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Urbanités nord-américaines : verticalité/horizontalité

 

(The Avengers, J. Whedon, 2012, USA ; Twixt, F. F. Coppola, 2012, USA)

avengers twixtLa ville nord-américaine, etplus précisément son centre, ledowntown,voilà le site des films de super-héros que Hollywood produit à la chaîne depuis une quinzaine d’années. Spiderman, dans la série de Sam Raimi, gambade sur les toits de New-York, tissant sa toile entre les buildingsde Forest Hills ; Batman vole, chez Christopher Nolan, entre les gratte-ciel d’une Gotham-City aux airs de Chicago ;le milliardaire Tony Stark, alias Iron Man, parcourt les cieux de Los Angeles.

Ces derniers temps, c’est au tour de l’équipe des « Vengeurs »de prévenir, à Manhattan, une incursion extra-terrestre résolument hostile. Ce groupe hétéroclite réunit à l’écran le facétieux Iron Man, les deux justiciers décérébrés Thor – également demi-dieu de son état – et Captain America, ainsi que le monstre vert Hulk, rejoints par quelquesrenforts aux aventures non encore portées à l’écran.

De même que le désert, le canyon et les buttes-témoins ont pu constituer un site de choix pour y mettre en scèneles embuscades d’Indiens ou de bandits du Far West, les gratte-ciels permettent de multiplier les effets : chutes interminables, fenêtres soufflées par dizaines, écroulements de murs, tout y est dans cette dernière livraison, qui propose une sorte de quintessence du genre. Sans compter les courses-poursuites, dont les brusques virages du plan urbain orthogonal dictent le rythme endiablé, soit que le héros tourne brusquement et sème les créatures lancées à ses trousses ou, au contraire, qu’il se trouve soudainement face à elles, soit que le réalisateur – ici Joss Whedon, dont l’expérience dans le film d’animation fait ici des merveilles – joue des angles droits pour multiplier les surgissements inattendus – avec pourtant au passage une sous-exploitation de la 3D qui laisse pantois.

Avec des protagonistes capables de voler, escalader les murs et franchir des distances improbables d’une simple poussée des talons, la verticalité et la géométrie de la ville nord-américaine deviennent des éléments-clés de définition du genre des films de super héros. Car si les pauvres humains ordinaires demeurent réduits, la plupart du temps, à une mobilité à deux dimensions passant par la marche ou la voiture, les Vengeurs volent, sautent, tombent parfois et leur rapport aux lois de la physique ajoute une dimension à leur compétence spatiale, faisant des gratte-ciel des objets non seulement observables mais aussi parcourables, appelant de nouvelles manières de les filmer.

Pour omniprésent qu’il soit, cegéotype constitué par le downtown et sa skylinene constitue toutefois pas la seule représentation sur les écrans de la ville nord-américaine. Lui répond la figure de la small town – par opposition à la big city –, du « patelin »,dont Twin Peaks peut faire office d’idéal-type. C’est dans l’une de ces bourgades, Swan Valley, qu’atterrit Hall Baltimore, auteur d’histoires de sorcières sur le déclin, venu dédicacer son dernier ouvrage dans une quincaillerie, faute d’une librairie à disposition.

Ici, point de foule, point de société mais une « communauté », sur la destinée de laquelle veille un shérif, prompt à repérer les étrangers peu recommandables et les empêcher de mettre en péril la quiétude de ses ouailles : c’est la scène récurrente (Rambo, A History of Violence) où l’officier débonnaire prévient l’intrus, le beatnik, qu’ici, vous savez, on est des good people, qui ne demandent rien d’autre qu’être tranquilles et qui apprécieraient grandement que les étrangers s’abstiennent de venir troubler la paix sociale, en apportant de la ville la modernité ou l’anarchie, celle-ci allant avec celle-là.

Et si la grande ville propose une morphologie favorable au spectaculaire, la petite se prête quant à elle à la rêverie et à la contemplation, le cas échéant au fantastique, ici celui de Hawtorne, inspirateur de Coppola depuis ses jeunes années – voir ou revoirDementia 13 –  et Edgar Poe, qui apparaît dans les rêves de Baltimore pour l’aider à trouver l’inspiration mais aussi à explorer son passé douloureux.

S’il faut bien constater que cettesmall town se trouve désormais résolument connectée au reste du pays par les câbles du web – permettant des discussions hilarantes entre Baltimore et son envahissante femme via Skype – elle n’en demeure pas moins hors du temps au propre comme au figuré – les cadrans du beffroi marquent tous une heure différente. Hors du temps et tourmentée par un passé trouble, que ne cache pas la fausse bonhomie du shérif Bobby LaGrange et que rappellent l’hôtel abandonné et le lac. Lac de l’autre côté duquel de jeunes bikers aux allures de vampires semblent faire peser une incessante menace sur l’ordre établi de Swan Valley.

Comme pour le motorcycle boy et son petit frère dans Rusty James, la moto devient, face à l’isolement de Swan Valley et à son ordre pesant, l’interface mobile vers un possible ailleurs, à la fois spatial – les rivages du Pacifique dans Rusty James, l’autre rive du lac, ce qui n’est pas si mal, dans Twixt – et temporel ou physiologique – l’âge adulte, émancipation de la tutelle patriarcale de la communauté, ici incarnée par un prêtre aussi strict dans son discours que louche dans ses intentions.

Pas de lien, bien sûr, entre la mobilisation de ces deux géotypes presque symétriques et la qualité respective des deux films : comment comparer, de toute façon, le blockbuster édité par Marvel, débordant d’images de synthèse et mené par un casting hors de prix, et l’œuvre pleine de sincérité d’un géant de Hollywood ayant décidé de financer seul ses derniers projets. Leur mise en parallèle permet toutefois de souligner une dualité incontournable de l’espace nord-américain et de ses représentations. Dualitéqui met en regard la ville dense où se jouent – peut-être moins, certes, que dans les centres européens – la diversité sociale et la modernité, et la bourgade où règne un ordre sclérosé, rôdent des fantômes d’un passé qu’on voudrait oublier et, surtout, où les personnages les plus inquiétants ne sont pas forcément ceux qu’on croit.

Manouk Borzakian (Laboratoire Chôros, EPFL)