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Peuples-Monde de la longue durée. Chinois, Indiens, Iraniens, Grecs, Juifs, Arméniens (Michel Bruneau, CNRS éditions 2022)

Fascinante lecture que celle que nous propose Michel Bruneau, agrégé de géographie et auteur de nombreux ouvrages. Eminent spécialiste de l’Asie du Sud-est, des diasporas et des espaces transnationaux, il a travaillé avec Roger Brunet (1995) pour le volume de la Géographie Universelle consacré à l’Asie ; avec Yves Lacoste (1992 pour un Dictionnaire de géographie publié chez Flammarion ; avec Michel Foucher (2002) pour leur livre-atlas Asies Nouvelles chez Belin. En 2006, il a publié L’Asie entre Inde et Chine ; en 2015 De l’Asie Mineure à la Turquie, en 2018, L’Eurasie. Le présent ouvrage a été publié en 2022, avec une Postface de Christian Grataloup. Michel Bruneau est à l’origine du concept de « Peuple-monde de la longue durée ». La filiation avec Fernand Braudel et une économie monde semble évidente.

L’auteur estime que seuls quelques peuples, devenus nations, peuvent se prévaloir d’une longévité multimillénaire.

 Il a sélectionné 6 lauréats, soit 6 peuples qui ont su (malgré les aléas des guerres, des dominations plus ou moins affirmées), rester résilients et maintenir sur une longue durée une langue, une culture, une spécificité religieuse. Nommons les 6 peuples élus : Chinois, Indiens, Iraniens, Grecs, Juifs, Arméniens. Si les premiers nommés sont attendus, les derniers peuvent surprendre, mais en quelques 270 pages et une bonne demi-douzaine d’arguments, le livre de Michel Bruneau va démontrer au lecteur la pertinence de ce choix.

Six peuples seulement retenus ? Mais pourquoi ?

Pourquoi donc seuls 6 peuples devenus Etats-Nations sont parvenus à conserver dans la durée, un rayonnement eurasiatique (ou continental), avant de développer un rayonnement ou une dimension mondiale. Il existe en 2020, 193 Etats membres de l’Organisation des Nations Unies. Il existe des nations non encore reconnues comme il existe des peuples ayant disparu, tels que les Phéniciens, les Etrusques, les Mayas…

La première partie de l’ouvrage s’appuie sur quelques tableaux qui alignent les caractéristiques des 6 pays retenus : nombre d’habitants, de km2, densités, PIB moyen par habitant, langue principale ou dominante, religion (s), entités politiques successives, etc…

Michel Bruneau observe d’abord que les facteurs territoriaux et démographiques ne sont pas déterminants dans la création des « Peuples-monde de longue durée », car si la Chine, l’Inde et dans une moindre mesure l’Iran peuvent bénéficier d’un vaste territoire et de nombreux millions d’habitants, les 3 Etats suivants ne sont que des lilliputiens avec 11 millions d’habitants pour la Grèce, 9 pour Israël et 3 pour l’Arménie.

La date d’apparition dans l’histoire (date d’apparition de l’écriture) est le 3ème argument étudié mais ici encore cette date est très variable. Les Indiens ont l’histoire la plus longue, l’installation de la civilisation indo-aryenne des Veda se faisant entre le XVe et le Ve siècle avant notre ère. C’est en 1210 av- J.C. qu’apparaît sur une stèle le nom d’Israël, puis au Xe siècle avant notre ère, le nom des cités grecques. Les Iraniens-Perses entrent dans l’histoire au VIIe siècle av- J.C., les Arméniens au VIe siècle (avec la disparition de l’Ourartou) et enfin les Chinois en 221 toujours av- J.C.

Le quatrième critère analysé, à savoir la langue principale ou dominante est plus pertinent pour l’auteur car cette fois les 6 membres du groupe ont une certaine unicité : les Chinois pratiquent les idéogrammes et rien d’autre, les Iraniens parlent le Persan, les Grecs restent, avec quelques variantes, au grec, de même que les Juifs n’écrivent qu’en hébreu. Les Arméniens parlent soit l’Arménien Occidental soit l’Arménien oriental.

Le sanskrit, langue par excellence de la civilisation indienne a assuré l’unité de sa culture sans gommer la diversité des langues dérivées. Elle n’est plus pratiquée aujourd’hui que par une petite élite de lettrés brahmanes.

La religion pratiquée par ces six « Peuples-monde de longue durée » peut être unique comme le Judaïsme, plurielle en Chine (Confucianisme, Bouddhisme, Taoïsme) ou faisant succéder deux phases : zoroastrisme puis islam pour l’Iran, zoroastrisme puis christianisme pour l’Arménie ((l’Eglise apostolique).

Le dernier facteur pris en compte est l’organisation politique. Mais que de diversité encore !

Des dynasties impériales se sont succédé en Chine, Inde, Iran.

Les Grecs ont vu se succéder : des cités-Etat, des royaumes hellénistiques, l’Empire byzantin, le millet orthodoxe ottoman et enfin l’Etat-nation Grec.

Les Juifs ont quitté les Royaumes d’Israël et de Judée et sont restés des peuples sans territoire jusqu’à la création de la république israélienne en 1948. Ce peuple est donc diasporique.

Quant à l’Arménie, elle se caractérise par l’instabilité de ses structures politiques. De nombreux royaumes se sont succédé et sont à l’origine de onze capitales différentes ! La fin de toute royauté date de 1375. A la place naissent des principautés plus ou moins autonomes.

Une diaspora arménienne importante en résulte (dès le XIIIe siècle) qui ne se réduit qu’avec la création de la République d’Arménie, en 1919, dans le cadre de l’URSS.

Bien que diverses, ces structures politiques se sont appuyées sur une langue qui a été propagée dans le monde entier, soit par le phénomène de la diaspora, soit par l’ampleur des récits mythiques.

La Chine a vécu en autarcie pendant des millénaires, mais ce sont les idéogrammes qui sont à la base des structures impériales et d’une classe de Lettrés qui façonne la société.

L’Iran s’appuie sur les textes de l’Avesta, puis de Zarathoustra, puis du Livre des Rois achevé en 1009 par Ferdowsi, qui relate les exploits des souverains. Cette littérature pré-islamique a aidé la langue persane à résister à l’arabisation linguistique.

Le monde indien fut composé de nombreux Etats avant la domination britannique, ainsi que de religions variées, mais son épopée s’écrit dans le sanskrit et le Mahabharata, du X ème av- J.C. qui rassemble des concepts religieux, philosophiques, moraux et juridiques.

Les trois autres peuples sont nés de la dispersion.

Celle des Grecs s’est faite dans un vaste réseau de cités liées par une langue et une écriture, dans un monde qui va de la Méditerranée à la mer Noire et même jusqu’à l’Indus avec Alexandre le Grand.

Le peuple juif a été mené par Dieu vers la Terre promise sous la conduite de Moïse qui a reçu les tables de la Loi et la Torah au mont Sinaï. La Bible indique au peuple élu qu’il doit à son Dieu une soumission totale.

Les origines du peuple arménien sont liées à un royaume d’Ourartou (IXe –VI e siècles av- J.C.) fort peu connu. Ils seraient venus des Balkans puis auraient atteint la région du lac de Van (aujourd’hui en Turquie) avant de faire partie des 20 régions administratives de l’Empire perse de Darius. Dans leur mythe fondateur, les Arméniens auraient une filiation directe avec la Bible et l’Arche de Noé, échouée sur le Mont Ararat. Ici encore, une œuvre magistrale écrite par Moïse Khorène, relate l’Histoire de l’Arménie, avant la dispersion.

Après la mise en évidence des critères qui ont permis d’affirmer l’existence de « Peuples monde sur la longue durée » Michel Bruneau considère comme essentiel pour la résilience et la survie de ces peuples, le facteur religieux, exception faite de la Chine. Essentiel aussi est le lien entre la religion et la langue, une langue prestigieuse, liturgique et/ou historiographique.

Le noyau dur qui a permis à la Chine sa toute- puissance, est politique et culturel. Celui de l’Iran est culturel, politique et religieux.

Pour les Grecs, Juifs et Arméniens, peuples de la diaspora, le lien entre la langue et la religion leur ont permis de vivre « en marge » des grands empires, sans se laisser absorber et / ou en utilisant leur protection. Ainsi dans le cas des Juifs on observe une double allégeance à Dieu tout puissant et au pouvoir politique du pays « hôte », qui préserve de l’hostilité des « autorités inférieures (selon   Hannah Arendt).

Les Arméniens, perpétuellement en marge des grands empires n’ont survécu qu’à travers une diaspora eurasiatique et à leur Eglise apostolique.

La dernière partie de l’ouvrage de Michel Bruneau analyse comment ces peuples ont pu constituer des Etats-Nations, modèle venu de l’Occident qui s’impose partout dans le monde, parfois au prix de terribles guerres aux XXe et XXIe siècles. 

 En 1935, sous Reza Chah Pahlavi, la Perse est devenue l’Iran, le changement de nom symbolisant la naissance d’un Etat-nation moderne, inventant une histoire nationale se référant à un passé prestigieux. Entre 1923 et 1941, Reza Chah opère une véritable révolution culturelle qui a interdit le port du voile, adopté un nouveau calendrier, imposé la langue persane et multiplié journaux et radios. Les langues des minorités, installées surtout à la périphérie du vaste plateau iranien entouré de montagnes, ont été reconnues. Seuls les Kurdes, à cheval sur plusieurs provinces iraniennes et turques, sont en mesure de revendiquer une autonomie politique. La révolution islamique de 1979 est revenue sur bien des acquis. L’Empire est devenu une république de nature théocratique et dictatoriale mais qui s’avère particulièrement résiliente malgré les crises sociales et politiques.

La poussée russe vers le Caucase a convaincu le tsar Nicolas Ier de créer, en 1828, une Arménie orientale russe, à côté d’une Arménie occidentale turque. L’Arménie russe fut intégrée au système soviétique jusqu’en 1991. C’est la plus petite des républiques de l’URSS, mais sa population est ethniquement homogène, sa capitale Erevan est prospère et l’argent de la diaspora, mondialisée pendant le génocide des années 1915-1916, perpétré par la Turquie, est venu fortement en aide à « la mère patrie ». Il faudra attendre la dissolution de l’URSS pour que l’Arménie devienne un Etat indépendant. Mais la situation n’est pas encore apaisée, comme en témoigne la poursuite d’un conflit dans le Haut Karabakh, entre Arméniens et Azéris.

– Au génocide arménien a succédé celui des Juifs. Ils sont cependant différents. Les Jeunes turcs ne voulaient pas céder l’Anatolie aux Arméniens, ils les ont déportés ou massacrés, tout comme les Grecs d’Anatolie, pendant la même période, de 1915à 1922.

La Shoah était une extermination programmée par un Etat raciste, Hitler considérant les Juifs comme un peuple dominant à son profit le système capitaliste.

Le seul territoire où survivaient depuis toujours quelques milliers de Juifs était la Palestine. C’est donc là que fut créé en 1948 l’Etat-nation d’Israël. Mais ce territoire était occupé par des Palestiniens, arabes et musulmans. Les Juifs sont donc devenus à leur tour des conquérants et ils disposent de l’arme nucléaire. Sur ce front aussi l’apaisement n’est pas à l’ordre du jour.

Aujourd’hui encore, nos trois Etats lilliputiens sont toujours sous « protection » : les Grecs ont l’Union européenne et l’OTAN,  l’Arménie doit « faire » avec  la Russie, Israël compte toujours sur les Etats-Unis. Si leur diaspora a joué un rôle majeur dans leur existence, en sera –t-il encore ainsi à l’avenir ?

Beaucoup de questions restent en suspens. Christian Grataloup dans sa Postface remarque que les Etats-Nations se sentent aujourd’hui menacés, au point d’ériger des murs toujours plus hauts et plus nombreux sur leurs frontières.

A ce jour j’observe que la guerre qui vient d’éclater aux marges de l’Europe entre la Russie (pays envahisseur) et l’Ukraine (pays envahi) menace non seulement la sécurité de l’Europe mais aussi celle du monde entier. A titre d’exemple : la Chine qui se rêve en première puissance mondiale dans un avenir proche, grâce à sa stratégie des « Nouvelles routes de la Soie » ne sait plus sur quel pied danser puisque les routes terrestres sont interrompues par la guerre menée sur ses frontières par la Russie…encore son amie ?

La Chine prétendait son projet « gagnant-gagnant », le conflit actuel fera de nous tous des perdants.

Maryse Verfaillie, 28 avril 2022