Chers ami(e)s des Cafés géo, vous pensiez que je vous présenterais

Cette photographie ?
Or, ce sera celle-là !
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Panorama de Rouen depuis Bonsecours[1] (côte Sainte-Catherine) (Mai 2014, Wikipédia) Panorama XXL (au fond, le pont Gustave Flaubert ; Cliché Denis Wolff)

Dans l’acception courante, un panorama est une « vaste étendue de pays qu’on découvre d’une hauteur » (dictionnaire Larousse). Pourtant, le terme existe également en peinture, pour désigner une oeuvre de grande dimension développée circulairement sur le mur intérieur d’une rotonde, c’est-à-dire d’un édifice cylindrique surmonté d’une coupole (par extension on appelle aussi panorama la rotonde, le bâtiment lui-même). En effet, le spectateur, après avoir parcouru un couloir et des escaliers assombris qui le désorientent, est le plus souvent placé sur une tribune au centre ; il voit les objets représentés sur le tableau comme si, sur une hauteur, « il découvrait tout l’horizon dont il serait environné » (dictionnaire Littré). Un autre dictionnaire[2] précise : « Les tableaux de ce genre imitent exactement l’aspect d’un site vu dans toutes les directions et aussi loin que l’oeil peut distinguer. » Ce dictionnaire précise : « La lumière vient d’en haut par une zone de vitres dépolies ménagées à la partie inférieure du comble et frappe spécialement le tableau. Un vaste parasol, suspendu à la charpente au-dessus de la tribune, qu’il dépasse en diamètre, couvre le spectateur d’une pénombre et lui cache en même temps les points d’où vient la lumière. » (voir photographies ci-dessous). La réalisation d’un panorama est longue et coûteuse : plusieurs mois de travail avec une équipe de plusieurs peintres.

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Panorama Mesdag, La Haye, 1881 (Source : Wikipédia).

Ce panorama, toujours visible, a été réalisé par le peintre Hendrik Willem Mesdag (1831-1915). Les visiteurs, au centre, admirent une toile circulaire qui représente la plage de Scheveningen. La présence de sable (avec des oyats et quelques objets délaissés) entre les spectateurs et la toile renforce l’illusion d’optique.

 

La production de panoramas s’étend essentiellement de la fin du XVIIIe siècle au début du XXe. Le peintre britannique Robert Baker (1739-1806) en est à l’origine : il réalise notamment un panorama d’Edimbourg puis de Londres. Son fils Aston (1774-1856) prolonge son action : il peint par exemple un panorama de la Bataille de Paris (1814) exposé à Leicester Square en 1861 dans une rotonde fermée. En 1829, on inaugure le Colosseum de Londres, plus grande rotonde du monde (diamètre de 38 mètres, hauteur de 24 mètres) : il s’agit d’une vue de Londres du haut de l’église Saint-Paul. Mais financièrement, c’est un échec ; il est fermé puis démoli en 1874.

On érige au cours du XIXe siècle des panoramas dans d’autres pays : en Allemagne, en Suisse, aux Etats-Unis et surtout en France. Le premier grand panoramiste français est Pierre Prévost (1764-1823) qui peint surtout des paysages urbains : Paris (depuis le haut du palais des Tuileries), Amsterdam, Anvers, Athènes, Boulogne, Toulon, Jérusalem, Londres, Lyon, Naples, Rome…). Son successeur, Jean-Charles Langlois (1789-1870) peint surtout des batailles. Puis les panoramas sont très nombreux en France (par exemple, l’architecte Jacques Ignace Hittorff en réalise plusieurs) et des millions de visiteurs viennent les admirer. On standardise les dimensions des toiles (110 mètres sur 14) afin de permettre leur exposition dans différents lieux. Il y a plusieurs panoramas à l’Exposition universelle de 1889 (panorama du pétrole, de la bataille de Champigny en 1870…) et à celle de 1900 (un panorama du Transsibérien et d’autres très novateurs, tel un cinéorama, premier procédé de projection cinématographique sur un écran circulaire qui est balayé par dix projecteurs synchronisés[3]).

 

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« Un voyage en Sibérie », Panorama présenté à Paris en 1900 puis à St-Louis (USA) en 1904 (Source : Wikipédia) Cinéorama, Paris, Exposition universelle, 1900  (Source : Wikipédia)

 

Sur les panoramas, on représente avant tout des batailles, mais aussi des vues de la ville (et des campagnes environnantes) où la toile est réalisée. On préfère parfois montrer la ville à une époque ancienne, voire des lieux exotiques ; on cherche alors faire rêver le spectateur…

Au XXe siècle, l’intérêt des visiteurs pour les panoramas diminue rapidement en raison de la concurrence du cinéma. Aujourd’hui, il y a dans le monde moins de trente panoramas anciens encore visibles et, malgré l’importance qu’ils ont eue au XIXe siècle, il n’en reste aucun en France. Les plus proches sont le panorama Mesdag à La Haye (voir photographie ci-dessus) et, en Suisse, le panorama Wocher[4] à Thoune (la ville peinte en 1810) et le panorama Bourbaki[5] à Lucerne (guerre de 1870). Parfois les toiles subsistent mais restent invisibles du public ; ainsi les panoramas de Jean-Pierre Alaux (1783-1858) représentant l’intérieur de l’abbaye de Westminster et l’intérieur de Saint-Pierre de Rome sont entreposés dans les réserves du musée du Louvre. Parfois les rotondes subsistent mais leur utilisation évolue ; certaines ont été transformées en théâtre (c’est le cas à Paris pour le Théâtre du Rond-Point et le Théâtre Marigny qui furent d’abord des lieux d’exposition de panoramas). A Bruxelles, la rotonde du panorama du Caire, après bien des vicissitudes, abrite la Grande Mosquée (dans le parc du Cinquantenaire) et la rotonde Castellani a été transformée en parking. Parfois, seul un toponyme rappelle leur ancienne existence, tel le Passage des Panoramas, à Paris, sur les Grands Boulevards, où deux rotondes trônaient à l’entrée dudit passage.

 

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Bruxelles, Panorama du Caire, aujourd’hui Grande Mosquée Bruxelles, Rotonde Castellani transformée aujourd’hui en parking, Boulevard Maurice Lemonnier

 

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Paris, Théâtre des variétés et Rotondes des panoramas sur le Bd Montmartre en 1802 (rotondes détruites en 1831) Paris, Théâtre Marigny aujourd’hui  (Source : Wikipédia pour les 4 documents)

 

Au XXIe siècle, un artiste d’origine iranienne né en 1955, Yadegar Asisi réalise à nouveau des peintures de panoramas. Il a étudié l’architecture à l’Université de Dresde et la peinture à celle de Berlin. Pour abriter ces panoramas, on utilise des gazomètres désaffectés (un gazomètre est un réservoir servant à stocker le gaz de ville ou le gaz naturel) : un « panomètre » (Panometer en allemand) est ainsi ouvert à Leipzig en 2003, à Dresde en 2006 et, plus récemment, à Pforzheim (Bade-Wurtemberg). Yadegar Asisi peint Dresde en 1756 et 1945, la bataille de Leipzig (1813), mais également des toiles exotiques exposées temporairement : l’Amazonie, la grande barrière de corail, l’Everest… Il préfère parfois remonter le temps avec Pergame en 129 avant Jésus-Christ ou Rome en 312. On fait appel à lui pour ouvrir un panorama sur le mur de Berlin près de Checkpoint Charlie (2012).

 

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Leipzig, au premier plan un gazomètre désaffecté et, derrière, le panomètre de Yadegar Asisi Berlin, panorama de Yadegar Asisi à Checkpoint Charlie (©Asisi) (Source : Wikipédia pour les 2 documents)

 

Après un voyage en Allemagne en 2012, les édiles de la métropole rouennaise et de la région Haute Normandie (dont Laurent Fabius) sont séduits par ses réalisations ; ils décident alors d’ériger un panorama à Rouen. Les frais sont relativement réduits et la fréquentation importante des panoramas de Dresde et Leipzig (300 000 visiteurs par an) laisse espérer un grand succès, ce qui dynamiserait la capitale régionale, d’autant plus que l’inauguration d’un nouveau musée, l’Historial Jeanne d’Arc, est prévue au même moment que celle du panorama (elle a finalement lieu trois mois plus tard, en mars 2015). La construction de la rotonde débute en juin 2014 et, six mois plus tard, en décembre 2014, le panorama XXL est inauguré (n’insistons pas sur ce sigle XXL…). Quoique l’événement soit historique (le premier panorama en France depuis plus d’un siècle), la médiatisation a été relativement discrète, en dehors des médias normands, naturellement. La rotonde a 35 mètres de haut, la toile exposée 31 pour plus de 100 mètres de circonférence ; il y a trois plateformes d’observations dans la tour centrale à 6, 12 et 15 mètres de haut. Les visiteurs entrent par l’H20, éphémère espace de culture scientifique s’inspirant de la Cité des sciences et de l’industrie de la Villette, ouvert en 2010 et fermé en 2014 ; ils parcourent un espace muséographique -qui pourrait être plus étoffé- avant de pénétrer dans la rotonde.

On expose pendant neuf mois, du 20 décembre 2014 au 20 septembre 2015, le premier panorama, Rome en 312, puis celui sur l’Amazonie, visible du 26 septembre 2015 au 20 mai 2016. On présentera enfin (définitivement ?) une toile originale de Yadegar Asisi : Rouen en 1431, c’est-à-dire l’année de la mort de Jeanne d’Arc sur le bûcher, Place du Vieux marché.

 

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A l’intérieur du panorama : Rome en 312.

Un sacrifice devant le temple de Junon
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A l’intérieur du panorama : l’Amazonie
(Clichés Denis Wolff)

 

 

Le public qui, à de rares exceptions près (nous en fûmes !), découvrait une peinture en panorama pour la première fois semble avoir apprécié ; l’effet de curiosité aidant, les visiteurs ont d’ailleurs été plus nombreux que prévu (70 000 les cinq premiers mois, soit 300 à 400 par jour en moyenne, avec des pointes le week-end entre 1 500 et 2 000). Certains ont cependant regretté que, passé l’éblouissement initial, le panorama soit assez vite vu ; d’autre part, l’affluence brise quelque peu l’effet que la scène s’efforce de produire ; enfin le prix d’entrée (9,50 € au plein tarif) est jugé très élevé, voire dissuasif (il est pourtant moins élevé que dans les sites allemands).

Mais les polémiques sont plus nombreuses sur son aspect extérieur. Alors qu’en Allemagne (sauf à Berlin), les panoramas sont exposés dans des gazomètres désaffectés bien évidemment situés en périphérie, à Rouen, le Panorama XXL est proche du centre ville ; érigé sur la rive droite, entre le pont Guillaume le Conquérant et le pont Gustave Flaubert, il est bien desservi par les transports en commun. De plus, contrairement à ses homologues allemands, il est extérieurement affublé d’un dégradé de bleus, et donc visible de loin. Il est ainsi conçu comme marqueur urbain dans le cadre de la reconquête des quais de la Seine (voir aussi ici), les activités industrielles et portuaires étant repoussées vers l’aval. Mais les habitants ne semblent guère apprécier l’allure de ce nouvel édifice, si l’on en croit ce reportage télévisé. Et, en septembre 2015, la sénatrice Catherine Morin-Desailly (UDI), conseillère municipale rouennaise d’opposition jusqu’en 2010, publie une tribune véhémente (voir aussi ici).

 

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Rouen, vue depuis la rive droite, avant la construction du panorama Rouen, vue depuis la rive droite, après la construction du panorama
(la Seine coule vers la droite)

 

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Rouen, vue depuis la rive gauche, avant la construction du panorama Rouen, vue depuis la rive gauche, après la construction du panorama

(la Seine coule vers la gauche ; Source : Blog, http://www.antoinetifine.eu)

Cela dit, son emplacement serait provisoire. La ville de Rouen cherche à dynamiser sa rive gauche, globalement beaucoup moins bourgeoise que l’autre (la ville ancienne est sur la rive droite). On résorbe des friches portuaires et/ou industrielles, telles celles de la presqu’île Rollet qui est devenue un parc, on érige l’éco quartier Flaubert -au Sud du pont éponyme- dans lequel le Panorama XXL pourrait s’installer (on a renoncé à le faire à sa création en raison de la mauvaise desserte en transports en commun). Mais le déménagement du Panorama XXL n’est pas prévu avant plusieurs années. Et, s’il semble acquis qu’il serait transféré sur la rive gauche, ce pourrait être dans un autre quartier, par exemple au pied du pont Guillaume le Conquérant. Si son succès se confirme, un vaste musée pourrait être créé ; on pourrait ainsi y exposer les panoramas conservés dans les réserves du musée du Louvre. Mais on n’en est pas encore là…

 

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Rouen : vue depuis Bonsecours (côte Sainte-Catherine) à l’Est (septembre 2015) Rouen : vue depuis Canteleu[6] à l’Ouest

(octobre 2015) (Clichés Denis Wolff)

Le panorama XXL, édifié au 2ème semestre 2014, est bien visible !

(Comparer la photographie de gauche avec celle du début)

 

Conclusion. Si vous allez à La Haye, après la visite du Mauritshuis (musée de peintures), découvrez le Panorama Mesdag… Mais l’intérêt pour les panoramas anciens ne doit pas faire oublier l’art contemporain. Après la résurrection des panoramas en Allemagne, on peut à nouveau en admirer en France. Il serait dommage de s’en priver, d’autant plus que, malgré les destructions pendant la dernière guerre, les autres richesses artistiques de Rouen sont importantes (cathédrale, églises, musées, rues anciennes…). Enfin, les géographes auront matière à réflexion sur les outils d’aménagement urbain, sur l’image que la métropole normande veut transmettre, ainsi que sur la manière de renouveler, de diversifier et de promouvoir le tourisme.

Denis Wolff, décembre 2015

 

Bibliographie

On n’a évoqué ici que les panoramas mais les ouvrages s’intéressent également souvent aux géoramas, aux dioramas… Il y eut aussi un stéréorama, un maréorama, un europorama, un cyclorama… et des moving panoramas, l’acception de ces différents termes pouvant d’ailleurs être un peu floue.

– Bernard COMMENT, Le XIXe siècle des panoramas, A. Biro, 1993, 128 p.

– Emmanuelle MICHAUX, Du panorama pictural au cinéma circulaire. Origine et histoire d’un autre cinéma, L’Harmattan, 1999, 168 p.

– Patrick DESILE, Généalogie de la lumière. Du panorama au cinéma, L’Harmattan, 2000, 302 p.

– Jean-Marc BESSE, Face au monde. Atlas, jardins, géoramas, Desclée de Brouwer, 2003, 246 p.

– Jean-Marc BESSE, De la représentation de la terre à sa reproduction : l’invention des géoramas au dix-neuvième siècle, in Isabelle LABOULAIS (dir.), Combler les blancs de la carte. Modalités et enjeux de la construction des savoirs géographiques (XVIIe-XIXe siècle), Presses Universitaires de Strasbourg, 2004, p. 34-59.

– Laurence MADELINE, Jean-Roch BOUILLER, J’aime les panoramas. S’approprier le monde, Flammarion, 2015 (catalogue d’une exposition sur les panoramas -à tous les sens du terme- à Genève puis à Marseille ; riche bibliographie).

 

Sur Internet

– Site officiel du Panorama XXL : http://www.panoramaxxl.com

– Site de la métropole Rouen Normandie : http://www.la-crea.fr/panorama-xxl-de-la-metropole ; voir notamment le dossier de presse : http://www.la-crea.fr/files/dossier_presse/DP-panorama-XXL-HRA.pdf

– Site de Yadegar Asisi : www.asisi.de

« La France des métropoles », réflexions de géographes et exemple normand, http://geoconfluences.ens-lyon.fr/actualites/veille/la-france-des-metropoles

– Reportage de France 3 Haute Normandie, peu avant l’ouverture du panorama : https://www.youtube.com/watch?v=8Vb3sbMoySc

– Vidéo, Exposition, Rome en 312 : https://www.youtube.com/watch?v=NC0d4VorUkY

 

[1] La Seine coule vers le fond ; on distingue cinq ponts de Rouen (Corneille, Boieldieu, Jeanne d’Arc, Guillaume le Conquérant et Gustave Flaubert), le pont Mathilde, en amont, n’étant pas visible. Le Panorama XXL n’est pas encore érigé. Dans la ville ancienne, sur la rive droite, on remarque notamment la cathédrale et l’église Saint Maclou. La ville s’étend sur la rive gauche, ainsi que sur les hauteurs : Mont-Saint-Aignan sur la droite, Canteleu au fond.

[2] Dictionnaire des termes employés dans les constructions, Paris, 1881-1881, tome III, selon Bernard COMMENT, opus cité, p. 5.

[3] Le cinéma circulaire sur la falaise d’Arromanches fonctionne aujourd’hui selon le même principe, avec le son en plus.

[4] Panorama peint par Marquard Wocher (1760-1830).

[5] Ce panorama montre l’armée du général français Charles Denis Bourbaki (1816-1897) lors de son entrée en Suisse en 1870.

[6] La Seine coule vers nous. A droite, les silos du terminal céréalier du port de Rouen ; au centre la presqu’île Rollet, puis le pont Gustave Flaubert ; enfin, on distingue la cathédrale.