Présentation par Olivier MILHAUD, Maître de Conférence en géographie, Sorbonne Université. Ce Café Géo a eu lieu le mercredi 13 février 2019 à la Brasserie des Cordeliers à Albi à partir de 18h30.

 

Présentation problématique :

Peut-on réinsérer quelqu’un dans la société en le coupant de ses semblables, en l’éloignant de la société, en le précipitant dans un espace radicalement autre ? A priori, c’est un pari géographique impossible. C’est pourtant ce que cherche à faire l’institution carcérale. La prison est depuis la Révolution française chargée de punir et d’amender, mais aussi de dissuader et de neutraliser, d’instruire et de soigner ; on lui demande même depuis peu de déradicaliser. Comment assurer tant de missions en recevant précisément ceux que le milieu familial, l’école, le marché de l’emploi, ou le tissu social n’ont pas su intégrer ?

Les prisons, longtemps attenantes aux tribunaux de centre-ville, tendent à être implantées de plus en plus dans le périurbain. C’est assurément sources de contraintes pour les proches de détenus, pour les avocats, les personnels et les bénévoles intervenant en détention, et cet éloignement plonge symboliquement dans l’oubli une bonne partie des quelques 200 établissements pénitentiaires français. Les distances s’accroissent architecturalement. Entre les murs, tout semble reposer sur la séparation et la partition : séparation entre le dedans et le dehors, entre bâtiments, entre étages, entre cellules. Comme le rappellent les personnels pénitentiaires, il y a un objectif de réinsertion mais un impératif de sécurité. Et ce principe sécuritaire séparatif se traduit chez les personnes détenues par tout un usage habile de l’espace, pour sortir de la cellule et mieux passer le temps.

Ce café géo explorera toute la géographie interne d’une prison.

Eléments de la présentation

Olivier Milhaud a effectué une thèse de géographie sur les prisons (« Séparer et punir, une géographie des prisons françaises », publiée en 2017 chez CNRS Editions). Elle a été dirigée par Guy Di Méo. L’axe principal d’approche reste géographique, et non historique ou sociologique. Le début de sa réflexion porte sur l’idée d’espace : si l’amende punit par une restriction financière, la peine de prison est destinée à réduire l’espace accessible à l’individu, en plus de l’obliger à vivre dans un lieu cloisonné et destiné à recevoir d’autres individus privés de liberté. L’intervenant souligne donc le paradoxe géographique : en emprisonnant l’individu, il est censé se réinsérer dans la société après sa peine.

Les « stratégies géographiques » pour priver l’individu de sa liberté sont diverses : bracelet électronique, le bannissement (qui n’existe plus dans le droit français), les interdictions de stade… On peut également dresser une typologie des prisons françaises : maisons d’arrêt (prévues pour les prévenus, avant leur jugement, les courtes peines ou en toute fin de peine), centres de semi-liberté (où l’individu peut partir la journée ou bien la semaine pour aller travailler et rentrer les soirs ou les week-ends en détention), centres de détention ou maisons centrales (établissements les plus sécuritaires). En ce qui concerne la réinsertion des individus, les prisons doivent être pensées géographiquement : où les situer ? Selon quels critères ? Le paradoxe énoncé plus haut tient une place centrale dans cette réflexion. Olivier Milhaud dresse un panorama des prisons françaises. Enfin, comment aménager l’espace carcéral même ? Comment concilier espaces de contacts sociaux et d’isolement dans un même lieu ? Et surtout comment cela va être vécu par les détenus ? Olivier Milhaud insiste ainsi sur un point central : exclure l’individu c’est avant tout penser sa réinsertion car l’exclusion totale n’est ni envisageable ni même possible d’un point de vue sociologique (relations de dépendance et d’assistance).

L’analyse reste centrée sur le cas français à différentes échelles : nationale, locale et intra-carcérale. L’intervenant précise que sa focale est davantage tournée vers les maisons d’arrêts (Bordeaux, périphérie de Montpellier, Meaux, Mulhouse et Agen) avec principalement des détenus majeurs et masculins.

 

  • Les prisons : trop loin, trop proches ?

Source : http://www.justice.gouv.fr/art_pix/Poster_administration_penitentiaire_2017.pdf En jaune : les maisons d’arrêt, en rouge : les services pénitentiaires d’insertion. A Lavaur, c’est un établissement pour mineurs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur la carte dressée par l’administration pénitentiaire, Olivier Milhaud remarque une certaine homogénéité de la répartition des prisons, avec une densité plus élevée dans le Nord-Est et en région parisienne. L’intervenant nous apprend que cela découle d’un choix politique : placer et contrôler les détenus près de la frontière avec l’Allemagne était vu comme plus facile car l’armée y était davantage présente. En ce qui concerne la « masse » des individus incarcérés, Olivier Milhaud souligne cependant une assez grande hétérogénéité : certains établissements sont petits quand d’autres sont « gigantesques ».

 

 

Olivier Milhaud nous fait remarquer que la géographie des prisons se calque sur la géographie de la répartition de la population française : régions parisienne et lyonnaise, côtes méditerranéennes, Nord de la France, autres régions des grandes villes françaises… Avec néanmoins quelques exceptions, telle que le centre pénitentiaire et la maison d’arrêt de Mont-de-Marsan (dans le département des Landes).

Cette répartition dans les grands bassins de peuplement ne signifie pas une facilité d’accessibilité pour les familles, très souvent modestes, notamment en transports en commun souligne l’intervenant.

 

 

Ensuite, il nous présente une carte portant sur la répartition des détenus en fonction de leur nombre pour 1000 habitants dans chaque département. A l’échelle nationale, c’est 70 000 détenus pour grosso modo 70 millions de Français. Donc un ratio de 1 pour mille.

L’intervenant explique les raisons pour lesquelles certains départements ci-contre présentent des populations carcérales plus élevées que la moyenne (Meuse, Essonne, Dordogne). Deux facteurs en jeu sont selon lui :

  • Une multiplicité de petits établissements pour des départements pas si peuplés (Dordogne et Meuse).
  • De grands établissements (en Essonne, le plus grand établissement pénitentiaire d’Europe, Fleury Mérogis ouvert en 1968 avec une capacité de 2800 détenus).

Olivier Milhaud remarque un manque de rationalité dans la « distribution » des détenus.

Certaines maisons d’arrêt surpeuplées le sont par des détenus qui viennent d’un autre département. L’intervenant prend l’exemple d’une prison proche de Poitiers, renommée la « prison Raffarin », du nom de l’ancien Premier ministre, qui souhaitait une nouvelle prison source d’emplois publics. Même logique à Mont-de-Marsan précédemment évoquée, où la perte de régiments (réforme de la carte militaire) a été compensée par la création du centre pénitentiaire pour assurer le maintien des emplois. Autre exemple : celui de la prison de Saint-Mihiel, construite dans la commune éponyme afin de pouvoir comptabiliser le nombre de détenus au sein de la population municipale. Cela pour bénéficier de dotations que l’Etat attribue aux communes en fonction du nombre d’habitants et ce par paliers successifs : Olivier Milhaud explique que le maire ne souhaitait pas passer en dessous du seuil des cinq mille habitants, auquel cas la dotation aurait été amoindrie. On constate donc que la volonté politique peut parfois primer sur une gestion plus rationnelle de l’ouverture des prisons.

Historiquement, le territoire français a été maillé d’une multitude de petites prisons proches des tribunaux. Ensuite est venue une simplification de la carte judiciaire et pénitentiaire. Néanmoins, les tribunaux sont restés en centre-ville alors que les centres pénitentiaires ont été déplacés vers les banlieues et les grandes couronnes voire dans des territoires assez peu peuplés.

Olivier Milhaud nous donne pour exemple l’ancienne prison de Bordeaux (le Fort du Hâ) sur laquelle il a travaillé lors de sa thèse. L’architecte Guillaume Gillet évoque l’ancienne prison, située alors au centre de Bordeaux : « Le fort du Hâ était au centre de Bordeaux, à proximité de la cathédrale Saint-André et de l’Hôtel de Ville ; deux tours moyenâgeuses témoignent encore de ses anciennes fortifications. Au XIXe siècle, un palais de justice et une maison d’arrêt furent édifiés sur son terrain, près de l’Hôpital. Ce Palais et cet Hôpital, s’ils ne sont pas d’une façon parfaite adaptés à leurs fonctions, sont cependant des édifices nobles. La maison d’arrêt, en revanche, était l’un des plus lugubres lieux concentrationnaires du monde [sic]… pourquoi maintenir au centre des villes, bloquées une fois pour toutes, la présence infamante des prisons, même si la proximité du Palais de Justice est commode ? D’où la décision de transplanter à l’extérieur la maison d’arrêt de Bordeaux sur un programme et sur un terrain plus vaste et plus aéré. Le terrain du Hâ étant ainsi dégagé, son emploi, dans l’esprit de la décentralisation des activités nationales, a été dévolu par le Gouvernement à l’École des Magistrats. » (Gillet, 1972, p. 38).

En haut : le fort du Hâ en centre-ville. En bas : la nouvelle école de magistrature en lieu et place de l’ancienne prison. Source photo du haut : https://www.sudouest.fr/2019/11/22/du-fort-du-ha-a-la-maison-d-arret-de-gradignan-l-histoire-de-la-prison-de-bordeaux-6857694-2780.php Source photo du bas : AFP Jean-Pierre Muller

 

On a affaire ici à deux logiques : des localisations centrales pour les fonctions nobles de la justice (tribunaux, écoles de magistrature) et une excentricité croissante des établissements pénitentiaires. L’intervenant souligne que c’est une situation à l’échelle nationale et que cela découle de choix tacites comme on peut le voir avec l’extrait de Guillaume Gillet ci-dessus ou dans l’exemple qu’il donne avec le refus de la part des élus lyonnais de la création d’un établissement pour mineurs dans le quartier Confluence à Lyon, zone centrale cœur d’un gigantesque projet de requalification urbaine avec sièges sociaux et musées. Les anciennes prisons de Lyon, certes vétustes, avaient un gros œuvre de qualité. Il aurait été possible d’y ouvrir à la place un établissement pour mineurs plutôt que de l’installer à Meyzieu en banlieue Est. Les élus ne souhaitaient pas en entendre parler. Olivier Milhaud parle de « mise à distance symbolique ».

Autre exemple donné par l’intervenant : le cas de l’ancienne prison d’Albi, alors située sur l’actuelle place de l’Amitié entre les Peuples, qui se nommait alors place des Prisons. L’ancienne prison a été construite entre 1826 et 1843. Elle a finalement été démolie afin de construire le grand parking (1969) et la place accueille depuis 2014 le centre culturel des Cordeliers. Aujourd’hui la maison d’arrêt d’Albi a été implantée à proximité de la voie rapide et de l’aérogare.

Finalement, les prisons aujourd’hui sont-elles trop éloignées ou trop proches ? Olivier Milhaud relève un incident qui s’est déroulé la vieille du Café Géographique, où deux intrusions ont eu lieu dans l’enceinte de la maison d’arrêt d’Albi ayant pour but de livrer des colis à des détenus (contrebande).

L’intervenant évoque un cas plus problématique à Mulhouse, avec l’existence de « parloirs sauvages », où les détenus peuvent communiquer avec l’extérieur assez facilement vu l’insertion de cette prison dans le tissu urbain. On remarque donc ici que la prison est trop proche des riverains, ces derniers ayant fait remonter un certain nombre de plaintes à la municipalité. Dès lors, un projet urbanistique d’une « grande cité judiciaire » avec l’ensemble des instances liées à l’exercice de la justice (tribunaux, prud’hommes) est défendu par les élus locaux. La maison d’arrêt sera déplacée en périphérie, avec une capacité d’accueil beaucoup plus large (de l’ordre de 520 places pour la nouvelle prison de Mulhouse Lutterbach).

 

Olivier Milhaud précise que certains critères sont privilégiés désormais pour l’emplacement des nouvelles prisons : pas trop éloignées des tribunaux et des hôpitaux, idéalement proches d’une voie rapide, au sein ou à proximité d’un bassin d’emploi (pour les conjoints du personnel pénitentiaire…). Des erreurs d’emplacement ont malheureusement été réalisées dans les années 1980 ajoute Olivier Milhaud, comme à Joux-la-Ville ci-contre (Yonne). Le centre de détention y est situé à 16 km d’Avallon et à 38 km d’Auxerre, seulement accessible en taxi.

 

Le prix du déplacement est pris en charge à hauteur de 30% une fois par mois par l’association La Halte, mais c’est prohibitif pour des familles de détenus qui sont massivement de milieu modeste.

Cette mise à distance du centre-ville vers le périurbain pose plusieurs problèmes selon Olivier Milhaud :

  • Des enjeux d’ordre symbolique : comme le tribunal, la prison et ses détenus étaient visibles car situés au centre-ville. Or, depuis ces processus de distanciation des prisons, ces lieux deviennent « invisibles » aux yeux de la population. La « fonction noble » de la justice reste quant à elle en centre-ville donc pleinement visible et reconnue.
  • Des problèmes matériels d’accès. Si les prisons sont situées le long des axes de communication à l’échelle nationale, cela ne signifie pas qu’elles soient aisément accessibles pour les familles (voir ci-dessus).

Olivier Milhaud pose donc la question de savoir si l’on a honte de punir, si on dénie le châtiment en le reléguant vers « l’invisible » ? Ce sont les mêmes questionnements que Michel Foucault a énoncés dans Surveiller et punir (1975), dont on sent l’inspiration ici avec le titre du livre de l’intervenant « Séparer et punir ». Michel Foucault posait déjà la question de savoir si l’on a honte de nos prisons, question toujours d’actualité semble-t-il.

 

 

  • Le dedans et le dehors : vaincre les distances

Olivier Milhaud commence cette partie en citant le géographe Jacques Lévy, qui énonce trois technologies qui servent à vaincre la distance : le transport, la coprésence (forte densité de population, rassemblement dans un lieu précis) et les télécommunications.

A partir de cela, comment mettre en place une communication entre le monde extérieur et la prison ? D’abord, la mise en place du parloir. L’intervenant relate son entretien avec un détenu à Mulhouse en ce qui concerne sa relation avec le monde extérieur : « Comme ma mère elle n’a pas le permis, c’est plus chiant. Elle n’est venue qu’une fois… […] elle vient en voiture avec mon beau-père. Ça fait quatre heures [depuis Bar-le-Duc]. Huit heures aller-retour… Ça fait que j’ai pas de parloir… Parce que j’ai un petit frère aussi. Faut qu’elle le garde et tout. Donc elle peut pas s’absenter trop longtemps. 8 heures c’est un peu chaud » (Détenu de Mulhouse, la vingtaine, troisième incarcération). On constate ici toutes les imbrications de problèmes posés par cette situation, d’autant qu’Olivier Milhaud précise qu’une famille dont un membre est détenu est nécessairement appauvrie (si le ou la conjoint.e bénéficie du Revenu de Solidarité Active, il ne peut plus le percevoir s’il est incarcéré par exemple). Si c’est un enfant à la charge de la famille qui est détenu, cela représente des dépenses supplémentaires également. Tout cela sans compter l’isolement social des familles de détenu, l’incarcération restant un sujet tabou et exclusif aux seules personnes proches. On peut donc conclure que d’aller au parloir n’est pas une action anodine et évidente pour un bon nombre de familles.

Le parloir en tant que lieu est décrit comme « bruyant » par bien des détenus et des proches de personnes incarcérées. Le temps de rencontre entre le détenu et ses proches est d’une heure, voire moins, ce qui est jugé trop « court » par beaucoup. Il parle d’un système de « mensonge partagé » : beaucoup de non-dits, d’interprétations fausses ou de mensonges délibérés de la part des proches comme