Aujourd’hui, le détroit d’Ormuz et le détroit de Bab-el-Mandeb sont au centre de l’actualité géopolitique maritime avec les accusations de « piraterie » formulées par les uns et les autres (Iran, Etats-Unis, Houthis, etc.). Demain, peut-être, ce sera au tour du détroit de Malacca, passage obligé entre le Pacifique et l’océan Indien, de se retrouver au cœur des tensions maritimes. Dans un monde où plus de 80% du commerce mondial transite par la voie maritime, la question du contrôle de l’océan se pose plus que jamais.
I. Ouverture ou fermeture de la mer ?
La « liberté des mers » qu’on croyait être la règle commune de la circulation maritime n’a été assurée, en réalité, que de manière intermittente dans l’histoire de la navigation. Le dernier ouvrage de l’économiste et historien Arnaud Orain (Qui contrôle la mer contrôle le monde ?, Flammarion, 2026) nous aide à y voir plus clair. Militarisation des mers, fragmentation de l’océan, rivalité Etats-Unis, crise environnementale, impuissance politique européenne, biens publics mondiaux… autant de facteurs qui jouent leur rôle dans la compréhension de l’histoire maritime mondiale.
Rappelons que la « liberté des mers » est un principe juridique élaboré au XVIIe siècle qui s’est développé au XIXe siècle et dans l’entre-deux-guerres par des traités internationaux, pour ensuite s’épanouir à partir de 1994 avec l’entrée en vigueur de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer. En fait, « depuis plus de cinq cent ans, les routes océaniques sont soit contrôlées par des puissances rivales, soit dominées par une puissance hégémonique : la Grande-Bretagne au XIXe siècle, les Etats-Unis après 1945 » (quatrième de couverture du livre d’Arnaud Orain). Ainsi, ce qu’on appelle la pax americana (de 1945 à 2010 environ) permet aux Etats-Unis d’assurer la « liberté des mers » par le biais de l’U.S. Navy dont la supériorité est incontestable en 1945 comme au lendemain de la chute de l’URSS. Soulignons que cette « liberté des mers » est couplée à une certaine vision du capitalisme mondial. Depuis une ou deux décennies, cette doctrine est confrontée à de nombreux défis, internes (entre les Etats-Unis et leurs alliés) et externes (montée en puissance fulgurante de la marine chinoise).
II. Les Etats-Unis ne sont plus le gendarme du monde maritime
Cette situation apparaît clairement depuis au moins une dizaine d’années. Les Etats-Unis ne sont plus une puissance maritime : disparition de nombreux chantiers navals, marine marchande et pêche devenues peu importantes… Le déclin américain s’explique également par la démocratisation des armes de « déni d’accès » comme les drones et les petits missiles. Dans le même temps, la Chine est devenue la première puissance maritime mondiale et renforce rapidement sa marine de guerre.
D’autre part, le système économique mondial se transforme. Arnaud Orain parle d’un « capitalisme de la finitude » pour évoquer le monde qui se referme. Une nouvelle forme de mondialisation se met en place avec des pays qui cherchent à sécuriser leurs routes maritimes et à commercer surtout avec leurs amis ou leurs vassaux. Ainsi, la Chine a fait de la mer une « destinée nationale », surtout depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012. Contrairement à la vision libérale d’une croissance illimitée, la vision dominante du monde d’aujourd’hui estime que « le gâteau des richesses » ne peut plus grandir. Dans cette perspective, Trump, Xi Jinping ou Poutine pensent que « seule la prédation compte, l’appropriation des terres, des mers, les ports » (entretien avec Arnaud Orain, Télérama n°4006, 21 octobre 2026).
III. Les contradictions de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM, Montego Bay, 1982) :
« La privatisation de fragments de mer par la puissance terrestre contiguë est une idée débattue en Occident depuis au moins le XVIIe siècle (Arnaud Orain, Qui contrôle la mer contrôle le monde ?, Flammarion, 2026). Cette idée a débouché sur la Convention de Montego Bay qui a découpé l’océan en zones au-delà des côtes : eaux territoriales, ZEE (zones économiques exclusives), plateaux continentaux, eaux internationales. Si les Etats-Unis n’ont ni signé, ni ratifié la Convention de 1982, ils en défendent l’un des grands principes : la « liberté de navigation ». Et Arnaud Orain d’affirmer que ce découpage a causé plus de maux qu’il n’en a résolus. En prenant l’exemple des ZEE, réclamées notamment par les pays du Sud pour se réserver leurs ressources halieutiques, beaucoup de ces pays, dépourvus de flottes industrielles, ont vendu des droits à pêcher à des firmes asiatiques ou européennes, ce qui a contribué à la surpêche en toute légalité.
Faut-il augmenter le nombre de zones marines protégées en haute mer comme dans les ZEE ? On peut y voir un progrès, notamment en termes de préservation de la biodiversité, mais cette nouvelle forme de privatisation de l’espace risque de favoriser la pêche autour, voire dedans…
Arnaud Orain poursuit sa réflexion sur la nécessité de repenser notre rapport à la mer en cessant de découper l’océan en zones privatisées et le penser comme un bien commun. Sa conclusion : « à force de vouloir découper et posséder la mer, nous allons bientôt la perdre pour de bon » (entretien d’A. Orain, Télérama n°4006, 21/10/2026).
Pour aller plus loin :
– Arnaud Orain, Qui contrôle la mer contrôle le monde ?, Flammarion, 2026
– Entretien avec Arnaud Orain, Télérama n°4006, 21/10/2026
Daniel Oster, octobre 2026
