre. Les relations entre les politiques de patrimonialisation et les processus de
gentrification deviennent de plus en plus avérées.

4-Peut-on associer patrimoine et émotion ? Le journal Le Monde a parlé de « patrimoine de la douleur » avec par exemple des dessins d’enfants à Lyon réalisés au lendemain des attentats du 13 novembre qui seraient à  conserver au titre du patrimoine.

Une constance patrimoniale n’a jamais existé. L’émotion est négociée à un moment T. L’émotion suscitée  par les attentats du 13 novembre a bel et bien créé un topos. Nous ne sommes clairement pas ici dans une  patrimonialisation  qui exprime une volonté institutionnelle de faire patrimoine, mais dans le contexte d’une reconnaissance spontanée par un collectif. Les objets qui ornent ces lieux s’effaceront sans doute. C’est un lieu de mémoire qui émerge, une relation entre un ensemble de femmes et d’hommes et un lieu.

Compte rendu rédigé par Daniel Oster, relu et corrigé par Maria Gravari-Barbas et Edith Fagnoni, décembre 2015

[1] Vincent Veschambre, « Le patrimoine : un objet révélateur des évolutions de la géographie et de sa place dans les sciences sociales », Les Annales de géographie, n° 656, 2007, pp. 361-381.

[2] Xavier Greffe, La gestion du patrimoine culturel, Paris, Economica,1999.

[3] Nathalie Heinich, La fabrique du patrimoine. De la cathédrale à la petite cuillère, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, Coll. « Ethnologie de la France », 2009.

[4] Vincent Veschambre, Traces et mémoires urbaines : Enjeux sociaux de la patrimonialisation et de la démolition, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008.

[5] Edith Fagnoni (coord.), La ressource territoriale entre patrimoine et création, BAGF – Géographies – 2013-2.

[6] Nicolas Faucherre (dir.), Alexandra Baudinault, Edith Fagnoni, Nicolas Faucherre, Marie Mongin,

Bertrand Pleven, Marieke Steenbergen, Elisabeth Szwarc, Michèle Virol (Comité de rédaction), Les fortifications de Vauban. Lectures du passé, regard pour demain, , Contribution générale à l’ouvrage en géographie sur la thématique des frontières « La mise en réseau des douze sites Vauban,  » un éloge des frontières  » », Besançon, Publication éditée par le Réseau des sites majeurs de Vauban, Enseignement Collège et 1er degré Cycle 3, 2011, 89 p., version en ligne http://sites-vauban.org/Manuel-pedagogique

L’ouvrage a été primé en date du 20 mars 2012 au Concours Europa Nostra 2012, le manuel est lauréat du prix du patrimoine culturel de l’Union européenne.

[7] Inscription  au titre de « Paysage Culturel Evolutif vivant » (« œuvre conjuguée de l’homme et de la nature » selon les termes de la Convention du patrimoine mondial).

[8] Edith Fagnoni (coord.), La ressource territoriale entre patrimoine et création, BAGF, 2013-2.