Ce mardi 13 janvier 2026, Jean Estebanez (J.E.), géographe à l’Université de Paris Est-Créteil, est venu nous parler d’un lieu qui nous est à la fois familier et étranger, le zoo. Les cafés de géo avaient déjà eu le plaisir d’accueillir J.Estebanez (1.).  Il y a consacré une thèse qui a été la source d’un ouvrage destiné à un plus large public, Zoos. Aux lisières du domestique (1). Cette étude pose de nombreuses questions : comment capter la vie animale ? Comment présenter le « sauvage » sans l’absorber ? Comment le sauvegarder ? C’est Micheline Huvet-Martinet (M. HM.) qui conduit la discussion.

Micheline Huvet-Martinet et Jean Estebanez (à droite) au Café de Flore. Photo de M. Vignaux.

M.HM. : Pouvez-vous définir ce qu’est un zoo et rappeler la genèse de vos travaux ?

J.E. : Un zoo est un lieu de rencontre avec des animaux vivants qualifiés d’animaux « hors de l’ordinaire ». Si le terme « zoo » est relativement récent (XIXe siècle), son histoire est ancienne. On en trouve dans la Mésopotamie du IIIe millénaire avant notre ère et, plus près de nous, au début du XVIe siècle, Moctezuma présentait à Mexico de vastes collections d’animaux.

On peut distinguer des sociétés avec zoos et des sociétés sans zoos en fonction des rapports qu’elles entretiennent avec la nature. Etablir une distinction entre une intériorité humaine et une intériorité animale est indispensable. Ainsi, il n’y a pas de zoos en Amazonie où les humains ont des liens « familiaux » avec les animaux. Néanmoins, la mondialisation a fait circuler le concept et les zoos se sont diffusés progressivement sur la planète.

Mon livre sur les zoos est issu de mes travaux de thèse mais il est surtout le produit de mon questionnement sur les raisons qui nous poussent à aller au zoo. J’ai fait une approche comparative sur les différents types de zoo. Une soixantaine d’enquêtes, durant lesquelles j’ai exercé la fonction de soigneur, surtout en Europe et en Amérique du nord mais aussi au Japon et en Afrique subsaharienne, m’ont amené à dégager la notion d’ « animal exotique ».

M.HM. : Quels animaux y voit-on ?

J.E. : Partout on présente des animaux « sauvages, « exotiques », « extraordinaires ». Leur liste est relativement fermée. Ce sont surtout de grands mammifères que notre imaginaire a construits comme « sauvages ». Nous les associons à la nature « sauvage ». Le zoo doit donc être un lieu spectaculaire construit comme une scène avec des décors « exotiques ».

M.HM. : En quoi le zoo produit-il un savoir sur la nature ?

J.E. : Le zoo est d’abord un lieu de spectacle mais il produit aussi un type de savoir scientifique et pratique. Les animaux sont répartis par espèces (par exemple, la « singerie »), mais un très faible pourcentage de chaque espèce est représenté.

Donc on peut dire que le zoo correspond à notre imaginaire géographique, que c’est un espace associé à l’exotisme et que c’est un espace politique où le monde est pensé de manière très hiérarchisée.

M.HM. : Quelle proximité y établit-on avec les animaux ?

J.E. : Au zoo on rencontre des animaux vivants dont certains sont dangereux. Il faut donc assurer la proximité entre les animaux et les visiteurs, tout en protégeant ces derniers. Pour répondre à ces deux critères, on utilise aujourd’hui des fossés et des vitres plutôt que des cages.

M.HM. : Fait-on se reproduire les animaux au sein du zoo ou les achète- t-on à l’extérieur ?

J.E. : Le zoo apparaît comme le lieu dans lequel on élève le « sauvage », mais peut-on produire le « sauvage » ? En protégeant le « sauvage », ne le détruit-on pas ? Ne produit-on qu’un simulacre de « sauvage » alors qu’on voudrait considérer comme authentique cet animal considéré autrefois comme prédateur ? Le zoo est-il un lieu de domestication d’espèces dites « sauvages » ?

M.HM. : Le zoo n’est-il pas surtout un lieu de conservation ?

J.E. : Les critiques anciennes sur les zoos en faisaient surtout des symboles du despotisme humain sur les animaux. Actuellement les zoos mettent en avant leur rôle de conservation, de refuges d’espèces en voie de disparition, surtout dans le cadre de la crise environnementale.

La réglementation de 1973 interdit le commerce d’espèces en voie de disparition. Donc les zoos vont devoir compter sur eux-mêmes et assurer la reproduction de ces espèces. Ils se présentent comme des « arches de Noé », des reliquaires d’espèces pour réensauvager le monde et ils insistent sur la question des bébés animaux – leur attractivité auprès du public est source de revenus – qui témoignent que l’institution est bien un espace de vie. Mais la reproduction au sein d’un groupe très restreint pose des problèmes génétiques.

Comment pallier la diminution de la diversité génétique et la stérilité des animaux ? Des bases de données rassemblant la généalogie des animaux ont été constituées dans l’idée de réfléchir à des plans d’élevage qui font circuler les animaux entre les zones.

M.HM. : Elimine-t-on les animaux les moins propres à la reproduction ?

J.E. : Qui laisser vivre ? Qui faire mourir ? Est-ce un scandale d’éliminer des animaux dont le patrimoine génétique est défavorable ou parce que la place est limitée dans les zoos et que les animaux en surplus risquent de se tuer entre eux ? Les zoos n’apparaissent plus alors comme des espaces de vie.

Comment un zoo peut-il apparaître comme un espace de domestication ? Domestiquer c’est sélectionner des individus selon des critères définis par les humains. D’ailleurs le contrôle de la reproduction est très strict dans les élevages traditionnels. Grâce à la sélection qui vise à conserver les caractéristiques du « sauvage », certains animaux n’existent plus que dans les zoos. Le zoo est alors un lieu de réensauvagement du monde, qui « répare » les dégâts commis par l’homme.

Mais cet ensauvagement est problématique car les animaux des zoos sont sociaux ; ils nouent des relations avec les autres espèces, y compris les humains, alors qu’ils n’ont pas de compétence pour vivre en-dehors des zoos. Il faut donc établir des programmes pour maintenir des formes de comportement sauvage (notamment la peur du prédateur) ! En fait très peu d’animaux ont été réintroduits dans la nature.

M.HM. : Entre le « sauvage » et le « domestique » que se passe-t-il ?

J.E. : En fait il s’agit de deux polarités. La production du « sauvage » est un objectif humain. C’est l’extension de l’activité domesticatoire humaine.

M.HM. : En quoi s’agit-il de géographie ?

J.E. : La géographie se situe à l’articulation de nombreuses disciplines. Un zoo est un espace où la question de la distance à l’animal est essentielle. On y circule au sein d’un imaginaire géographique. Aujourd’hui on redéfinit la société en y incluant non seulement les humains mais aussi les animaux, les plantes…Mes travaux se situent aussi dans le champ de la géographie sociale.

QUESTIONS DE LA SALLE

  1. Daniel Oster rappelle que le domaine de la géographie s’est élargi, en citant à titre d’exemple la thèse d’Olivier Milhaud sur les prisons (2). Il souligne que le zoo est un dispositif spatial particulier et évoque le zoo de Beauval.
    Jean Estebanez explique que le « dispositif » du zoo est à l’articulation entre des dimensions matérielles et un discours qui cherche à produire des effets spécifiques. Vie vécue et représentations s’articulent comme l’a montré Michel Foucault. Quant au zoo de Beauval, il montre que la nature est aussi une marchandise.
  1. Un auditeur avoue que sa dernière visite dans un zoo lui a laissé un mauvais souvenir et demande si le concept de zoo n’est pas dépassé face à la concurrence des réserves naturelles.
    La réponse fait état d’un paradoxe : la fréquentation des zoos est de plus en plus forte (700 millions de visiteurs par an) alors qu’ils sont de plus en plus contestés. Ils sont le lieu d’une expérience unique : celle d’un face à face avec l’animal.
  1. Un zoo réclame-t-il un gros budget ?
    Les moyens sont très variés car les types de présentation sont plus ou moins coûteux (par exemple, le zoo du Bronx a construit des enclos d’un coût élevé). Les parcs animaliers qui veulent donner l’illusion que le touriste entre dans le domaine de l’animal, ont aussi des coûts très variés.
  1. Au cours de vos enquêtes, avez-vous remarqué des visions différentes du zoo selon la catégorie de personnel que vous interviewez ?
    Oui, pour les soigneurs la relation individuelle à l’animal est primordiale alors que chez les vétérinaires la logique de l’espèce l’emporte.
  1. L’Arche de Noé a-t-elle été le premier zoo ?
    En fait, il y a des zoos dès le IIIe millénaire avant notre ère mais le discours religieux a utilisé l’idée d’un espace apaisé avec le modèle de l’arche.
  1. …Et Brigitte Bardot ?
    Elle n’était pas favorable aux zoos, mais les zoos ont acquis une légitimité.
  1. Qu’en est-il de la circulation des pandas ?
    Les pandas ont un statut particulier car ils ont un rôle diplomatique. Les adultes et les nouveaux nés sont prêtés ou loués mais ils restent propriété de la Chine. Il y a des fermes à pandas à Chengdu.
  1. Quels ont été les travaux de modification effectués au zoo de Vincennes et dans quel but ?
    Ils résultent d’un partenariat public/privé. La présentation de certains animaux a changé (suppression des cages, etc.), mais le zoo reste un zoo du début du XXe siècle, rénové.
  1. Les animaux des zoos souffrent-ils de maladies particulières à cause de leur environnement ?
    Oui, ils connaissent des phénomènes de stress, des formes de folie. Ils ont aussi des pathologies particulières liées à leur mode de vie, qui n’existent pas dans la nature : diabète, cancers, insuffisance rénale…
  1. Peut-on faire un parallèle entre zoos et aquariums ?
    Il y a des formes de continuité entre les deux institutions, mais le milieu de vie aquatique met une distance beaucoup plus grande entre le visiteur et l’animal. Dans les zoos les liens sont plus forts avec des mammifères charismatiques.

 

Notes :

1.Jean ESTEBANEZ, Zoos. Aux lisères du domestique, Paris, CNRS Editions, 2025

2.Olivier MILHAUD, Séparer et punir, une géographie des prisons françaises, Paris, CNRS Editions, 2011

 

Michèle Vignaux, Janvier 2026