Une fois de plus Alain Corbin nous surprend et nous séduit par l’originalité de sa démarche historique. Sur ce que nos ancêtres savaient de la Terre (nous parlerions aujourd’hui de sciences de la Terre, mais aussi de météorologie, d’océanographie, de glaciologie…), il ne fait pas une présentation des connaissances progressivement acquises. Il étudie ce qu’on en ignorait (par rapport à nos connaissances actuelles) et ce que cette ignorance impliquait dans le regard qu’on portait sur le monde. L’historien, plus que tout autre, doit se méfier du péché d’anachronisme. Alors qu’aujourd’hui nos contemporains les moins curieux sont familiers des nombreuses images de la Terre que nous envoient les satellites, les documentaires sous-marins et les bulletins météo, comment imaginer la perception du monde d’un paysan des plaines qui n’avait jamais vu un rivage ni un massif montagneux en réalité ou en image.

Cette étude amène l’historien à poser deux autres questions.

Comment l’imaginaire comble-t-il l’ignorance pour donner sens à des phénomènes qu’on ne comprend pas et pour donner image à ce qu’on ne peut pas voir ? L’ouvrage laisse ainsi une large place aux écrivains et peintres. Le nom le plus cité est sans doute celui de Jules Verne.

Comment établir un « feuilletage des ignorances », c’est-à-dire quel est l’écart en matière de connaissances sur la Terre entre les moins instruits et les élites savantes ?

L’ouvrage se divise en trois périodes chronologiques : le « siècle des Lumières » entre 1755 et la fin du XVIII siècle, la première moitié et la seconde moitié du XIX siècle. Dans chaque partie se posent, avec plus ou moins d’acuité, les mêmes questions sur l’âge de la Terre, sa structure interne, son relief, ses mouvements, l’aspect des pôles, les « abysses » et les phénomènes atmosphériques.

 

La première période commence avec le séisme de Lisbonne de 1755 que l’on connaît surtout aujourd’hui par le long poème où Voltaire s’interroge sur la bonté d’un Dieu qui a imposé tant de souffrances à des innocents (1). Il ne s’agit pas d’un phénomène exceptionnel (les tremblements de terre sont très nombreux durant cette période), mais il a été médiatisé – lentement – dans toutes les gazettes d’Europe occidentale et a suscité des controverses sur ses causes chez les savants et dans l’élite cultivée qui fréquentait les Salons. Pour la grande majorité de la population, c’est la colère de Dieu qui s’exprimait, permettant ainsi aux hommes pécheurs d’assurer leur Salut éternel.

Dans cette seconde moitié du siècle des Lumières, on peut distinguer les sujets sur lesquels la connaissance avance lentement, ceux qui restent obscurs et qui intéressent peu et ceux, tout aussi obscurs, qui suscitent l’engouement. Dans tous les cas, les thèses diluvialistes – qui font appel au Déluge pour expliquer la physionomie et les mouvements de la Terre –  restent prégnantes, même chez les élites.

Dans la première catégorie, on peut placer les controverses sur l’âge de la Terre. Alors qu’au début du XVIII siècle, Bossuet affirmait, avec une précision étonnante, que notre planète datait de 4004 ans av. J.-C., Buffon, à la fin de sa vie dans les années 1780, envisageait une Terre vieille de 10 millions d’années. L’empilement des strates géologiques confortait cette idée d’une longue durée.

On ne sait rien des pôles malgré le souci ancien de découvrir le passage du Nord-Ouest et secondairement celui du Nord-Est. Toutes les tentatives d’exploration de L’Arctique sont des échecs. A l’autre extrémité de la planète, Cook termine son voyage à la recherche de la Terra australis en affirmant qu’il n’y avait pas de terre à l’extrême Sud (1769).

Le monde du froid fait peur alors qu’on est en plein Petit Âge glaciaire et que les glaciers alpestres avancent. On ne sait rien de l’origine de ces glaciers et on en a peu de curiosité. Mais la peur de la fin du monde est liée à l’époque au refroidissement qu’on croit inéluctable de la Terre !

Eruptions volcaniques, montagnes bordées de précipices, phénomènes météorologiques extrêmes font peur. « Entrée de l’Enfer », « Territoire du Diable »…tous ces qualificatifs témoignent  d’une terreur qui est peu à peu contrebalancée par la fascination qu’une petite  élite cultivée leur porte. Mme de Staël évoque la visite des sites volcaniques dans Corinne ou l’Italie ; les Alpes entrent au programme du Grand Tour des jeunes Anglais et le tourisme se développe à Chamonix (pour le spectacle, non pour l’escalade). Ce sont surtout les peintres qui ont le mieux traduit ce Sublime qui exalte la rencontre de l’homme avec la Nature déchaînée, caractéristique du premier Romantisme. Eruption du Vésuve en 1774 de J. P. Hackert, Le glacier inférieur de Grindelwald avec la Lütschine et le Mettenberg  (1777) de C.Wolf, Tempête sur une côte méditerranéenne (1767) de J. Vernet…témoignent de cette fascination.

Durant toute cette période on sait de la Terre qu’elle tourne autour du soleil, qu’elle est aplatie aux pôles, qu’elle a une histoire longue (le Déluge reste néanmoins  la référence majoritaire). Le feuilletage social (2) des ignorances est encore resserré.   Même si, à la fin de la période, une très petite élite a commencé à pénétrer la montagne (première escalade du Mont Blanc en 1786), si quelques privilégiés ont regardé la Terre de haut depuis une montgolfière dans les années 1780, la majorité de la population est enfermée dans le localisme et ne cherche pas d’explication autre que religieuse.

 

Entre le début du XIX siècle et 1860 les ignorances reculent lentement mais inégalement selon les domaines.

Thème très présent dans l’imaginaire romantique, le monde des abysses est presqu’entièrement inconnu. Quelques sondages effectués depuis la surface font connaitre des profondeurs de plusieurs milliers de mètres mais l’idée qui prévaut est qu’il n’y a plus de vie au-dessous de 500 m.

En matière polaire il y a peu de progrès. Le mythique passage du Nord-Ouest reste introuvable. Les nombreuses expéditions qui cherchaient à le découvrir reviennent bredouilles. Mais il est désormais acquis que la mer gèle, ce qui était contesté auparavant. L’Arctique déçoit les navigateurs mais continue de stimuler l’imagination des artistes. Mary Shelley situe la fin de son roman, Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818-1831) à l’intérieur du cercle arctique, ce qui en accroît le caractère horrifique. Malgré le savoir des baleiniers qui les informent, les explorateurs progressent peu dans la connaissance du monde antarctique. Des expéditions, russes, anglaises, françaises (Dumont d’Urville en 1840) explorent quelques petites terres en bordure d’un continent dont on n’en imagine pas l’étendue.

Un phénomène météorologique d’ampleur planétaire est curieusement absent des manuels d’histoire. De 1815 à 1818, toute la surface de la Terre a été affectée de « brouillards secs », parfois accompagnés d’orages violents et de pluies diluviennes. Les effets sur les corps et sur les esprits ont été considérables. La destruction des récoltes entraîna des millions de morts (c’est la dernière grande famine du monde occidental) et la croyance en la proximité de la fin du monde fit redouter à nouveau la colère divine. Les raisons de cette crise n’ont été clairement établies par les historiens que dans la seconde moitié du XX siècle ! L’éruption d’un volcan indonésien, le Tambora, envoya dans l’atmosphère un nuage de cendres qui forma un écran moléculaire autour de la planète perturbant le rayonnement solaire. Le célèbre tableau de G.D. Friedrich, Voyageur contemplant une mer de nuages (1818), a suscité toute une littérature sur le caractère métaphorique de ces brumes (« inconnu de l’avenir », « abîme de l’existence »…). Aucun savant n’en imagina l’origine volcanique.

Dans certains domaines le savoir progresse de façon notable.

Les formes des nuages ne sont plus seulement assimilées à des animaux mais elles constituent une nomenclature toujours actuelle. Leur formation et leur transformation en pluie, neige ou grêle est expliquée (L. Howard). La météorologie était née, mais ce savoir pénètre peu dans la population.

Les connaissances en géologie progressent aussi. Désormais pour la majorité des élites, la Terre a une histoire longue et l’on établit une échelle de stratigraphie paléontologique en fonction aux fossiles trouvés. La querelle qui oppose alors les tenants du catastrophisme, comme Cuvier, à ceux du continuisme pour expliquer la disparition de certaines espèces, a peu d’échos dans la population.

Au milieu du XIX siècle, les élites intellectuelles sont donc encore peu savantes sur la Terre et, à cause du trop faible nombre de lecteurs, leur savoir restreint est peu diffusé.

 

C’est dans la seconde moitié du siècle que le savoir progresse rapidement dans tous les domaines, sauf sans doute en matière polaire.

Les sciences de la Terre sont stimulées par les besoins de la première mondialisation, c’est-à-dire la circulation accrue des hommes, des marchandises et des informations.

L’installation de réseaux télégraphiques électriques sous-marins (première liaison transatlantique opérationnelle entre l’Irlande et les Etats-Unis en 1866) a été déterminante pour une première connaissance scientifique des abysses : calme et frigidité des eaux profondes, relief des bas-fonds, faune jusqu’alors inconnue. Mais le succès considérable de 20 000 lieues sous les mers (3) montre la part prépondérante de l’imaginaire dans la fascination d’un milieu qu’aucun homme n’a encore visité.

Les progrès des transports maritimes nécessitent une meilleure prévision météorologique. On réalise alors des cartes des pressions et des vents et les concepts nouveaux de « dépression » et d’« anticyclone » s’imposent dans les années 1880. Pourtant les formes populaires de prévision du temps se maintiennent. Et surtout l’engouement de la population se porte sur les théories pseudo-scientifiques de Mathieu de le Drôme, lequel affirmait prédire le temps par les phases lunaires en contradiction avec les travaux de Le Verrier, directeur de l’Observatoire de Paris.

Les « catastrophes » sont mieux comprises, que ce soit les mécanismes volcaniques que l’on relie à « des lignes de fragilité de l’écorce terrestre » ou les inondations mieux analysées par la nouvelle science hydrologique.

Malgré la réussite du passage du Nord-Ouest par Nordenskjöld en 1878-1879, l’ignorance sur l’aspect des pôles reste totale, ce qui alimente une riche littérature de fiction. Chez les scientifiques, deux visions s’affrontent. La première relève de la terreur en prédisant le déferlement des eaux de l’Antarctique sur les continents. La seconde développe le mythe idyllique de la mer libre de glace au pôle, argumentant de la longue durée de l’insolation et de la présence de courants chauds.

 

On peut donc témoigner d’un recul important de l’ignorance sur la Terre chez les élites. La vulgarisation des nouvelles connaissances reste encore limitée malgré la diversification des canaux, telles les revues diffusées par les bibliothèques populaires et scolaires, les conférences, l’Exposition universelle de Paris en 1900 avec son Palais de l’optique et son cosmorama de Galeron. En France les romans de Jules Verne font un pont entre découvertes scientifiques et grand public. Dans tous les cas seuls les citadins sont concernés.

Au début du XXe siècle, le feuilletage des connaissances entre petite minorité instruite et large majorité est encore réduit. C’est au cours de ce dernier siècle qu’il s’est considérablement épaissi.

 

En plus de son intérêt documentaire, l’une des principales qualités de l’ouvrage d’Alain Corbin est de nous faire réfléchir à notre rapport à l’ignorance. Nos ancêtres des XVIIIe  et XIXe siècles étaient très ignorants en matière de sciences de la Terre. Nous le sommes moins…sur ce sujet, mais la pandémie actuelle suscite des réactions comparables chez certains de nos contemporains : peur de la fin de la civilisation, culpabilité, diffusion d’explications fantaisistes, confusion entre arguments scientifiques et idéologiques.

 

Notes :

(1) VOLTAIRE, Poème sur le désastre de Lisbonne, 1756

(2) CORBIN utilise cette expression pour définir les écarts de connaissances sur un même sujet entre les différentes catégories socio-culturelles d’une population. Pour le professeur de sociologie historique Jean Baechler, cet écart était nul à l’époque préhistorique. Il est considérable aujourd’hui.

(3) Jules VERNE, 20 000 lieues sous les mers, 1869-1870

 

 

Michèle Vignaux, octobre 2020