Relire un géographe : André Siegfried (1875-1959)

Relire un géographe : André Siegfried (1875-1959)

Dans un texte daté du 3 mars 1946, André Siegfried écrit[1] : « Trois maîtres ont exercé sur ma formation une influence décisive : Izoulet, mon professeur de philosophie, m’a donné le goût des idées générales ; Seignobos m’a enseigné le réalisme psychologique politique ; Vidal de la Blache m’a fait comprendre, du moins je l’espère, l’esprit profond de la géographie. » En effet, il fut à la fois géographe, historien, sociologue, politiste… Plusieurs disciplines revendiquent d’ailleurs son héritage. Des historiens ont travaillé dans son sillage, tel Paul Bois dans sa thèse sur les paysans de l’Ouest, soutenue en 1960[2]. Pour les professeurs de Sciences Po, notamment François Goguel et Alain Lancelot, il fait partie de leur histoire ; ils ont d’ailleurs baptisé une salle de son nom mais elle a aujourd’hui disparu. Et les géographes ? Ils l’ont longtemps caricaturé, réduisant son oeuvre à une citation d’ailleurs fausse : « le calcaire vote à gauche, le granit à droite ». Ils semblent surtout l’avoir oublié jusqu’aux années 1970. Mais ils se rattrapent ensuite en organisant un colloque à Nantes en mars 1987, puis un autre à la Sorbonne en décembre 1988, avec publication des actes dans les deux cas[3]. Et, beaucoup plus récemment, André-Louis Sanguin, puis Hugh Clout rédigent sa biographie[4]. On trouve en outre des informations sur André Siegfried dans plusieurs dictionnaires[5] et sur des encyclopédies en ligne comme Larousse, Wikipedia

André Siegfried et son maître-livre (source: www.sciencespo.fr)

Un colloque s’est tenu à Cerisy-la-Salle (Manche) en 2013, à l’occasion du centenaire de la parution de son « grand » livre, le Tableau politique de la France de l’Ouest[6] . Mais les communications dépassent nettement le cadre du Tableau ; plusieurs étudient la géopolitique des régions de l’Ouest au vingtième voire au vingt-et-unième siècle tandis que d’autres reviennent sur d’autres aspects de l’oeuvre d’André Siegfried. La publication des actes de ce colloque sous le titre Le Tableau politique de la France de l’Ouest d’André Siegfried. 100 ans après. Héritages et postérités[7] est pour nous l’occasion d’opérer un bref retour sur ce géographe sans chercher à réaliser un compte rendu exhaustif des communications[8].

André Siegfried est un héritier. Son père, Jules Siegfried (1837-1922), est un entrepreneur qui a fait fortune (avec son frère) dans le commerce du coton. Maire du Havre puis député (Républicain de gauche) de la Seine inférieure (aujourd’hui Seine maritime), il est d’une famille protestante et appartient à ce que l’on désigne parfois sous le sigle HSP. A partir de 1913, il habite rue de Courty, petite rue du septième arrondissement débouchant sur le Boulevard Saint-Germain.

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Le héron : petite disputatio sur l’image géographique et l’art

Le dessin du géographe n° 67

Camargue (commune des Saintes-Maries-de-la-Mer, Bouches-du-Rhône) : dans le parc ornithologique du pont de Gau, à l’heure du crépuscule, « le héron au long bec, emmanché d’un long cou » cherche sa pitance à pas comptés dans l’étang. R. Courtot : pastel et encre de chine, 1999 Revue Méditerranée, 105, 2005

 

Ce dessin a été publié dans une revue de Géographie parce que je l’avais proposé avec d’autres à la Rédaction de Méditerranée qui voulait les inclure dans le numéro de la revue qui m’était dédié lors de mon départ à la retraite. A côté de dessins des Calanques de Cassis, de l’embouchure du Guadalquivir, de la montagne Ste-Victoire, de Portofino ou du Vésuve, le lecteur pouvait s’interroger sur la nature « géographique » de ce dessin…Je vais essayer d’y répondre.

Précisons d’abord qu’il s’agit d’un dessin réalisé dans la petite réserve naturelle du pont de Gau, en Camargue, sur le territoire de la commune des Saintes Maries de la Mer, lors d’une excursion avec des amis, qui n’avait qu’un caractère de loisir touristique et non professionnel…Mais, sur le terrain, quand le géographe cesse-t-il vraiment d’être géographe?.

La raison générique du dessin elle-même, le besoin de faire un dessin, est simple : je suis depuis longtemps ce qu’on appellerait aujourd’hui un « carnetier », quelqu’un qui se promène avec, dans sa poche ou sa sacoche, un carnet et des crayons, disons un matériel réduit de dessin. Cela m’est venu au cours de mes recherches de thèse, quand je me suis rendu compte que la photographie n’était pas, sur le terrain géographique, la panacée pour produire des images efficaces vis à vis de la recherche, l’appareil-photo étant une sorte de « ramasse-tout », tandis que le croquis était déjà un début d’analyse et de réflexion sur l’espace observé et dessiné…un autre débat que je ne vais pas développer ici.

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Atlas politique de la France

Jacques Lévy, Atlas politique de la France. Les révolutions silencieuses de la société française, Editions Autrement, 2017, 95 p.

L’atlas politique de Jacques Lévy vient à son heure. Il fait montre d’une curiosité très large et suggère que tout peut faire géographie. Son mérite principal est de rassembler des données que les géographes ne sollicitent ordinairement pas, de les synthétiser et de rechercher dans les scrutins qui viennent de se dérouler des signes de l’émergence de phénomènes nouveaux qui affectent la société française.

Après plusieurs mois de fièvre électorale, marquée par la publication de nombreuses cartes dans les quotidiens et périodiques, rendant compte de la distribution géographique des scrutins et aussi par les nombreuses analyses accompagnant ces cartes, Jacques Lévy propose  de faire le point.

Cet atlas s’inscrit dans une collection très fournie d’atlas publiés chez le même éditeur, collection qui témoigne d’un intérêt soutenu  pour l’expression cartographique appliquée à des thèmes extrêmement variés. Les géographes ne peuvent que se réjouir de cet intérêt et de ces efforts pour le combler.

Le souci cartographique, l’ambition de communiquer par la carte est un besoin ancien, mais qui s’est répandu depuis la dernière décennie dans la presse et l’ensemble des médias. Comment ne pas être surpris  de l’extrême abondance  des cartes offertes au lecteur après chaque épisode de la session électorale que nous venons de vivre.

Les médias demandent à des spécialistes de science politique d’en faire le commentaire, mais de nombreux géographes sont également sollicités, ce qui contribue heureusement à mettre la géographie sur le devant de la scène

Le propos de Jacques Lévy n’est pas de participer à cette diffusion de l’image cartographique, mais de montrer que les résultats des scrutins qui viennent de se dérouler reflètent ce qu’il appelle « les révolutions silencieuses » de la société française. Il s’agit de tirer de la carte électorale un diagnostic.

Ce travail appelle d’abord quelques remarques techniques. La quasi-totalité des cartes est produite  par anamorphose ou si l’on préfère ces cartes sont des cartogrammes. La plus grande partie de ces cartes prend comme base spatiale le département et applique la règle qui consiste à substituer à la surface de l’entité spatiale choisie une valeur qui peut être la population ou les résultats d’un scrutin, soit en valeur absolue soit en valeur relative. Cette méthode suppose que les surfaces attribuées à chaque entité soient déformées considérablement par rapport à la surface réelle et donc que les entités soient difficilement reconnaissables. Survient donc un problème de lecture des cartes : les grandes villes sont reconnaissables, mais les entités de petite taille le sont beaucoup moins.

Le plan de l’ouvrage est parfaitement démonstratif de la voie choisie.

La première partie s’intitule « Portrait de la France mutante ». Je ne suis pas sûr que mutant signifie autre chose que changeant : la mutation a remplacé le changement depuis quelques lustres dans la littérature des sciences sociales. Modification du vocabulaire plutôt que nouveau concept.

Le  premier chapitre décrit  « Le périurbain et l’ascension du Front National. » C’est le fondement de l’interrogation majeure : à quelles particularités sociales correspond la répartition spatiale du vote en faveur du FN. Dans ses développements,  l’auteur emploie un grand nombre de dénominations où le lecteur a du mal à se retrouver entre  le périurbain, les zones hypo-urbaines et l’infra-urbain. Pour une part il s’agit de catégories de l’INSEE et pour une autre part, (le périurbain) de catégories propres à l’auteur.

L’auteur est tout-à-fait fondé à lier le vote FN aux scrutins reliés à la question de l’Europe : en particulier au référendum de 2005 sur la Constitution européenne.

Les cartes donnant les résultats des élections en Grande-Bretagne, Autriche, Finlande sont très éclairantes et Jacques Lévy a eu la bonne idée d’y joindre les votations suisses. Résultat : nous pouvons ainsi déprovincialiser notre réflexion et trouver des correspondances  au-delà de nos frontières. La carte du vote américain aux présidentielles (Trump contre Clinton) vient à l’appui mais demanderait bien sûr de plus amples développements.

A cette réserve près les cartes européennes sont parmi les plus intéressantes du volume.

Le dernier ensemble de ce premier chapitre, au titre énigmatique « L’espace change de place » est à mon sens moins convaincant.

Vient ensuite un chapitre intitulé « Manières d’habiter » où le lecteur  quitte les résultats électoraux pour se mettre en quête d’explications dans le domaine sociologique et dans le domaine économique.

L’auteur abandonne à juste titre la technique des anamorphoses pour cartographier le prix du sol habitable en 2017. C’est une des cartes les plus importantes, car elle témoigne d’inégalités fondamentales de notre société, inégalité des patrimoines plus encore que des revenus. Inégalité qui détermine en partie les choix de résidence. Une bonne réflexion nourrit cette question des choix de résidence. Choisit-on vraiment ?

Il convient de la rapprocher d’une carte de la capacité financière d’accès au  sol (p.44)

Il y a à mon sens moins d’explications claires dans la taille moyenne des ménages  et moins encore dans les naissances hors mariage. Même remarque avec la possession d’une ou plusieurs voitures.

Le mode de garde des enfants est éclairant, mais nécessiterait d’être affiné. Il me semble ici que les cartes à l’échelle nationale n’apportent pas de réponse convaincante.

A ce stade de la lecture, voici quelques exemples parmi les plus caractéristiques.

La carte de la répartition des ouvriers est difficile à analyser sans prendre  en compte les évolutions des autres secteurs de la population active : oui, les ouvriers l’emportent dans beaucoup de campagnes, parce que l’emploi agricole est devenu marginal et parce que dans ces campagnes, les services du secteur tertiaire sont limités. Des cartes bien venues viennent nous en persuader.

Plus inattendue est la carte de l’économie créative (p.54), notion que Lévy lui-même qualifie de critiquée, mais stimulante.

A partir du chapitre « Développement et justice », l’atlas part dans des directions inattendues et il n’est pas toujours sûr que la carte fournie soit une source d’information suffisante. Que tirer par exemple des cartes des « flux paradoxaux » ou l’on voit la localisation des hypermarchés, des restaurants, des pharmacies, des salons de coiffure ? Même remarque pour ce qui est intitulé « L’enjeu écologique ». Certaines cartes posent un problème de fiabilité. Telle la carte de la page 63 intitulée « les liens entre espaces locaux dans le Centre-Est ». Sans doute s’agit-il d’une carte fondée sur des données de la DATAR. Mais comment expliquer  l’absence de liens entre Mâcon et Lyon? Est-ce simplement parce qu’on ne considère que les liens intérieurs à chaque région et que Lyon et Mâcon appartiennent à deux régions différentes?

La réponse est peut-être donnée par Jacques Lévy lui-même qui souligne que  « produire des typologies est toujours destructeur de singularités » (p.54). On ne saurait mieux dire.

Au-delà du livre de Jacques Lévy, dont les mérites sont grands, apparaissent ici les fondements d’un débat qui se poursuit depuis quelques années, à la suite de divers  travaux dont ceux de Christophe Guilluy : Fractures françaises en 2010, puis Le crépuscule de la France d’en haut en 2016)

Ce débat est réapparu à la faveur des élections de 2017. Dans le même organe de presse, « Le Monde », sont publiés le 27 avril sous le titre « Deux France face à face» des papiers de Hervé Le Bras, Jacques Lévy, Christophe Guilluy, Béatrice Giblin, puis le lendemain, le 28-04-2017  un autre article, signé de Frédéric Gilli,  qui en prend le contrepied : « Non, il n’y a pas deux France qui s’opposent».

Ce débat confronte la légitimité de la généralisation en sciences sociales, position qui est celle aussi bien de Jacques Lévy que de Christophe Guilluy au souci de coller au plus près au terrain qui est celui des universitaires ou chercheurs qui reprocheraient volontiers aux premiers  une certaine désinvolture par rapport à la complexité des situations locales. Dans ce débat, l’Atlas politique de la France apporte sa très utile contribution, mais il est loin de le clore. Gageons que les « révolutions silencieuses » vont encore faire couler beaucoup d’encre.

Michel Sivignon 13 juillet 2017

 

L’atlas de Beautemps-Beaupré et les vues de côtes de l’expédition Bruny d’Entrecasteaux

Le dessin du géographe n° 66

 

Vues de différentes parties de la terre d’Anthony van Diemen (la Tasmanie)
Planche 10 Atlas du voyage de Bruny-Dentrecasteaux, C.F. Beautemps-Beaupré
Fonds Bibliothèque Méjanes Aix-en-Provence C 9056

Ce fut un choc esthétique lorsque j’ouvris, dans la section patrimoine de la bibliothèque Méjanes à Aix en Provence, l’atlas de Beautemps-Beaupré publié au retour de l’expédition de Bruny d’Entrecasteaux et dont la page de titre porte :

Atlas du voyage de Bruny-Dentrecasteaux,
Contre-amiral de France,
Commandant es Frégates la Recherche et l’Espérance,
Fait par ordre du Gouvernement en 1791, 1792 et 1793,
Publié par ordre de sa majesté l’Empereur et Roi,
Sous le Ministère de son excellence l’e vice-amiral Decrès,
Par C.F. Beautemps-Beaupré,
Hydrographe, Sous-chef du Dépôt général des cartes et plans de la Marine et des Colonies,
A Paris, M.DCCC.VII.

J’y trouvai les formidables dessins de la côte de Tasmanie par Piron, peintre de l’expédition de Bruny d’Entrecasteaux, contre-amiral de Louis XVI, parti en 1791 a la recherche de La Pérouse disparu dans le Pacifique. Cet ouvrage, édité sur un papier à dessin au format grand colombier  (90 x 60 cm) présente dans ses planches de cartes 4 planches de vues de côtes, dont celle qui est présentée ici (la 10e) et qui comporte 4 paysages panoramiques de « Vues de différentes parties de la terre d’Anthony van Diemen (la Tasmanie) tirées des cahiers de l’ingénieur hydrographe Beautemps-Beaupré». Arrêtons-nous sur les 3e et 4e dessins, qui représentent la petite île de Tasman et le cap Pillar, qui se trouvent au sud-est de la baie de Port-Arthur. Les orgues de dolérite confèrent aux falaises de ces deux sites des formes rocheuses verticales qui dominent l’océan de près de deux cent mètres de haut, souvent ponctuées de chandelles de pierre avancées en sentinelles dans la mer. Beaucoup d’autres sites de la côte sud-orientale de l’île présentent les mêmes caractères, puisque toute cette région est constituée d’épanchements doléritiques de l’ère secondaire. Le dessin est d’une grande précision tout en montrant la massivité de ces tables rocheuses qui se dressent brutalement aux yeux du navigateur ; et le graveur a souligné la géométrie de ces orgues, comme la rudesse et l’austérité de ces formes monumentales dans l’atmosphère des quarantièmes  parallèles de l’hémisphère sud.

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Un dessin systémique dans la géographie de Anton van der Wyngaerde : Zahara des thons

Le dessin du géographe n° 65

Fig.1: El amadraba de Zahara, Anton van der Wyngaerde, 1565, 153 x 53,5 cm (papier, plume et lavis sepia), Vienne, Osterreichische Nationalbibliotek.

(La taille du dessin oblige ici à le présenter en 2 parties, la partie supérieure venant à gauche de la partie inférieure)

Ce dessin de belle taille a pour sujet la amadraba de Zahara. D’après le dictionnaire de la langue espagnole, ce terme désigne à la fois :

– le lieu de la pêche aux thons et l’endroit où ils sont préparés après la capture,

– le filet et/ou le cercle de filets qui servent à leur capture,

– la saison de pêche.

L’auteur y a porté de nombreuses indications manuscrites de lieux, d’actifs et d’activités, ainsi qu’une grande légende explicitant des lettres inscrites dans l’image, faite de 2 listes des mêmes lettres (ce qui ne simplifie pas leur identification) , mais de taille différente:

  • Celle de gauche concerne les lieux et les sites géographiques :

A La tour de Mecca (Meca)

B Cap de Trafalgar

C Cap du Sportel (Espartel) , il y a 7 lieux jusqu’au cap de Trafalgar terre du duc (de Medina Sidonia) et jusqu’au Détroit ( ?)

D Alcasar segar (Tanger ?)

E Château de Barbate

F Rio de Barbate (qui vient d’Alcala)

G Salines

H Cap de Plata

K Tour de la tollar ( de l’atalaya = tour de guet) d’où les thons sont observés

+ 5 lieues de mer depuis la almadraba de Zahara jusqu’à Cera Sagar (Tanger ?)

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Géographie et pédagogie dans les préaux des écoles

Dessin du Géographe n° 64

 

Jean Julien (1888-1974) : Marseille, le port de commerce
Esquisse pour le préau, école de garçons, rue Saint-Martin, Paris, 3e
1933, huile sur toile

Cette aquarelle a été présentée par le peintre Jean Julien au concours, lancé par le Ministère de l’Instruction Publique, pour la décoration du préau d’une école de garçons de la rue Saint-Martin à Paris dans les années 1930. Je n’ai pas retrouvé de notice bibliographique concernant cet artiste et ignore presque tout de son parcours professionnel, sauf qu’il a travaillé pour la commande publique (tableaux à la mairie de St-Ouen), qu’il a voyagé en France méditerranéenne et en Afrique du Nord, et qu’il a créé des affiches pour le tourisme dans l’entre-deux-guerres.

Son aquarelle représente le vieux port de Marseille vu depuis le quai de la Mairie (ou aujourd’hui quai du Port  ). Le quai de Rive neuve est donc au second plan, et la colline de Notre-Dame-de-la-Garde ferme l’horizon sud du bassin.

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A propos des finisterres et sutures du globe

Jacques Bethemont, géographe, un ami très cher vient de nous quitter. Il avait fourni aux Cafés Géographiques un texte mis en ligne le 6 mars 2006 avec le titre « La grive de Montboissier » http://cafe-geo.net/wp-content/uploads/grive-montboissier.pdf . C’était, disait-il, sorti de ses « tiroirs », le récit d’une visite du château de Montboissier ou du moins de ce qu’il en reste, à la suite d’une relecture du Chateaubriand des Mémoires d’Outre-Tombe. Châteaubriand y avait vécu.

Avec « Les finisterres et les sutures du globe» Jacques Bethemont nous propose ici une réflexion géographique, sous la forme d’un récit de voyage aux Etats-Unis en 1989.Il publia, la même année avec Jean-Michel Breuil « Les Etats-Unis, une géographie régionale » (Masson 300p.), puis en 1991 chez le même éditeur « Les Etats-Unis, une géographie thématique ».

Finisterres et sutures du globe

Finisterre, mot ambigu puisqu’à la fin de la terre répond l’ouverture sur la mer, c’est-à-dire sur une multitude de routes. Sans doute en allait-il autrement lorsque la terre était plate et que la mer n’ouvrait que sur l’infini ou le vide. La fin de la terre coïncidait alors avec le bout du monde et cela laissait place à bien des spéculations dans l’Occident du Vieux Monde, surtout si ce finisterre était borné par une île au-delà de l’île. Au large de Mull, la petite île de Iona abrite encore les tombeaux des défunts rois celtes dont les âmes étaient parties vers le large. Dans l’Ouest de l’Irlande, parmi les moines de l’Abbaye de Ballinskelligs, de rares cénobites gagnaient plus au large l’île de Skellig pour méditer dans des cellules exposées aux grands vents et aux tempêtes. Sur la fine pointe de l’île, ils avaient même sculpté des sièges de pierre à l’aplomb de la falaise. Quel était leur vertige ? Faisaient-ils face à l’infini divin ou au néant ?

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Emilienne, 1917. Itinéraire d’une jeune Française réfugiée de la Première guerre  mondiale 

Claudie Lefrère-Chantre, Emilienne, 1917. Itinéraire d’une jeune Française réfugiée de la Première guerre mondiale, Editions Fauves, 2017, 255 pages, 20 €.

Les Français aiment les commémorations historiques. Depuis 2014, la Grande Guerre suscite un intérêt considérable qui se traduit par des manifestations de toutes sortes, des initiatives publiques et privées, des colloques, des publications, etc. Le battage médiatique autour de la commémoration du centenaire de la guerre de 14-18 est soutenu par une véritable déferlante de livres sur la première guerre mondiale, une guerre toujours présente dans la plupart des familles françaises. Dans la production considérable orchestrée par les éditeurs, les sujets « classiques » sont bien sûr abordés mais d’autres questions, bien moins connues, profitent de ce coup de projecteur conjoncturel. Parmi ces derniers sujets, celui des réfugiés français pendant la guerre vient d’être illustré par un livre instructif et passionnant, émouvant même lorsqu’il s’insinue dans la chair et l’esprit de son « héroïne », Emilienne Richard. En février 1917, cette jeune fille lorraine de quinze ans doit obéir à l’ordre de l’occupant allemand qui la contraint à quitter son village de la Woëvre pour un long périple à travers l’Allemagne et la Suisse la menant à Villars-du-Var, un autre village situé à l’autre bout de la France, où elle va vivre la fin de la guerre et quelques années de plus jusqu’en 1923.

L’esprit géographique d’un livre d’histoire

L’auteur – petite-fille d’Emilienne – a bénéficié du journal tenu par la jeune fille sur un cahier d’école entre février 1917 et juillet 1922, seize pages au total dont six seulement consacrées à la période de la guerre. Deux photos de classe d’Emilienne ont déclenché le projet d’écriture, accompagné par des déplacements et des recherches sur les lieux même de l’odyssée, et finalement mené à bien au titre de la mémoire et de la transmission.

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La Pologne face aux enjeux de mémoire

Le nouveau Musée de la Seconde Guerre mondiale inauguré à Gdansk (Pologne) en janvier 2017 (AFP PHOTO / Wojtek RADWANSKI/ www.huffingtonpost.fr)

A plus d’un an du centenaire de l’indépendance de la Pologne (proclamée le 11 novembre 1918), le gouvernement nationaliste du parti Droit et Justice (PiS) de Jaroslaw Kaczynski, au pouvoir depuis novembre 2015, entend profiter de l’occasion pour imposer sa vision de l’histoire et exploiter à son profit le sentiment patriotique des Polonais. La controverse née autour du nouveau Musée de la Seconde Guerre mondiale, construit à grands frais à Gdansk, illustre les enjeux politiques autour des questions de mémoire. Depuis la chute du communisme en 1989, la Pologne regarde son passé avec un immense intérêt ce dont témoigne par exemple, la prolifération des lieux de mémoire et des musées à visée mémorielle[1].

La question des relations judéo-polonaises

Après 1945, les nouvelles autorités polonaises sont amenées, pour légitimer leur pouvoir, à insister sur les souffrances de la nation polonaise tandis que le sort des Juifs pendant la guerre est occulté pour l’essentiel. C’est seulement dans les années 1980 qu’un débat public est engagé sur la responsabilité des Polonais à l’égard de leurs concitoyens juifs pendant la guerre. La diffusion d’extraits de Shoah, le film de Claude Lanzmann, à la télévision polonaise en 1985, contribue à l’émergence de ce débat. Mais il faut attendre la parution, en 2001, du livre de l’historien américain d’origine polonaise, Jan Tomasz Gross, Les voisins. Un pogrom en Pologne, 10 juillet 1941[2], pour donner toute son ampleur au débat national. Le thème juif occupe désormais une place essentielle, suscitant nombre d’investigations scientifiques et un déploiement mémoriel multiforme qui culmine avec l’édification du Musée d’Histoire des Juifs de Pologne, inauguré en 2014 à l’emplacement même de l’ancien ghetto de Varsovie.

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Paris Haussmann. Modèle de ville

Exposition du 31 janvier 2017 au 7 mai 2017
Paris, Pavillon de l’Arsenal

 

L’Arsenal ne présente pas une énième exposition sur l’histoire de l’urbanisme parisien ni sur les travaux du célèbre préfet qui donnèrent un cadre prestigieux à la « fête impériale ». Rien de pittoresque ou d’immédiatement attractif. Pas de tableaux de Caillebotte sur le quartier Saint-Lazare, ni d’extraits du Pot-Bouille de Zola. C’est une présentation austère de quelques archives mais surtout de dessins d’architectes et de plans accompagnés de photos contemporaines de grandes perspectives et de façades d’immeubles.

Ce qui rend passionnante la visite, c’est la problématique choisie par les commissaires : les choix urbanistiques d’ Haussmann (préfet de la Seine de 1853 à 1870) constituent-ils des modèles pour la ville d’aujourd’hui et de demain ? Le titre prend alors tout son sens. Haussmann est-il un inspirateur pour les concepteurs de la smart city, équilibrée, globale et connectée ? Il semble que oui.

Qu’est-ce qu’une ville ? Un ensemble de pleins (le bâti) et de vides (voies, cours etparcs). C’est du rapport entre ces deux éléments que résultent son harmonie et le bien-être de ses habitants.

Quelle est l’originalité de Paris parmi les principales métropoles mondiales ? Sa densité : 20 000 hab/km². Quelques maquettes permettent la comparaison avec New-York, Londres, Brasilia, Amsterdam, Shangaï… , toutes moins denses. Pourtant cette forte densité est bien acceptée. Y vivre y est  moins oppressant que dans les espaces ponctués de tours et de de barres, moins denses.

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