Date / Heure
Date(s) - 29/01/2014
18:30 - 20:30

Emplacement
Bistrot de Julie

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« Pour une géographie des conflits : le cas du Vietnam », débat animé par F. Fortunel (Univ. Du Maine) et Daniel Weissberg (Toulouse 2 – Le Mirail), le mercredi 29 janvier 2014 à 18h30 au Bistrot de Julie, 4 Allée Paul Feuga 31000 Toulouse (M° Palais de justice).

Présentation

Pour une géographie des conflits au Viêt-nam

Reprenant l’expression que le général De Gaulle a utilisée pour la France, on pourrait dire que « le Viêt-nam s’est construit par l’épée ». Rares sont les Etats dont l’histoire est jalonnée d’autant d’épisodes guerriers, à tel point que les conflits semblent constitutifs de l’affirmation nationale elle-même.Acette histoire guerrière établie dans la longue durée – la formation progressive du territoire national, « Nam Tiên » ou « Marche vers le Sud » a duré plusieurs siècles-, il faudrait ajouter les multiples conflits dynastiques, les oppositions entre principautés rivales, les révoltes paysannes récurrentes et les rébellions antifiscales endémiques. Près d’un siècle de lutte anticoloniale (jusqu’à Dien Bien Phu en 1954), et deux décennies de guerre impliquant les plus grandes puissances prolongent cette histoire tumultueuse. Et pour clore (provisoirement ?) cette énumération il faudrait rappeler les violents affrontements de 1979 avec la Chine, conséquences eux-mêmes d’une invasion du Cambodge, suivie de dix années de présence armée dans ce pays.Cette histoire –pour le coup vraiment « pleine de bruits et de fureur »- explique sans doute que le Vietnam soit aujourd’hui un théâtre de conflictualités multiples dont presque toutes s’enracinent, peu ou prou, dans ces héritages.

A ce stade, il serait commode de distinguer deux types de conflits : les conflits internes et les conflits qui résultent de la place et du rôle que le pays revendique dans son environnement régional. Mais cette distinction serait simpliste : les conflits fonciers liés au développement de l’hévéaculture et d’autres cultures pérennes par exemple s’expliquent largement par l’engagement actif du Vietnam dans la mondialisation depuis l’adoption de la politique d’ouverture et de modernisation (Doi Moi). Acteurs et enjeux sont donc multiples, à la fois endogènes et exogènes. L’ouverture d’un terrain de golf ou l’urbanisation des périphéries urbaines n’opposent pas seulement les paysans chassés de leurs terres et les bureaucrates chargés de leur expropriation au nom de l’intérêt national. Investisseurs singapouriens, grandes firmes transnationales, organisations multilatérales en charge de la coopération sont autant d’acteurs puissants quoique peu visibles. Et toujours, dans le gant du libre marchése glisse la main de fer du parti unique, même si, non sans mal, un embryon de société civile se constitue. Malgré la censure, internet ouvre quelques lucarnes sur le monde. La lutte pour la liberté d’expression et des pratiques religieuses, un combat de tous les jours, n’est jamais gagnée, jamais perdue. Ici ou là, des groupes informels se constituent de façon aléatoire pour dénoncer le bradage des ressources nationales (la bauxite), la corruption ou les bas salaires.

Pour le géographe, les conflits au Vietnam et autour du Vietnam sont difficilement lisibles. La perception et le traitement par les autorités vietnamiennes des revendications chinoises sur les archipels Spratleys et Paracels en offre une parfaite illustration. Si les droits nationaux sont clairement revendiqués dans les instances internationales (de l’ASEAN aux Nations-Unies),cela va de pair avec un contrôle étroit des manifestations intérieures, tolérées ou réprimées selon les circonstances. Ce traitement reflète, entre autres, l’état des rapports de force internes au sein des instances du pouvoir, une perception différenciée des possibles alliances régionales, une conscience claire de la dissymétrie des forces en présence, sans que l’on puisse dire ce qui l’emporte au fil du temps.

D’une façon générale, les conflits au Vietnam seraient sans doute plus faciles à analyser s’ils s’inscrivaient sur des territoires déterminés. Mais ce n’est pas toujours le cas. De même, une typologie des conflits selon leur intensité ou leurs origines est peu efficiente tant sont intriqués les divers plans de conflictualités.Une approche par échelles serait peut-être un pis-aller acceptable. Elle permettrait de distinguer des conflits d’extension locale (conflits fonciers, conflits environnementaux), régionaux (déséquilibres territoriaux, problèmes liés aux mobilités internes), nationaux (statut des autochtonies, affirmation des droits fondamentaux liés à la personne humaine) et des questions internationales (rôle en Asie du Sud-est, relations avec la Chine, place du pays dans la division internationale du travail, etc.).

Mais au-delà de cette énumération –même incomplète-, la diversité des conflits au Vietnam souligne les difficultés du pouvoir en place depuis des décennies à passer d’une légitimité historique, acquise dans la lutte contre « l’étranger » et pour l’unité nationale, à une autre légitimité qui serait assise sur la croissance économique, l’instauration d’un Etat de droit et le progrès social.

Frédéric FORTUNEL et Daniel WEISSBERG