Une fois de plus Alain Corbin nous surprend et nous séduit par l’originalité de sa démarche historique. Sur ce que nos ancêtres savaient de la Terre (nous parlerions aujourd’hui de sciences de la Terre, mais aussi de météorologie, d’océanographie, de glaciologie…), il ne fait pas une présentation des connaissances progressivement acquises. Il étudie ce qu’on en ignorait (par rapport à nos connaissances actuelles) et ce que cette ignorance impliquait dans le regard qu’on portait sur le monde. L’historien, plus que tout autre, doit se méfier du péché d’anachronisme. Alors qu’aujourd’hui nos contemporains les moins curieux sont familiers des nombreuses images de la Terre que nous envoient les satellites, les documentaires sous-marins et les bulletins météo, comment imaginer la perception du monde d’un paysan des plaines qui n’avait jamais vu un rivage ni un massif montagneux en réalité ou en image.

Cette étude amène l’historien à poser deux autres questions.

Comment l’imaginaire comble-t-il l’ignorance pour donner sens à des phénomènes qu’on ne comprend pas et pour donner image à ce qu’on ne peut pas voir ? L’ouvrage laisse ainsi une large place aux écrivains et peintres. Le nom le plus cité est sans doute celui de Jules Verne.

Comment établir un « feuilletage des ignorances », c’est-à-dire quel est l’écart en matière de connaissances sur la Terre entre les moins instruits et les élites savantes ?

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