Olivier Truc, Le cartographe des Indes boréales

Olivier Truc, Le cartographe des Indes boréales, Paris, Métailié, 2019.

Olivier Truc est venu récemment à l’Institut de géographie pour nous parler des Sami aujourd’hui et de leur intégration dans les sociétés d’Europe du nord (voir le compte rendu de Claudie Chantre). Son dernier roman évoque le temps (XVIIème siècle) de leurs premiers contacts avec la Couronne suédoise.

D’abord un titre. Un titre poétique qui renvoie à l’imaginaire de ces hommes du début du XVIIème siècle qui voulaient découvrir le monde et en extraire les richesses symboliques et matérielles. Ne pouvant s’installer durablement ni dans les Indes orientales, ni dans les Indes occidentales, les Suédois ont choisi d’établir leur souveraineté sur les terres du Grand Nord, les terres boréales.

Sous le titre de couverture, une baleine s’acharne, telle Moby Dick, à renverser une chaloupe de marins accrochés à leur rame pour sauvegarder leur vie. C’est à ce monde de baleiniers qu’appartient le héros du roman, Izko.

Monde arctique, ambitions politiques suédoises, chasse à la baleine, société lapone, fanatisme religieux… tels sont quelques-uns des domaines où Izko, évolue avec courage et intelligence. Il nous emmène de Saint-Jean-de-Luz au sud du Portugal et de Stockholm à la mer de Barents, du palais royal aux tentes de Laponie.

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L’Europe au miroir de sa démographie

La démographie a la réputation d’une science aride faisant la part belle aux statistiques. Pourtant, derrière les chiffres et les mots des démographes (fécondité, natalité, espérance de vie, mortalité…) se révèlent des aspects essentiels de l’histoire des territoires et du comportement des populations. On le voit clairement à la lecture des données démographiques du continent européen.

Les trois dernières décennies témoignent d’un véritable bouleversement démographique en Europe. Sa population n’augmente plus globalement depuis 1993 et devrait lentement décroître dans quelques années, comme on l’observe déjà dans de nombreux pays. Rappelons que la population européenne représentait le quart de la population mondiale en 1900. Malgré un gain de 180 millions d’habitants entre 1950 et 2000, elle n’en représente plus aujourd’hui qu’environ 10%. Cette évolution globale masque une fracture démographique entre l’Ouest et l’Est qui se creuse toujours davantage depuis la chute du mur de Berlin en 1989. Pourtant les années 1950 à 1970 ont été marquées par une forte convergence démographique entre les deux parties du continent : en 1950, l’Est avait 60 millions d’habitants de moins que l’Ouest ; en 1989, l’Est n’en avait plus que 30 millions de moins. Mais le paysage démographique est bouleversé depuis 1989 avec l’achèvement de la transition démographique et surtout avec la transition économique et sociale des anciens pays communistes.

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Emmanuel RUBEN, Sur la route du Danube

Emmanuel Ruben, Sur la route du Danube, Éditions Rivages, 2019

D’abord, il faut dire que c’est un excellent livre et que je l’ai, pour ma part, lu de bout en bout comme une nécessité, comme une urgence. Pour voir ce qui va se passer au chapitre suivant. Pour son style aussi, mélange de termes précis empruntés à la géographie physique et de l’argot tout-à-fait contemporain. Et aussi parce que je me retrouve dans cette Europe centrale et orientale où j’ai finalement passé beaucoup de temps.

Il y a plusieurs manières d’aborder cet ouvrage, parce qu’il y a plusieurs livres dans un.

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Armand Frémont, un grand géographe français

 

Armand Frémont lors d’une conférence à la médiathèque de Coutances (Source: Ouest France, 6 octobre 2015)

 

Armand Frémont, qui vient de nous quitter aura marqué la géographie contemporaine de langue française.

Il fut d’abord et très profondément attaché à sa Normandie natale. Attaché en particulier à la ville du Havre et à ce village de l’Eure, Francheville, où avec Monique, sa femme, ils ont passé beaucoup de temps, ces dernières années.

Sans doute beaucoup de géographes ont-ils eu un parcours similaire qui consiste à suivre une veine régionale : pourquoi ne pas exploiter une connaissance intime d’une société inscrite dans votre terre d’origine et en faire un objet d’étude ? Cette démarche était encouragée par l’orientation de la géographie vers les études régionales, depuis les premiers développements de la géographie scientifique, au XXe siècle.

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Les nouvelles routes de l’entre-soi(e)

Sophie Boisseau du Rocher et Emmanuel Dubois de Prisque, « La Chine e(s)t le monde. Essai sur la sino-mondialisation », Éditions Odile Jacob, janvier 2019

 

Sophie Boisseau du Rocher, chercheur associé au Centre Asie de l’IFRI et d’Emmanuel Dubois de Prisque, chercheur associé à l’Institut Thomas More et corédacteur en chef de la revue Monde chinois-nouvelle Asie sont les auteurs du passionnant « La Chine e(s)t le monde. Essai sur la sino-mondialisation », publié en janvier 2019 aux éditions Odile Jacob.

Dans le chapitre 3, les auteurs se livrent à une réflexion sur les Routes de la soie, cette proposition chinoise d’une nouvelle organisation de l’espace mondial. Il s’agit de créer de nouvelles connectivités entre la Chine et le monde pour un budget annoncé de 1 000 milliards de dollars.

Ce projet répond d’abord à une urgence économique. A son arrivée au pouvoir en 2013, Xi Jinping cherche à maintenir un taux de croissance jugé nécessaire à la paix sociale et à la stabilité politique. La Chine qui dispose d’une capacité financière considérable doit résorber ses surcapacités industrielles. Elle va chercher à l’extérieur les points de croissance indispensables à sa stabilité et à la légitimité du Parti. Le projet Routes de la soie permet aussi de réduire les déséquilibres territoriaux persistants (désenclavement et contrôle du Grand Ouest chinois).

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Jean-François TROIN, « Carnets de géographie anecdotique, ce que les géographes ne disent pas », Editions Petra, 2018

Jean-François TROIN, Carnets de géographie anecdotique, ce que les géographes ne disent pas, Editions Petra, 2018

 

Jean-François Troin publie ses carnets de géographie anecdotique.

Il se défend de vouloir de façon déguisée nous offrir ses souvenirs. Son ambition est de mettre au grand jour « ce que les géographes ne disent pas » ou plutôt ce qu’ils n’écrivent pas ou encore ce que parfois ils écrivent mais gardent dans leurs tiroirs.

J.-F. Troin assume le fait d’avoir vidé ses tiroirs. On empile dans les tiroirs le contenu de ses poches. Exactement ce que se gardent de faire les géographes soucieux de bienséance scientifique. Ce faisant il prend un risque, celui de trouver des objets d’intérêt inégal, mais il offre au lecteur la possibilité de choisir, de feuilleter ce livre un peu comme un dictionnaire.

Le propos rejoint ce que nous avait dit Paul Pélissier à Nanterre. Il évoquait les années passées au Sénégal dans l’étude de la vie paysanne. Les expériences acquises sur le terrain de recherche, le temps passé dans les villages sérères aboutissaient à un travail raboté au format académique. Paul Pélissier demandait : « Qu’est-ce qu’on fait avec les copeaux ? » En un sens J.-F. Troin s’efforce de répondre à cette question.

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Henry JACOLIN, « L’ambassadeur et le siège, Sarajevo 1993-1995 », Paris, Fauves Éditions, 2018.

Henry JACOLIN, L’ambassadeur et le siège, Sarajevo 1993-1995, Paris, Fauves Éditions, 2018.

 

 

Assiéger une ville fait partie des actions militaires dans toutes les guerres que les hommes se livrent depuis des millénaires. De Troie à Leningrad, les sièges prennent en otages des populations civiles que l’on espère détruire par la faim et le découragement. Plus proche de nous dans le temps et dans l’espace – à quelques centaines de kilomètres des rues bien achalandées de Milan et de Vienne -, le siège de Sarajevo a isolé près de 400 000 habitants du reste du monde entre avril 1992 et décembre 1995.

C’est cette expérience que nous raconte Henry Jacolin, ambassadeur de France dans la ville martyre, expérience vécue à double titre, en tant que victime –le plus souvent sans ravitaillement, ni gaz, ni électricité et sous la menace des snipers – et en tant qu’acteur – ambassadeur de France négociant sans relâche avec toutes les parties en présence -. Des Fidji où il représentait auparavant la France à la Bosnie-Herzégovine, la transition est brutale. Non seulement l’hiver est rigoureux dans la montagne balkanique, surtout sans chauffage, mais les conditions matérielles sont telles que les autres diplomates ont préféré exercer leur fonction en-dehors du pays en guerre.

L’ouvrage nous apporte une analyse de la situation politique et militaire du conflit, montrant l’affrontement des communautés et des idéologies, telle que peut la faire un témoin soucieux d’informer le plus exactement possible son gouvernement. Il livre aussi ses impressions personnelles sur les personnes qu’il rencontre mais aussi sur les souffrances du quotidien.

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Le Louvre Abu Dhabi – Pouvoir des signes et signe du pouvoir

Le Louvre Abu Dhabi

 

Nombreuses sont les raisons qui nous incitent à visiter des musées : découvrir le passé, admirer de l’art, être témoin de la puissance du génie ou encore simplement s’ouvrir l’esprit.

Nombreuses sont les raisons qui poussent « les élites politico-économiques » à construire des musées !

Pouvoir des signes ou signes du pouvoir, dans ce Moyen Orient compliqué, un musée exceptionnel vient de sortir des sables du désert, dans une région géopolitiquement mouvementée et fascinante.

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L’atlas des Frontières

L’atlas des frontières
Murs, Conflits, Migrations.
Bruno Tertrais, Delphine Papin, Xemartin Laborde, Editions Les Arènes, 2016

Trois auteurs ont additionné leurs talents pour réaliser cet ouvrage.

Le texte est de Bruno Tertrais, Maître en recherches stratégiques, auteur de plusieurs ouvrages et couronné par le prix Vauban, pour l’ensemble de son œuvre en 2010.

C’est Delphine Papin, qui a conçu les très nombreuses cartes de cet atlas. Elle dirige le service infographie au journal Le Monde. Elle est aussi membre du comité de rédaction de la revue Hérodote. C’est enfin une fidèle de l’association Les Cafés géographiques, pour laquelle elle a réalisé un voyage à Londres il y a quelques années, et plus récemment une demi-journée dans les locaux du Monde pour nous parler de son métier de cartographe.

La réalisation des cartes revient à Xemartin Laborde, cartographe géomaticien qui collabore entre autres au journal Le Monde, aux revues Autrement et Hérodote.

L’ouvrage, est d’un format peu courant, puisque c’est un rectangle au format A4, qui a l’avantage de pouvoir présenter des cartes de très grandes taille, présentées en double page.

Il s’ouvre sur une première page de citations, qui constitue un cocktail jubilatoire !

En riposte au slogan de Mai 1968 (les frontières, on s’en fout) Donald Trump affirme « les gens veulent des frontières ». Sont également cités, Lord Curzon, Vladimir Poutine, Victor Hugo, Samuel Huntington ou Daech (« si Dieu le veut… nous effacerons toutes les frontières »).

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Amour et colère de Roland Castro pour le Grand Paris

Dans une récente intervention à la Fondation Jean Jaurès, Roland Castro a usé de toute sa fougue pour dévoiler quelques points forts du rapport qu’il a remis au président de la République, il y a quelques mois, sur le projet du Grand Paris. Tout l’humanisme de ce texte est contenu dans son joli titre à la Prévert : « Du Grand Paris à Paris en grand ».[1]

Pour l’architecte passionné qui se définit comme « un artiste égaré en politique urbaine », la dernière pensée urbaine est celle des Jauressiens, telle qu’elle s’est exprimée lors du Front Populaire, dans les cités-jardins par exemple. A la situation dégradée actuelle de la métropole parisienne, il donne deux raisons principales.

La première repose sur un réquisitoire sévère contre Le Corbusier, architecte génial mais « penseur assassin », dont la Charte d’Athènes qui instaure un zonage de la ville entre quatre fonctions (habiter/travailler/recréer/circuler), est baptisée « totalitaire ».

La seconde tient à la suppression du département de la Seine en 1964, qui casse le système permettant une sorte d’unité entre communes pauvres et communes riches. Cette fois c’est la pensée technocratique de Paul Delouvrier, promoteur des villes nouvelles oublieuses de la géographie, qui est accusée.

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