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Sur la route de la Kolyma, la Sibérie du Goulag à aujourd’hui

Café géographique, au café de Flore (Paris), le mardi 25 mars 2014

Avec Nicolas Werth, Directeur de recherche au CNRS, auteur entre autres de La route de la Kolyma (Belin, 2012). Un débat animé par Jean-Louis Tissier (Professeur de géographie, Univ. Paris 1)

Des lieux (mé)connus 

Jean-Louis Tissier rappelle d’emblée combien La route de la Kolyma (Belin, 2012), ce récit de voyage de Nicolas Werth sur l’un des lieux de l’enfer, croise bien des curiosités de géographes. On visite des lieux d’une singulière mémoire. Il faut dire que Nicolas Werth a travaillé des années sur les archives de l’Union soviétique et reconstruit toute une histoire du phénomène stalinien. A partir de ce travail de fond, il est parti plusieurs décennies après, sur des lieux sibériens connus des géographes de la génération de Jean-Louis Tissier. La littérature soviétique en parlait, les Récits de la Kolyma : quai de l’enfer (1987) de Varlam Chalamov et le Ciel de la Kolyma (1967) d’Evguénia Guinzbourg avaient popularisé le lieu. On est entré par la littérature dans cette très claire taïga, très claire parce que très froide, aux ressources minières importantes (notamment aurifères).

Nos maîtres restaient très discrets sur cet Extrême-Orient soviétique. Pierre George décrivit la Kolyma comme l’organisation de la ruée vers l’or californienne : « L’organisation de la ruée vers l’or est la suivante d’après le directeur du trust de l’or à l’époque (Serebrovski). Staline voulut mettre en marche en URSS le mécanisme de la colonisation qui avait assuré au XIX siècle le peuplement de la Californie, l’occupation du sol agricole et l’exploitation des ressources minières les plus diverses, les progrès des pionniers de l’or. « Et la ruée vers l’or s’est vérifiée être une réussite » écrit J.D. Littlepage, la poussée vers l’Est et le Sud dans le Kazakhstan s’est poursuivie sans interruption. Une armée d’hommes et de femmes intrépides s’est avancée toujours plus loin dans les espaces géologiquement inexplorés de la Sibérie orientale » (P. George, L’Urss, Orbis, PUF, 1947, p. 242). J.D Littlepage est un ingénieur géologue américain qui avait travaillé en Alaska. Il est engagé par le Dalstroï comme expert dans la prospection et l’exploitation de l’or. Il publiera en 1944 un ouvrage philosoviétique L’Or des soviets (tardivement traduit en français) que George utilise à trois reprises, ici (p. 242), p. 328 sur la rationalisation technique du travail minier et p. 260 comme témoin du sabotage trotskyste dans « le grand procès de 1936 qui a liquidé définitivement la cinquième colonne entretenue par les agences étrangères » (sic.).

Dans les travaux de Roger Brunet (Espace Géographique, 1981, n°3), la géographie de la Kolyma n’est pas au centre du propos, puisque sa « géographie du Goulag » vise à démontrer que les outils de l’analyse spatiale, qu’il met au point, sont susceptibles d’expliquer la distribution des établissements du goulag : il distingue une distribution régulière dans les régions de vieux peuplement dense et les distributions conformes aux efforts de mise en valeur, dans les zones pionnières, dont fait partie l’Extrême Orient soviétique. Brunet s’efforce de montrer que le goulag est en quelque sorte un service de proximité indispensable à la bonne marche d’une région soviétique.

Dans sa Géographie Universelle de 1995 Brunet évoque beaucoup plus précisément « la chaussée des martyrs », la route de la Kolyma.

Le livre de Nicolas Werth a la forme du récit de voyage, mais qui développe tout un contre-exotisme : découvrir des lieux de la souffrance, des lieux dont a parlé Chalamov, et des friches aussi, au sens territorial du terme, comme s’il fallait une autorité totalitaire pour tenir un tel territoire. Ces régions deviennent des espaces où vivotent des personnes âgées. Face à la Chine au Sud, c’est un front pionnier potentiel, aurifère et boisé. « Après des années passées dans les archives… j’ai retrouvé ici la valeur inestimable du témoignage » nous dit Nicolas Werth. Il faut dire qu’un adulte soviétique sur six a connu l’enfer du Goulag… Et c’est un homme fondamentalement seul qui tente de survivre dans les camps.

Nicolas Werth mentionne que c’est la première fois qu’il parle de ce livre à des géographes. L’éditeur n’avait pas voulu de carte de la Kolyma pour la première édition. Des éditions ultérieures ont permis l’insertion d’une carte qui permet de saisir l’ampleur de ce territoire. Et quel tour de force de Pierre George que d’évoquer une « ruée vers l’or » alors que 90% des gens venus là étaient des détenus convoyés à la Kolyma à l’issue d’un terrible périple de plusieurs mois : d’abord plusieurs semaines en train dans les convois de marchandises vers Vladivostok ou Nakhodka, une longue attente dans le camp de transit où est mort le poète Ossip Mandelstam en 1938, puis 7 à 10 jours à fond de cale jusqu’au port de Magadan, puis à nouveau une longue attente dans un autre camp de transit, puis les détenus étaient répartis dans les centaines de camps de long de la route de la Kolyma, route que Nicolas Werth a parcourue en partie seulement – la route est très mal entretenue aujourd’hui. Entre 1932, moment où Staline donne ordre à un de ses fidèles, Edouard Berzine (1894-1938), un Letton membre du parti bolchévique depuis ses débuts, grand personnage de la police politique – de mettre en place ce complexe de l’Extrême-Orient pour exploiter avec une main d’œuvre de détenus les grands gisements aurifères découverts dès les années 1920. Les conditions étaient extrêmement difficiles, et les premiers prospecteurs d’or étaient forcés de vendre l’or à Soyouz-Zoloto, le trust d’Etat chargé du commerce de l’or. 1932-1953 : 900000 détenus ont été convoyés vers la Kolyma (6 bateaux assuraient la navigation vers Magadan pendant la période de navigation), 180000 y sont morts. Les taux de mortalité étaient 50% plus élevés qu’ailleurs au Goulag. La Kolyma ne représente pas l’ensemble du Goulag puisque celui-ci s’étendait bien au-delà de la Sibérie et de l’Asie centrale. Il était très important dans la Russie d’Europe, partout où il y avait de grands chantiers de construction. Pour les détenus à très longues peines, le pôle le plus dur était assurément la Kolyma. Dans la littérature concentrationnaire, elle est devenue le lieu de toutes les souffrances.

couv_kolymaQuand un historien prend la route de la Kolyma

Ce fut pour Nicolas Werth une opportunité : une occasion donnée grâce à la collaboration ancienne avec la seule ONG russe qui s’est donnée pour mission de garder la mémoire des répressions : Memorial. L’association a été fondée par Andrei Sakharov lors de la Perestroika, au moment où Nicolas Werth était en URSS. Sa branche défense des droits de l’homme a été très active pendant les guerres de Tchétchénie notamment. Son volet plus scientifique encourage toutes études sur les répressions. Elle est financée par le fonds Elstine et par des fonds étrangers, ce qui la force depuis une loi récente à se déclarer comme « agent de l’étranger ». L’association a le projet internet du musée virtuel du Goulag, en ligne depuis trois ans. Le site répertorie région par région tout ce qui a trait au Goulag, aux répressions, etc. Des équipes de Memorial vont dans toutes les régions interroger les derniers témoins du Goulag, retrouver les restes de camps quand il y en a, les cimetières de détenus, poser aussi des mémoriaux sur les lieux d’exécution. Il s’agit de retrouver avec les méthodes récentes des restes des camps.

Il faut dire qu’on a compté des milliers de camps, qui essaimaient, et se déplaçaient (le pertum mobile dont parle Soljenitsyne) selon les fronts de coupe de bois, les fronts de construction de chantier. Même sur le canal de la Baltique-Mer Blanche creusé en 1932 1933 les camps progressaient. Là, on peut retrouver les camps, comme pour les grandes lignes de chemin de fer, le BAM, ou la voie morte sur 1200km qui n’a jamais été mise en exploitation faute d’intérêt économique. N.Werth a eu la chance avec Irina Flige, géographe responsable de Memorial Saint-Pétersbourg, Oleg Nikolaiev, anthropologue, et avec une des filles de N. Werth, de partir dans une de ces expéditions de Memorial. Ces expéditions sont préparées en amont, avec l’aide de correspondants sur place qui ont travaillé pour les repérages. Parmi ces correspondants enthousiastes, militants de Memorial, l’un a créé dans son petit appartement le premier musée du Goulag. Il habite dans un petit bourg, vivant avec sa femme dans la cuisine, et gardant dans les deux autres pièces les objets du Goulag qu’il a pu récupérer. A Moscou sont les archives centrales. Mais un très grand nombre d’archives locales des camps ont été perdues. A jamais. Lorsque les camps ont été arrêtés dans la région, au début des années 1960, beaucoup d’archives ont été jetées. Par miracle, certaines ont été retrouvées ici et là.

Daniel Oster rappelle tout le plaisir qu’il a eu de lire le livre de Nicolas Werth, appréciant le regard géographique et la qualité d’écriture. Quelles étaient vos motivations profondes comme historien ? demande-t-il à Nicolas Werth qui a en quelque sorte réalisé le rêve de tout historien de toucher du doigt l’espace sur lequel on travaille…

Nicolas Werth avait bien sûr envie d’aller là-bas après avoir tant travaillé dans les archives. Il manquait une dimension vécue. Il y a une dimension civique de s’intéresser à ces questions dans la Russie d’aujourd’hui. Memorial est surtout formé d’une génération de soixantenaires. Nicolas Werth a vu les limites de cette immense machine bureaucratique, donc il fallait revenir aux témoignages. Or, on aurait dû commencer plus tôt, nous étions pris par la découverte des montagnes d’archives alors que dans les années 1990 et 2000 des témoins vieillissaient et disparaissaient. Il est très difficile d’être historien et chercheur aujourd’hui en Russie, pour des raisons politiques mais aussi économiques. Le salaire d’un chercheur est l’équivalent de 250 euros par mois à Moscou pour une ville aussi chère que Paris. Beaucoup de chercheurs émigrent d’ailleurs à l’étranger.

Magadan, capitale de la Kolyma, à 6000 km de Moscou

Le vol fut d’abord pour Nicolas Werth et ses compagnons, Moscou-Magadan. Magadan est un port, qui a été construit par les détenus au début des années 1930. La chaussée de la Kolyma a aussi été construite par les détenus, sur un millier de kilomètres sans compter ses embranchements. De là, ils ont pu se rendre dans de petites villes qui étaient des centres de l’administration pénitentiaire, puis rayonner autour pour essayer de retrouver des restes de camp.

Edouard Berzine était une sorte d’entrepreneur du système concentrationnaire. Il a la confiance de Staline pendant cinq ans. Il organise le territoire à partir de Magadan, avec une sorte d’efficacité reconnue : l’or arrive rapidement. Ce personnage singulier roule en Rolls ! Il organise une vie culturelle avec de grands artistes déportés. Il n’y a pas de logique humaine, mais il y a une logique sociale malgré tout rappelle Jean-Louis Tissier.

A Magadan, il fallait d’abord construire la ville. Berzine avait tous les pouvoirs. L’organisation territoriale était assurée entre autres par le pouvoir de Berzine, qui était au-dessus des structures du Parti (la structure de la police politique avait un but économique et dominait même le Parti à Magadan). Berzine va construire une ville, un port, un opéra, des immeubles. Une vie culturelle s’organise sous l’égide du Guépéou, la police politique. Il est exécuté comme espion japono-letton pendant la grande terreur de 1937. La femme du troisième chef du Dalstroï (l’organisme chargé de la construction des routes et de l’exploitation minière), Garanine, va être la grande ordonnatrice de la vie culturelle locale. Dans l’opéra de Magadan, tous les acteurs et chanteurs sont des détenus. Lorsque les convois arrivent, elle repère ceux qui pourront être utilisés pour leurs talents d’acteur. Vadim Kozin (1903-1994), le grand chanteur soviétique de variétés, a ainsi chanté sur la scène de l’opéra. Ils étaient détenus dans de meilleures conditions, il eut même un compartiment particulier jusqu’à Vladivostok et une cabine de première classe jusqu’à Magadan. Une organisation sociale existait bel et bien. Les services de santé sont tenus par des médecins venus des grands centres urbains. Ils réussissent parfois des miracles avec une population soumise à des conditions de vie très dures.

Le cœur de la Kolyma, état des lieux 1943…

Jean-Louis Tissier montre alors des cartes américaines de 1943 de Seymchan.

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La cartothèque de l’Institut de géographie de Paris détient quelques trésors méconnus. Jean-Louis Tissier y a trouvé une carte au millionième (1cm pur 10km) de la région sibérienne de la Kolyma. Carte singulière car produite par les services cartographiques de l’US Army à partir de cartes soviétiques prêtées au grand allié du moment, engagé dans la guerre mondiale côté Pacifique. La coupure Seymchan nous permet de dresser un état des lieux de ces régions inhospitalières (63°LN) mais riches en minerais précieux et utiles. L’extrait présenté présente la boucle du grand fleuve quand il s’oriente vers le nord. C’est là le siège de la ruée (soviétique) vers l’or célébrée en 1947 par Pierre George. Il sera intéressant de savoir à quelle date ces cartes ont été enregistrées à l’Institut de géographie.

De part et d’autre de cette boucle, soit dans la vallée de la Kolyma soit sur les plateaux qui l’encadrent des lieux habités en permanence, une toponymie indigène ou une toponymie exogène les distinguent. Et on repère vite le signalement générique et fréquent de « barracks » soit des casernements… Ce sont les camps du Goulag et plus précisément ici du Berlag. En se reportant au livre de Nicolas Werth de la page 103 à la page 177, soit du 21 au 31 août 2011, on découvre ce que furent ici et là, entre 1931 (fondation de Dalstroi) et 1953 (mort de Staline) ces sites miniers, entourés de camps, ces petites villes de l’administration locale du système. Et certains de ces lieux ont été habités par des rescapés, témoins illustres. Varlam Chalamov a été aide-soignant à l’hôpital de Debin, ce qui sans doute le sauva, car il avait atteint le stade qu’il qualifie lui-même de « crevard ». Evguénia Guinzbourg a travaillé entre autres dans le sovkhoz d’Elguen sur la carte signalé « Bezyazokovkhoye State farm ». Ce croisement du texte et de la carte constitue un cruel mais nécessaire jeu de piste mémoriel.

Peupler la Kolyma

Parmi les témoins rencontrés, certains étaient des « libres » comme on disait. La Kolyma apparaît comme le terminus de migrations forcées venant de toute l’URSS, notamment des Baltes, des Ukrainiens de l’Ouest, des Tatars, des Ossètes. Au final, n’y a-t-il pas une certaine représentativité de la résistance à la soviétisation, se demande Jean-Louis Tissier.

Il est vrai que le but était de recueillir des témoignages du Goulag, une vingtaine au total lors de cette mission. Pour l’essentiel, il s’agissait des anciens détenus, mais en 2012, nous arrivons très tard. Donc on n’a pas pu trouver de témoins incarcérés avant-guerre. Les octogénaires nonagénaires rencontrés étaient nés dans les années 1920-1930. Ils étaient arrivés à la Kolyma après la guerre ou dans les années 1950, au moment où étaient surreprésentés les Baltes, les Moldaves, et les Ukrainiens de l’Ouest, ce qui s’explique par la longue résistance à la soviétisation de tous ces territoires. La résistance a duré jusqu’en 1949-1950-1951. Certains furent tués, d’autres envoyés au Goulag.

La deuxième catégorie de témoins rencontrés n’étaient pas condamnés sur la base de l’article 58 du Code pénal pour crime contre-révolutionnaire, mais en vertu d’une des nombreuses lois hyper-répressives contre les petits délits (la « dilapidation de la propriété sociale » était punie de plusieurs années de camp). Ces gens-là, les oukazniki, représentaient la moitié des détenus du Goulag à la mort de Staline en 1953. Pour désertion du travail, la peine était de huit ans de camp bien souvent. Les usines étaient militarisées depuis 1941, mais la loi sur la désertion du travail a perduré jusqu’à la fin des années 1940.

Le témoignage de Galina Diebaievna, née dans une famille de paysans dékoulakisés transportés d’Ukraine vers Magnitogorsk, est représentatif de ces trajectoires de vie. Elle fut orpheline dès son jeune âge. Elle commença à travailler à l’usine à l’âge de 13 ans pendant la guerre, dix à quatorze heures par jour. Quand la guerre prit fin, elle s’est enfuie avec des copines. « Puisqu’on avait gagné la guerre, on pouvait prendre du bon temps. Mais on était considérées comme déserteurs du travail. On s’en fichait. On en avait vu d’autres. A quinze ans, on avait soif de liberté ». Elles sont allé jusqu’à Barnaul, ont traversé le Kazakhstan, puis sont revenues à Magnitogorsk. C’est là qu’elle s’est faite prendre, car elle détournait de l’amidon de l’usine pour en faire des galettes. Elle fut condamnée à cinq ans pour « vol de la propriété sociale ». Elle rencontre son futur mari en camp, même s’il y avait des camps pour hommes et des camps pour femmes. Puis elle est restée sur place. A quoi bon retourner à Magnitogorsk ? « La vie était tellement dure, on s’adaptait. On avait toujours faim » dans la zone, comme en dehors de la zone, il n’y avait pas beaucoup de différences après-guerre. Elle est devenue aide-soignante dans l’hôpital de Debin (à 400 km de Magadan). Ce parcours biographique souligne toute la porosité des frontières entre le quotidien du camp et celui de l’extérieur.

Quels lieux de mémoire aujourd’hui ?

Beaucoup de sciences sociales s’interrogent sur le rôle de la littérature. Ici, sur un tel sujet, ce n’est pas seulement célébrer des paysages ou des destins hors du commun, la littérature fait office de preuve, rappelle Jean-Louis Tissier. Nicolas Werth était ému de se retrouver dans les lieux de Chalamov. Il y a un petit musée Chalamov dans l’hôpital de Debin où il travailla. Le livre souligne l’ensemble des passeurs de mémoire qu’on peut rencontrer à la Kolyma. Certains sont plus mystiques. Un géologue, Vladimir Avgustivitch Naiman, plante des croix de 3 à 6 mètres de haut partout où il trouve des cimetières de zek (nom donné aux détenus du Goulag) ou des restes de camps.

Il y a très peu de lieux de mémoire de ces camps, mais à Magadan, sur une colline surplombant le camp, il y a le grand monument en béton armé Le masque de l’affliction, pensé sur les plans d’un grand sculpteur russe émigré aux Etats-Unis Ernst Neizvestnyi. Sous Elstine, ce grand monument a été élevé pour les victimes de la répression stalinienne à l’extérieur de la ville. L’église orthodoxe aurait souhaité un monument, avec chapelle, dans le centre de Magadan. D’autres, plus laïcs, souhaitaient un monument multiconfessionnel. A proximité, on trouve un buste en l’honneur de Berzine, qui a mis en place ce système concentrationnaire et… fondé la ville ! Cela souligne bien toute l’ambiguïté de la Kolyma. Il n’y a pas de rue Chalamov ni de rue Evguénia Guinzbourg, mais il reste une rue Lénine, une rue Berzine…

Les musées d’une « culture de poche »

Les musées individuels, organisés à partir des trouvailles des restes du Goulag, présentent des objets abondants, même si parallèlement, sur le terrain, beaucoup de constructions de bois disparaissent. On retrouve, les objets de la vie quotidienne, beaucoup de matériel de chantier américain, et toute l’ingéniosité des détenus qui réutilisaient des rebuts. C’est une sorte d’« archéologie pauvre » mais d’intense valeur, rappelle Jean-Louis Tissier.

La brouette – voir Chalamov et ses descriptions des différents types de brouette – était l’instrument de travail majeur. Les Américains fournissaient pas mal de matériel : bulldozers, excavatrices. Une magnifique nouvelle de Chalamov évoque le premier excavateur de la Kolyma, dont la première tâche ne fut pas de creuser pour chercher de l’or, mais d’enterrer les morts fusillés en nombre pendant la Grande Terreur dans une prison au centre de la Kolyma : la Serpantinka. Il n’était pas possible de faire disparaître les morts dans le permafrost. Seul un puissant excavateur pouvait faire disparaître ces cadavres congelés en réussissant à percer le sol. On trouve ainsi à la fois les objets de production dans les musées du Goulag de la région, et tous les objets de cette « culture de poche » qu’évoque Nicolas Werth : avec un peu d’aluminium, les détenus faisaient des croix, ou bien ils travaillaient les gobelets, on eut aussi des détenus hospitalisés essayant d’obtenir du papier pour dessiner. On retrouve aussi beaucoup de photographies, patiemment rassemblées par Yvan Panikarov.

La Kolyma après le Goulag

N’y a-t-il pas eu un moment de bonheur entre la fin des années 1950 et le début des années 1980, se demande Jean-Louis Tissier. Le territoire restait tenu avec des services, des activités.

Il est vrai que la grande époque de la Kolyma se situe entre le démantèlement des camps de la Kolyma, fin des années 1950, et la chute de l’URSS, quand la région vivait de subventions, rappelle Nicolas Werth. On payait fort cher les travailleurs libres qui s’installaient à la Kolyma, ce qui expliqua nombre d’installations comme dans le reste de la Sibérie (salaire multiplié par cinq, et possibilité d’avoir les moyens et l’autorisation de s’acheter un appartement et une voiture dans une grande ville de Russie d’Europe au bout de dix ans passés à la Kolyma). Ce système de subventions d’Etat disparaît à la chute de l’URSS, Magadan a perdu 30% de sa population, tombant à moins de 100000 habitants aujourd’hui, des dizaines de petites villes ont vu leur population fondre. Le paysage est extrêmement sinistré aujourd’hui. Visuellement, les barres d’immeubles abandonnées ou murées l’emportent.

Le renouveau vient de l’influence économique chinoise, très importante en Sibérie, surtout à Vladivostok. Tout le commerce est importé de Chine plutôt que du reste de la Russie, tous les produits alimentaires et manufacturés viennent de Chine. Le grand marché de Magadan est massivement tenu par les Chinois. On pourra se reporter au bon article d’un géopoliticien d’origine indienne, Parag Khana, paru dans Libération du Samedi 5 et dimanche 6 avril 2014 « Nous nous trouvons dans un monde où les frontières politiques s’estompent ».

Les gens de la Kolyma aujourd’hui sont très pessimistes pour la région. Son évolution démographique est catastrophique. Economiquement aussi. Ils ne savent pas où aller. Pour partir où ? Les plus jeunes partent bien sûr. Mais pour les autres, ce n’est pas si facile. Le prix d’un billet Magadan Moscou représente au moins sept à dix mois de salaire. Tous ces lieux mis en valeur par le travail pénal, comme à Vorkhouta (mines de charbon), semblent désormais voués au déclin. Même s’ils vendent leur logement, les prix sont tellement dépréciés qu’il est quasi impossible de s’installer ailleurs. Il y a logiquement une nostalgie de l’URSS. La région vote majoritairement pour les communistes d’ailleurs.

* * *

Jean-Louis Tissier rappelle qu’un paysage atteint son acmé d’après Julien Gracq quand il a été atteint par l’histoire : la Vendée, les Ardennes… On peut en dire autant de la Kolyma. La Serpantinka qui fait la couverture du livre de Nicolas Werth fut le lieu d’exécution de plus de dix mille personnes à la fin des années 1930 (une centaine par jour). Il n’y avait aucun mémorial. Yvan Panikarov a mis une pierre pour cette dizaine de milliers de morts, de son propre chef, sans quoi il n’y aurait rien. Il y eut plus de 300 lieux de massacre de la grande terreur. Une centaine ont été répertoriés par le photographe polonais Tomasz Kizny, dans son livre Goulag (Acropole-Balland-Géo, 2003). Seuls quelques lieux ont une plaque.

N’avons-nous pas aussi des cadavres dans les placards se demande Michel Sivignon ? Pierre George avait un monopole de l’information sur l’URSS, puis ayant changé d’orientation politique et a seulement avoué un aveuglement temporaire. Reste la question de sa bonne foi, ou du choix de son information quand il écrit en 1947 son traité de géographie de l’URSS (URSS, Haute Asie, Iran coll. Orbis, PUF). On a pu dire que les livres de George sur l’Union Soviétique ont été à un certain moment une caricature du professeur exceptionnel qu’il fut.

En revanche, quand Roger Brunet présente en 1981 le goulag comme un équipement appréhendable par les grilles de l’analyse spatiale, il signifie que les camps du goulag s’inscrivent dans le territoire comme des services offerts à la population : selon la logique soviétique, pour bien fonctionner une région doit avoir son camp, même dans les zones de peuplement ancifen et dense. Brunet distingue l’autre modèle, périphérique, du goulag, de conquête de « terre vierge ». Brunet utilise le livre au titre ironique et provocateur de Shifrin The first Guidebook to prisons and concentration camps of the Soviet Union (Uhldingen-Seewis, Suisse, 1980).

Cela pose question sur nos propres modes d’analyse des lieux et des moments et de leur évolution en fonction des positions politiques et de l’époque de production des écrits.

Compte-rendu : Olivier Milhaud, avec l’aide de Jean-Louis Tissier et Michel Sivignon

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Carte à main levée : Michel Sivignon