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Trieste, du déclin à la renaissance ?

La ville de Trieste aujourd’hui. Au premier plan, le Grand Canal construit au XVIIIe siècle qui a permis l’entrée des bateaux au cœur de Trieste. (https://www.lepoint.fr/voyages/trieste-concentre-de-culture-22-03-2011)

 

Situé au pied des Alpes dinariques sur la mer Adriatique, le port de Trieste fut longtemps le principal débouché méditerranéen du Saint-Empire romain germanique puis de l’Empire austro-hongrois. L’histoire complexe de la ville s’explique par une position en Europe au carrefour des influences latine, germanique et slave. La fondation romaine (Tergeste), la rivalité avec Venise, l’installation de nombreux juifs après 1492, l’intégration dans l’Empire des Habsbourg (port franc en 1719), constituent quelques étapes marquantes de cette histoire.

Au XIXe siècle, Trieste connaît un véritable développement économique en même temps qu’un important essor culturel. L’ouverture du canal de Suez (1869) stimule fortement les échanges avec l’Extrême-Orient. James Joyce qui y fait plusieurs longs séjours de 1905 à 1920 joue un rôle essentiel dans la naissance de Trieste comme mythe littéraire en Europe.

Mais comme l’a dit le grand écrivain triestin Claudio Magris :

Trieste a le bonheur et le malheur d’être une ville de frontières : à la fois être un pont pour se rapprocher de l’autre mais aussi une barrière pour l’exclure. » (…) Grand port et marché de l’empire plurinational des Habsbourg, Trieste était une ville provinciale cosmopolite où la bourgeoisie italienne assimilait continument les groupes ethniques et culturels les plus divers : allemands, hongrois, slovène, grecs, levantins, juifs. C’est par le creuset que pénétrait en Italie la culture européenne la plus moderne : Wagner, Ibsen, Joyce, Weiniger, la psychanalyse. »

(C. Magris, Italo Svevo et Trieste, éditions de Centre Georges Pompidou, 1987).

Trieste est une ville-frontière par excellence, située en bordure de l’Europe occidentale. Ce qui avait déjà été remarqué par Chateaubriand qui écrit « le dernier souffle de l’Italie vient expirer sur ce rivage où la barbarie commence. » La concentration des affrontements internationaux sur le littoral adriatique tout au long de l’histoire de la ville témoigne de cette identité de frontières. Les deux guerres mondiales ont provoqué le déclin du port coupé de son hinterland économique. La nouvelle position périphérique et marginale de Trieste, proche du rideau de fer qui a séparé l’Europe pendant plus de quarante ans, explique la place modeste du port actuel. Mais les bouleversements géopolitiques contemporains et la mondialisation croissante sont en train de bouleverser la donne. D’abord, Trieste est désormais voisine de deux pays membres de l’Union européenne (Slovénie, Croatie) avec lesquels les échanges se développent rapidement. Quant à la mondialisation, elle risque de jouer un rôle essentiel qui permettrait à Trieste de retrouver une place commerciale importante en devenant le terminal occidental des « routes maritimes de la soie » planifiées par le géant chinois.

 

Le nouveau terminal portuaire de Trieste en construction, 2017 (https://www.lemonde.fr/international/article/2019/03/20/)

 

D’ici à la fin de l’année, ou au plus tard début 2020, un nouveau terminal va voir le jour au sud du port de Trieste, à deux pas de la frontière slovène. Dans quelques mois, une société chinoise devrait en assurer, au moins partiellement, l’exploitation. Cette perspective, couplée à la volonté de faire de Trieste un des débouchés des « nouvelles routes de la soie » voulues par le président Xi Jinping, a provoqué en Italie – et au-delà – une émotion à la hauteur de l’enjeu. L’accord, négocié depuis plusieurs mois, doit être une des premières annonces concrètes accompagnant la signature d’un mémorandum d’entente entre Rome et Pékin, censé intervenir à l’occasion d’une visite du président chinois en Italie, du 21 au 23 mars.

Lundi 18 mars 2019, Trieste a célébré les 300 ans de l’octroi à la ville, par l’empereur Charles VI de Habsbourg, du statut de port franc, qui lui a assuré un décollage immédiat et deux siècles de prospérité, jusqu’à la première guerre mondiale. Certes, le XXe siècle est passé par là, il a été nettement moins favorable au port adriatique mais, depuis quelques années, Trieste vit à l’heure d’une véritable renaissance. Le nouveau terminal en chantier est le symbole le plus éclatant de cette embellie.

De Pirelli au Milan AC, l’Italie a accueilli ces dernières années de nombreux investissements chinois. Mais avec le projet des « routes de la soie », la perspective est différente, car il est au moins autant question de géopolitique que d’économie.

Malgré les mises en gardes de la Maison Blanche et des partenaires européens de l’Italie, après plusieurs jours de tensions à l’intérieur de la majorité, la Chambre des députés a voté en faveur de l’accord entre Rome et Pékin, mardi, par 282 voix contre 227. « Je ne sais pas dans le détail ce que s’apprête à signer le gouvernement, mais je sais ce qu’il n’y aura pas dans l’accord : il ne s’agit pas d’une prise de contrôle du port par la Chine, assure le président de l’autorité portuaire de Trieste, Zeno D’Agostino. Ici, il y a déjà des sociétés turques, danoises ou hongroises. Le statut des investisseurs chinois ne sera pas différent : le port continue à appartenir au domaine public, et il s’agit uniquement de concessions, qui peuvent toujours être dénoncées. »

(Le Monde, 20-3-2019 https://www.lemonde.fr/international/article/2019/03/20/)

Trieste : du déclin à la renaissance ? En tout cas, la mondialisation croissante n’a pas fini de redistribuer les cartes du jeu mondial. Dans ce contexte, il est devenu impossible de nier le rôle de la géographie dans les choix politiques et les investissements économiques des acteurs planétaires.

Daniel Oster, août 2019