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Toulouse-Lautrec

Exposition « Toulouse-Lautrec – Résolument moderne » au Grand Palais, Galeries nationales du 9 octobre 2019 au 27 janvier 2020

Au Moulin Rouge, 1892, Huile sur toile, The Art institute of Chicago

 

Il suffit de prononcer le nom de Henri de Toulouse-Lautrec pour que la légende pointe son nez, toujours sulfureuse depuis plus d’un siècle. Le Grand Palais organise une nouvelle rétrospective cet automne (après celle de 1992) sur cet artiste inventif, portraitiste magnifique et prodigieux témoin de la vie sociale d’une fin de siècle désenchantée. Il meurt en 1901, acteur des grands bouleversements de l’art moderne, ni déclassé, ni maudit.

 

Ce tableau résume sa légende, celle d’un homme qui passe son temps au cabaret, avec ses amis (en redingote et haut de forme) et entouré de femmes : la diva Macarona, assise, l’air absent, paupières lourdes, Mademoiselle Nelly, qui surgit en bas à droite, blafarde dans la lumière artificielle, visage renversé et comme recouvert d’un masque au vert électrique, yeux écarquillés, au bord de la peur. Au fond de la salle, La Goulue, de dos se recoiffe devant un miroir.

Henri de Toulouse Lautrec est le peintre du monde qui passe, de la comédie humaine qui se joue dans les lieux de la marginalité. Son regard aigu transcende les classes sociales mais échappe cependant aux penchants moralistes des caricatures de l’époque.

►Un artiste singulier, bas du cul, avec une canne

 

Henri naît en 1864, dans l’hôtel du Bosc à Albi. Son père s’appelle Alphonse de Toulouse-Lautrec, il descend des comtes de Toulouse. Il est riche, il aime la chasse, les chevaux, les artistes. Chez les Lautrec, tout le monde dessine, mais pas n’importe quoi !

Henri, noblesse oblige, commence donc à peindre des chevaux, des faucons, l’art de la chasse. Mais chez les Lautrec, on vit des fermages et des vignes, pas de peinture. Alors, lorsqu’en 1883, Henri expose pour la première fois, son père lui interdit de signer « Lautrec ». Ce n’est qu’en 1888, lors d’une exposition à Bruxelles, qu’il ose braver l’interdit. Et il vendra toute sa vie des dessins, des affiches, des lithographies, des estampes, des tableaux. La rupture est consommée, puisqu’un aristocrate ne travaille pas…c’est vulgaire !

Le comte de Toulouse-Lautrec conduisant son mail-coach à Nice (1881). Huile sur toile – Musée du Petit Palais à Paris

 

Au début le jeune Henri peint des chevaux, ceux que son père montait ou conduisait avec lui, avant que ses jambes ne se dérobent. Il n’a que 17 ans quand il peint cette toile, mais déjà il est fasciné par le mouvement et la vitesse.

Très vite, le père le repousse et poursuit seul une vie de fastes, d’extravagances, de chasses animales et féminines. Il oublie la famille.

Sa mère, la comtesse Adèle-Zoé, Marie Marquette Tapié de Céleyran, vit seule, soit au château du Bosc à Albi, où vivent ses frères et sœurs, soit au château de Malromé, en Gironde, soit rue de Douai à Paris. Elle restera un soutien indéfectible.

 

La comtesse de Toulouse-Lautrec (1881), peinture. Musée d’Albi.

 

Lautrec fera de nombreux portraits de sa mère, une pauvre sainte femme de mère, disait-il. Il peindra, avec tendresse, cette solitude d’une femme abandonnée, tête baissée, mais qui conserve une certaine dignité. Sur cette toile, proche de l’impressionnisme, elle est vêtue de blanc, attablée devant une tasse de thé, elle fait la moue, résignée à son abandon par le Comte, car dans cette famille, on ne divorce pas, qu’on se le dise.

 

Toulouse-Lautrec, Photomontage réalisé par Maurice Guibert vers 1890. Albi, musée Toulouse-Lautrec

Son cousin et ami Le Docteur Tapié de Céleyran (1893-94) huile sur toile. Albi, musée Toulouse-Lautrec

 

Dans la famille des Lautrec, si on dessine toujours, de père en fils, on se marie entre soi, c’est une autre tradition.

Les deux grands-mères d’Henri sont sœurs, son père et sa mère sont cousins germains. Cela ne donne pas de bons résultats. Rapidement les jambes du petit garçon donnent des signes de faiblesse. Si son buste et sa tête acquièrent une taille normale, il n’en va pas de même pour les jambes qui restent désespérément courtes. Il sera presque nain et béquillard. Il ne lui reste que la dérision et la peinture. La vie est belle, affirme-t-il, la vie est belle, il le faut ! Et il va la croquer à pleines dents.

La toile où il représente son cousin est de grande taille. Elle révèle un caractère un peu mou, maussade, épaules basses, pied qui traîne. La mise en page est originale, avec un sol relevé et d’un rouge flamboyant qui agrandit la silhouette de celui avec lequel il « bambocha » souvent.

 

►Les années de formation : un peintre résolument moderne

 

Le jeune albigeois, se forme dans les ateliers parisiens :

– chez René Princeteau, en 1881, ami de son père, qui lui apprend à peindre les chevaux,

– chez Léon Bonnat, peintre officiel de l’époque et ami de Degas

– puis dans l’atelier de Fernand Cormon, pendant cinq ans, où il rencontre de nombreux peintres dont Van Gogh. Ils s’apprécient mutuellement et exposent ensemble chez le Père Tanguy ou dans la galerie de Théo.

 

Vincent Van Gogh (1887). Pastel sur carton, Musée van Gogh – Amsterdam

 

On peut établir un parallèle entre les premières recherches des Nabis et l’art de Toulouse-Lautrec, qui fréquente parfois les mêmes cercles et fait le portrait de leurs membres. Il emprunte à Bonnard la simplification des formes et la ligne serpentine. Dans ses affiches on perçoit l’influence du japonisme, alors très populaire, dont il adopte les cadrages resserrés.

Désormais, il veut faire « vrai » et non pas « idéal ».

Chaque soir, lorsqu’il repose sa palette, il enfile sa redingote, coiffe son haut de forme, empoigne sa canne et monte en boitant vers le Divan Japonais ou vers le Moulin Rouge. Pour y retrouver qui ? Des fils de famille, comme lui, qui touchent des rentes, comme lui et les dépensent pour faire la fête.

Installé près de 20 ans à Montmartre, Lautrec a tout connu, tout pratiqué, tout découvert, sans jamais rien partager. Il admirait Aristide Bruant, a vécu chez lui et a accepté d’illustrer plusieurs de ses chansons, notamment à Saint-Lazare.

Il a aussi vécu dans les maisons closes. C’est rue des Moulins, qu’il a pris ses habitudes (comme Flaubert, 20 ans plus tôt). On l’y accueille avec un « Monsieur le comte » respectueux. Il y apporte ses toiles et sa palette et il observe, encore et encore. Il regarde les filles s’aimer entre elles et les peint avec tendresse.

Alors que ses contemporains conservent un dessin réaliste, Lautrec force le trait, le travestit à la limite de la satire. C’est un peintre instinctif et rapide, qui se soucie peu des théories. S’il parle peu de l’art dans sa correspondance, en revanche il y mentionne son intérêt pour le commerce de ses tableaux. Riche, il entend le rester !

Dessinateur d’exception, il collabore à de nombreux journaux et à des revues pour lesquels il expérimente de nouvelles techniques de gravure.

Peintre fasciné par le mouvement, alors qu’il peut à peine bouger, il mélange tendresse et désir de mordre. Peintre de la fatigue, il peint la fatigue de l’être et celle d’un monde qui va, qui vient.

Il a aussi pris goût à l’absinthe et au cognac, un goût immodéré qui l’entraîne au délire alcoolique, puis à son internement à La Folie-Saint- James de Neuilly. Il meurt à 37 ans, non sans avoir encore dessiné 39 scènes de cirque, au crayon. Son trait reste précis, rapide, incisif.

Il y a une unité profonde entre son œuvre et sa vie. Pour réinventer l’art, selon Henri, il faut le vivre.

 

Au cirque Fernando, écuyère, (1887-1888), huile sur toile, Art Institute of Chicago.

 

Cette toile novatrice est un peu la carte de visite de Toulouse-Lautrec. Elle est exposée à Bruxelles en 1888. Le cadrage étonne car il tronque tête, pieds, mains. L’écuyère est rousse (Henri aime les femmes rousses). Elle regarde Monsieur Loyal, assise en amazone sur un lourd cheval pommelé gris. Tout est expressif, à la limite de la caricature. Les rouges des gradins circulaires renforcent l’effet de vitesse. Il peint encore des chevaux et des humains, mais plus comme dans les années précédentes. Il a trouvé son style.

Après lui, beaucoup d’artistes seront fascinés par le cirque : Chagall, Dufy, Léger, Matisse, Miro, Picasso, entre autres.

 

► La capture des attentes

 

Toulouse-Lautrec est surtout connu pour ses nuits montmartroises, le cancan et les maisons closes dont il réalise une cinquantaine de tableaux qui apparaissent comme autant de portraits sensibles et émouvants de la solitude, de l’attente, de l’ennui. Il n’y a aucune stigmatisation, rien de véritablement scabreux. Il ne dénonce pas, il explore les comportements humains.

Les deux amies (1895). Peinture à l’essence, Musée d’Orsay

 

Elles sont allongées sur un grand lit jaune parsemé de pétales blancs qui déjà se fanent. Que se disent-elles ? Vont-elles faire l’amour ? Est-ce une pause entre deux clients ?

On voit la moue sur le visage, les yeux baissés, la lassitude, la nostalgie peut-être.

 

Jane Avril dansant (1892) huile sur carton, Musée d’Orsay

Yvette Guilbert (1894) chantant Linger, Longer, Loo, peinture à l’essence sur papier – Moscou, musée Pouchkine

A gauche :

Jane, internée à 15 ans à la Salpetrière, est sauvée par la danse. On la surnomme Fil de soie, tant elle est mince. Ses jambes fougueuses, gainées de noir laissent Henri médusé. Ses jambes qui jaillissent des jupons conduisent le chahut…aujourd’hui french cancan.

A droite :

Yvette dut gagner très jeune sa vie, comme couturière, puis vendeuse au Printemps.  Elle fait d’abord du théâtre, avec un inconnu, appelé à devenir célèbre, Firmin Gémier. Puis elle se lance dans la chanson. De son physique ingrat, elle tire le meilleur parti : crête rousse, plumet de satin vert et longs gants noirs. Elle a d’abord un répertoire de faubourienne qui convient bien à sa gouaille, avec des textes riches en sous entendus. Madame Arthur est l’histoire d’une lorette (femme légère) écrite pour elle par Paul de Kock Elle évolue ensuite vers un répertoire dédié aux poètes célèbres tels Verlaine, Baudelaire, etc.

 

Femme qui tire son bas (1894). Musée d’Orsay

La Goulue entrant au Moulin Rouge (1891. Peinture à l’essence sur carton. Musée d’Art Moderne, New York

A gauche :

Les bas noirs fascinent Henri. Ici, vraisemblablement, une mère maquerelle qui observe une de ses filles. Vêtue d’une robe vert pâle (couleur fréquente) ses traits aigus sont effrayants. Les yeux des deux femmes sont des fentes vides, leur bouche, une écorchure humide.

A droite :

Boulimique et vulgaire, mais d’une irrésistible vitalité, le chignon juché sur sa tête comme une mascotte, elle fait le grand écart comme nulle autre.

 

Au salon rue des Moulins (1984). Fusain et huile sur toile. Albi, musée Toulouse-Lautrec

 

C’est le tableau le plus complexe et le plus élaboré de ceux que Toulouse-Lautrec situe dans les maisons de tolérance parisiennes. Presque tous les critiques crient au scandale et accusent l’artiste de dépravation. Rolande (encore une rousse, encore avec des bas de deuil), est entourée de filles, qui comme elles attendent les clients. Collet monté ou débraillées, toute une panoplie de rouges est mobilisée pour louer la splendeur de leur chair, de leur peau pâle des travailleuses de la nuit. Garance, vermillon, fuschia, lilas, toutes les couleurs d’un bordel sont présentes. On remarquera que l’homme, objet de ces tableaux n’est jamais là. Il n’est qu’absence.

La modernité stylistique du tableau réside dans le sens da l’épure, inspirée par l’esthétique des estampes japonaises, dont il reprend les cadrages serrés qui coupent des pieds, des silhouettes. Le dessin l’emporte sur la couleur. Souvent il laisse apparent le blanc de la toile ou le gris du carton Mais, si Lautrec œuvre au service des artistes, il œuvre aussi au sien propre

S’il assure par ses affiches la carrière d’Yvette Guilbert ou de La Goulue, il assure aussi la sienne, comme avec ses affiches d’Aristide Bruant.

S’il s’enferme dans les maisons closes, il est pourtant un homme de son temps, un moderne, qui observe les changements en cours.

 

► Les affiches tiennent un rôle important dans sa notoriété.

 

Aristide Bruant est l’un des premiers à comprendre et à apprécier le support publicitaire qu’est l’affiche. La technique de production des affiches est moins onéreuse que celle de la peinture et on peut multiplier les images.

 

Aristide Bruant dans son cabaret (1893) affiche, Paris BnF

 

Le café-concert Les Ambassadeurs est situé sur l’avenue des Champs-Élysées. Bruant, célèbre chansonnier de la butte Montmartre y propose un spectacle et pour attirer le public, il demande à Lautrec de réaliser cette affiche. Aristide sera immortalisé avec son large chapeau noir et son écharpe rouge. Tous les touristes de la butte achètent encore aujourd’hui des copies de cette affiche.

Aristide Bruant (1851-1921) est un chanteur célèbre, anarchique et irrespectueux. Il chante pour un public qui l’adule alors qu’il l’insulte : « Bande de branques, z’avez pas assez picolé et m’avez pas assez estropié les escourdes ? Alors foutez le camp, on ferme ». Toulouse-Lautrec est souvent dans la salle et il observe ces bourgeois venus s’encanailler ou ces demi-sels à la redresse… Le texte des chansons est publié dans la revue Le Mirliton, souvent illustré par Lautrec.

 

► Un moderne à la Belle Epoque

 

■  La France fin de siècle est encore massivement rurale et bat le record mondial d’alcoolisme. Les artistes aussi s’adonnent volontiers à l’alcool et Lautrec s’en amuse, lui qui est le premier concerné. Aussi ne résiste-t-il pas « à soutenir » la propagande anti-alcoolisme du gouvernement !

 

La tasse de lait (1897). Lithographie – Collection INHA

 

Ce dessin superbe invite à boire une tasse de lait.

Lautrec écrit en bas de la page « Henri de Toulouse-Lautrec sera flatté si vous voulez bien accepter une tasse de lait, le samedi 15 mai vers 3 heure et demie après midi ».

La vache occupe largement l’espace. A ses pieds un corbeau et Henri qui se caricature en vacher ! Réjouissant !

Étonnez-vous que Picasso soit l’un de ses admirateurs les plus fervents.

 

Suzanne, buveuse gueule de bois (1889) – Albi, musée Toulouse-Lautrec

 

Encore un dessin puissant, qui représente sa maîtresse Suzanne Valadon, qu’il refusa d’épouser. Elle fut un grand peintre et elle engendra un grand peintre, Maurice Utrillo.

 

■  La France à la fin du XIXe s’envole vers les aventures coloniales, se découvre antisémite (avec l’affaire Dreyfus) ou encore méfiante à l’égard des hommes politiques : crise de confiance dans une IIIe République qui a pris en charge la régénérescence du pays vaincu en 1870 mais qui accumule les scandales financiers dont celui de Panama. Toulouse-Lautrec assiste au procès et en croque les acteurs, avec gourmandise.

Aux élections de 1893, les socialistes, bien que divisés, émergent sur la scène politique. Les grèves, les manifestations et les grèves se succèdent puis l’armée intervient à Fourmies, à Carmaux. Il y a des morts. Des bombes explosent à la Chambre des députés en 1893 et 1984.

Dans ce contexte, la Libre parole d’Edouard Drumont instille la haine des « métèques ». En 1893 Lautrec observe une bataille rangée entre « bons Français et Ritals » qui volent le travail national et trimballent une marmaille proliférante.

Il soutiendra Emile Zola, dans le Procès, et Oscar Wilde dans ses démêlés avec la justice en raison de son homosexualité.

 

■ La France est aussi celle qui s’emballe pour les innovations, les premières automobiles, le métro, le vélo, les expositions universelles, dont celle de 1889 à jamais connue pour la tour Eiffel.

Lautrec se passionne pour le cyclisme et n’hésite pas à en faire la réclame en mettant en valeur les sportifs et la vitesse de déplacement.

 

La Chaîne Simpson, 1896. Papier, lithographie couleur. Paris, musée de la Publicité

 

 

L’automobiliste (1898). Collection INHA

 

Encore une caricature irrésistible, celle des conducteurs affublés de peaux de biques.

 

La vie de Henri de Toulouse-Lautrec fut brève, mais il en fit le plus ardent usage.

 

Maryse Verfaillie (novembre 2019)