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Snow Therapy

Snow Therapy (force majeure), Ruben Östlund

Snow Therapy (force majeure), Ruben Östlund


Comédie dramatique
Nationalités : Suède, Danemark, France, Norvège
Durée : 1h58
Sortie : 28 janvier 2015

Station désintégrée

Anti-panorama

Une station de sport d’hiver dans les Alpes françaises (en fait un aggloméré des Arcs et de la Plagne), l’espace-temps d’une catastrophe… celle de la virilité patriarcale et du couple. Voilà la fraîche idée du réalisateur suédois primé avec Snow Therapy dans la sélection cannoise  Un certain regard. Tout en installant caméra et scénario en haute-altitude, Ruben Östlund s’inscrit en terrain ciné géographique assez bien damé. Dans la veine tragi-comique travaillée par Jacques Tati notamment, son regard cynique se nourrit d’un malaise du lieu, figuré comme contexte inhabitable et matière à rire ou à sourire. On pourrait ainsi, à partir de « Tati, théoricien de l’urbain » établir une généalogie des lieux de la modernité envisagés depuis par les cinéastes comme des lieux de crises existentielles, rappelant de manière plus au moins éloignée celles d’ « Hulot habitant » (1): les suburbs, les aéroports, les parcs d’attraction, les malls (liste non exhaustive) dessinent un récurent aggiornamento du désir géographique au cinéma, une inversion de sens des configurations d’habiter. En travaillant les failles séparant le rêve d’une géographie planifiée, réglée et les problématiques appropriations existentielles, ces dispositifs jouent de l’opposition relevée par Michel de Certeau entre le point de vue surplombant et techniciste (celui des aménageurs) et son inadéquation avec les pratiques d’en «bas » (2).

Adret comme ubac, Snow Therapy, dynamite ainsi les cadres : Thomas et Ebba, et leurs deux enfants, forment sur le papier une belle famille suédoise vestimentairement parfaitement équipée, impeccablement assortie, et s’offrant une confortable parenthèse dans les Alpes. Évidemment, derrière l’image (quasi) parfaite de la photographie de famille prise sur les pistes couve le mal être là.

Comme en écho, Östlund filme avec brio la station et la montagne comme un environnement naturel grandiose mais complètement intégré à la froide beauté du génie technique. Côté « nature », remontées mécaniques, plans lumineux d’état des pistes et autres canons à neige se meuvent automatiquement et se mêlent aux pentes enneigées et arborées dans des séquences tableaux qui encadrent récit et personnages. Côté « cour », le centre de la station de montage de chalets savoyards et de néons tirant plus vers Vegas, les espaces domestiques à l’image des couloirs de l’hôtel à architecture visible en bois ou encore la minéralité de la salle de bain concourent à l’impression d’artificialité des lieux. La station est figurée comme d’une bulle flottante, un univers hybride et mouvant qui fonde un climat inquiétant à l’instar de ces détonations perpétuelles dont on ne sait si elles sont produites par d’hypothétiques orages ou par des pisteurs invisibles et dont, surtout, on ne sait quel type de couche superficielle elles cherchent à déstabiliser.

Snow Therapy, Bac Film, Image : Fredrik Wenzel

Snow Therapy, Bac Film, Image : Fredrik Wenzel

Aléa

C’est justement lors d’un déjeuner dans un restaurant d’altitude que le séjour tourne mal. La famille est aux premières loges d’un déclenchement préventif d’avalanche, peut être le paroxysme du spectacle de la « nature » romantique au XXIème siècle…tant que le périmètre de sécurité est respecté. S’approchant, la masse de neige et l’aérosol associé créent la panique sur la terrasse. L’impact est finalement mesuré… à première vue, car si les plats de pâtes et les verres de bière n’ont pas bougé, l’onde de choc est ailleurs et la catastrophe en marche. Parce que Thomas n’a pas tenu sa place, c’est à une géographie de crise que le film nous invite : tandis que la distance affective se creuse entre mari et femme, chacun cherche sa place dans l’espace planifié de la station. Dans cette grande négociation symbolique assez drôle, Thomas cherche et se cherche : session de hors-piste avec son vieux pote, virée contre son gré en boite de nuit ou séance de drague humiliante, il n’arrive pas à faire avec l’espace de reconquête de son rôle social, celui du « mec », du vrai . Pire, toutes ces situations – repas entre amis, discussion intimes rendues impossibles par les configurations des lieux – donnent à voir et donnent aux autres- et à l’anonyme agent d’entretien- le spectacle de sa faiblesse virile. C’est là un retournement total du dispositif touristique où l’on cherche à voir et se faire voir et qui agit ici, pour Thomas, comme un piège existentiel : l’exposition de sa (petite) nature.

Scène de ménage suédoise en espace touristique mondialisé

Snow Therapy déploie avec une certaine cohérence le « modèle » de la station intégrée cher à Rémy Knafou (3), comme un espace des normes fragiles. Il fait de cet espace le contexte de la mise en crise d’un modèle de la paternité, d’une certaine masculinité (dont le cinéma a participé au façonnement) et collatéralement le terrain de jeu d’un véritable écoumène du couple (hétérosexuel). Ce regard suédois porté conjointement sur le « canon » familial (d’ Europe du nord) et sur l’aménagement des Alpes à la française et incarné par un casting qui colle bien avec le propos (4) donne à penser l’espace-temps touristique comme mise en scène et en risque des identités, bien au-delà du décor. Un double décentrement et un plaisant vertige.

Bertrand Pleven

  1. On reprend ces deux expressions à l’article (et au titre) de George-Henri Laffont et Denis Martouzet « Tati, théoricien de l’urbain et Hulot, habitant, Le cinéma comme critique des théories urbaines et urbanistiques », L’Espace Géographique, 2010/2.

  2. Michel de Certeau, L’Invention du quotidien 1. Arts de faire, Gallimard, 1980.

  3. Spécialiste de la géographie du tourisme et de la géographie au prisme du tourisme, R. Knafou soutient sa thèse d’État en 1978 sur le thème des « stations intégrées de sports d’hiver des Alpes françaises ». Voir, pour commencer, R. Knafou (et al.) Tourismes 1. Lieux communs, Belin, 2002.

  4. Johannes Bah Kuhnke/Thomas est un pilier de la série Real Human et Kristofer Hivju/Mats- l’ami de Thomas- est un visage connu des fans de Game Of Thrones).