Une catastrophe naturelle frappe la France chaque année sans jamais produire une seule image. Elle ne noie pas de village, elle n’emporte pas de pont, elle n’oblige personne à partir dans la nuit. Elle se contente d’ouvrir les murs des maisons, lentement, saison après saison. Quand l’argile d’un sous-sol reçoit l’eau de l’hiver elle gonfle, quand la chaleur de l’été la lui reprend elle se rétracte, et la maison posée dessus suit ce mouvement de quelques millimètres. Une fissure apparaît au-dessus d’une fenêtre, une autre descend le long d’un angle, une porte cesse de fermer. Il n’y a rien à filmer.
Cette discrétion tient à la forme du phénomène. Une inondation arrive en une nuit et touche une vallée entière. Le mouvement du sol argileux met des mois à produire ses effets et il les produit maison par maison, une rue après l’autre, parfois sur un seul côté d’un pavillon quand un arbre ou une terrasse modifie la circulation de l’eau à cet endroit. Il n’y a pas d’événement à dater, pas de foule à secourir, pas de commune sinistrée d’un bloc. Le désordre reste une affaire privée, entre un propriétaire, un assureur et quelques fissures dont il faut démontrer l’origine.
La facture, elle, se voit. Interrogé au mois d’août 2026 sur ce phénomène, le gouvernement a rappelé que 41 % des 62,1 milliards d’euros versés au titre des catastrophes naturelles depuis la création du régime en 1982 l’ont été pour ce seul motif. C’est le deuxième poste d’indemnisation derrière les inondations. Une catastrophe silencieuse, donc, mais pas une petite catastrophe.
Le phénomène porte un nom administratif: le “retrait-gonflement des argiles”. Il a surtout une géographie, et cette géographie ne ressemble pas à celle que l’on imagine. Pour la regarder de près, nous avons rapproché commune par commune trois séries de données publiques, la carte nationale d’exposition des sols annexée à l’arrêté du 9 janvier 2026, les arrêtés de catastrophe naturelle sécheresse publiés au Journal officiel et recensés par Géorisques, et le recensement de la population de l’Insee. Il en sort un indice d’exposition pour chacune des 1266 communes d’Île-de-France, que chacun peut consulter sur https://expert-fissure-idf.fr/risque-fissure/. Ce travail a été mené par Expert Fissure IDF, cabinet d’expertise en pathologie du bâtiment, qui voit ces fissures depuis l’intérieur des maisons.
Le sol ne trie personne
La première surprise vient du sous-sol. En Île-de-France, plus des trois quarts de la surface régionale reposent sur des terrains classés en exposition moyenne ou forte. Une seule commune y échappe entièrement, Paris. Toutes les autres en portent au moins une partie, et plus de la moitié d’entre elles sont classées sur la quasi-totalité de leur territoire.
Ce classement mérite une précision, car il ne dit pas qu’une maison va se fissurer. Il décrit la nature du terrain, la proportion d’argile qu’il contient et sa capacité à changer de volume selon qu’il est humide ou sec. Une exposition forte signale un sol qui bouge beaucoup, une exposition faible un sol qui bouge peu. Le reste dépend du climat de l’année, de la végétation et de ce qui a été construit là. La carte d’exposition est un état du sous-sol, pas une prédiction.
On attendrait un dégradé, un centre bâti tenu à l’écart et une campagne argileuse. La carte dit presque le contraire. Les deux départements les plus urbains de la petite couronne, la Seine-Saint-Denis et le Val-de-Marne, sont classés sur la quasi-totalité de leur surface. La Seine-et-Marne, huit fois plus vaste, l’est sur un peu plus de quatre cinquièmes, et l’Essonne, dernière du classement, sur les deux tiers. Les seules taches franchement claires se trouvent au sud, dans la moitié inférieure de l’Essonne et dans le sud de la Seine-et-Marne.
Le sol ne trie donc personne. Il ne sépare ni la ville du village ni le centre de la périphérie. Si le risque tenait au seul sous-sol, il serait à peu près le même partout et l’histoire s’arrêterait là.

Carte 1. Un sol argileux sous presque toute la région. Part de la surface de chaque commune classée en exposition moyenne ou forte au retrait-gonflement des argiles. La teinte la plus soutenue réunit 704 communes couvertes sur 90 % et plus de leur territoire. Paris est la seule commune sans aucune surface classée. Source, cartographie de l’aléa annexée à l’arrêté du 9 janvier 2026 croisée avec les contours communaux de l’IGN, Indice Fissure Île-de-France, Expert Fissure IDF, licence CC BY 4.0.
Ce qui est posé dessus
Un sol qui travaille n’abîme que ce qui repose sur lui, et tout n’y repose pas de la même manière. Le bâtiment qui souffre est la maison individuelle, basse, posée sur des fondations peu profondes, et d’autant plus exposée qu’elle est ancienne. La règle qui impose aujourd’hui une étude de sol avant de construire dans ces zones est récente. Elle s’applique aux ventes de terrains à bâtir et aux contrats de construction conclus depuis le 1er octobre 2020. Tout ce qui a été bâti avant l’a été sans cette précaution.
Le recensement range les logements par période d’achèvement, et la borne de 1971 sépare le parc le plus ancien des générations suivantes. En Île-de-France, 611 903 maisons individuelles occupées en résidence principale ont été achevées avant 1971. C’est là que la géographie change de visage.
Ces maisons ne sont pas où on les cherche. Le panneau de gauche de la deuxième carte les compte commune par commune, et le dessin est une masse compacte serrée autour de Paris. Plus d’un tiers d’entre elles se trouvent dans Paris et les trois départements de la petite couronne. Les communes qui en comptent le plus sont Saint-Maur-des-Fossés, Argenteuil et Aulnay-sous-Bois. Le pavillon de banlieue, celui des lotissements de l’entre-deux-guerres et des années de reconstruction, est resté où il avait été construit, entre la ville dense et les champs.
La part que ces maisons occupent dans le parc de logements suit le mouvement inverse, et c’est ce que montre le panneau de droite. En prenant Notre-Dame comme point zéro, la part des résidences principales qui sont des maisons individuelles achevées avant 1971 est d’environ 7 % dans les dix premiers kilomètres, elle dépasse le quart entre trente et quarante et atteint 42 % au-delà. Près de Paris ces maisons sont nombreuses et noyées dans l’immeuble. Loin de Paris elles sont moins nombreuses et elles font le paysage.
Deux lectures cohabitent donc d’un panneau à l’autre. Le nombre de maisons anciennes désigne la première couronne, leur poids dans le parc désigne la grande couronne. Un sinistre de masse se joue là où les maisons sont nombreuses. Un basculement de commune se joue là où elles font la majorité des logements.

Carte 2. Les maisons que ce sol peut fissurer. Maisons individuelles occupées en résidence principale et achevées avant 1971, deux lectures côte à côte. À gauche leur nombre par commune, à droite leur part dans les résidences principales. La masse se concentre dans la première couronne, la part augmente avec la distance à Paris. Source, recensement de la population de l’Insee, logements ordinaires en résidence principale selon la période d’achèvement, contours communaux de l’IGN, Indice Fissure Île-de-France, Expert Fissure IDF, licence CC BY 4.0.
Une reconnaissance qui passe par la mairie
Reste la troisième pièce, celle qui décide de tout pour un propriétaire. Une fissure due à la sécheresse n’est prise en charge par l’assurance que si la commune a été reconnue en état de catastrophe naturelle pour l’épisode en cause. Le sinistre est individuel, la reconnaissance est collective.
Le chemin est long et il ne commence pas chez l’habitant. Seule la commune peut déposer la demande, ni le propriétaire, ni l’entreprise, ni l’assureur. Elle dispose de vingt-quatre mois après l’épisode pour le faire. La préfecture vérifie la recevabilité du dossier, une commission interministérielle rend un avis, et la décision prend la forme d’un arrêté publié au Journal officiel. Entre la maison qui se fend et l’indemnisation il y a donc une mairie, un dossier et un délai.
Depuis 1989, un peu plus de la moitié des communes franciliennes ont été reconnues au moins une fois au titre de la sécheresse. 587 ne l’ont jamais été. Elles abritent près de 2,6 millions d’habitants et couvrent à elles seules près de la moitié du territoire régional. Elles reposent elles aussi sur des terrains classés.
Elles ne sont pas réparties au hasard. La Seine-et-Marne en rassemble à elle seule près de la moitié, puis viennent le Val-d’Oise, l’Essonne et les Yvelines, tandis que la petite couronne en compte moins d’une trentaine. Elles sont aussi plus petites, plus éloignées et plus pavillonnaires que celles qui ont été reconnues, avec une densité médiane cinq fois plus faible, un éloignement médian au centre de Paris supérieur de moitié, et une part de maisons individuelles anciennes dans le parc de logements presque double.
Un dernier partage éclaire l’ensemble. En séparant ces 587 communes au seuil de 200 habitants au kilomètre carré, les moins denses sont de loin les plus nombreuses et occupent les quatre cinquièmes de cette surface pour quelque 300 000 habitants, mais la maison individuelle ancienne y représente plus de quatre logements sur dix. Les autres concentrent l’essentiel de la population sur huit fois moins d’espace, avec une part deux fois plus faible. La troisième carte donne à voir ces deux ensembles. Les premières dessinent une couronne presque continue au-delà de trente kilomètres, les secondes se dispersent dans le tissu urbain. Le vide de la reconnaissance a donc deux visages, un vide rural étendu et massivement pavillonnaire, et une poussière de communes denses.
Il faut ajouter aussitôt que compter les arrêtés ne revient pas à compter les sécheresses. Un arrêté est un acte administratif. Son absence dit deux choses à la fois, que le sol n’a peut-être pas bougé, et qu’aucun dossier n’est peut-être parti. Une carte ne permet pas de trancher commune par commune, et telle n’est pas sa fonction. Elle montre que les communes restées en dehors du dispositif forment un ensemble cohérent, petites, éloignées, pavillonnaires, c’est-à-dire le profil de celles qui disposent du moins de moyens administratifs pour monter un dossier technique.
La règle du jeu bouge d’ailleurs sans prévenir. En avril 2024, une circulaire a ramené de vingt-cinq à dix ans la période de référence qui sert à apprécier le caractère anormal d’une sécheresse. Le critère change pour tout le monde en même temps, mais la première marche reste à franchir par la commune.

Carte 3. Les communes que la reconnaissance n’a jamais atteintes. Communes sans aucun arrêté de catastrophe naturelle sécheresse depuis 1989, distinguées selon leur densité de population. Les 434 communes les moins denses forment une couronne presque continue au-delà de trente kilomètres, les 153 autres se dispersent dans le tissu urbain. Source, arrêtés publiés au Journal officiel et recensés par Géorisques, populations et surfaces communales de l’Insee, contours communaux de l’IGN, Indice Fissure Île-de-France, Expert Fissure IDF, licence CC BY 4.0.
Ce que le regard géographique déplace
Superposer ces trois couches déplace la question. Le risque n’est pas là où le sous-sol est argileux, puisqu’il l’est presque partout. Il n’est pas davantage là où les maisons anciennes sont les plus nombreuses, puisque ce sont les communes denses de la petite couronne. Il se tient à l’intersection, là où un sol qui travaille rencontre une forme urbaine faite de maisons basses et anciennes, et où la reconnaissance administrative n’est jamais venue.
Cette intersection dessine une couronne discontinue, à peu près entre trente et soixante kilomètres de Paris. Elle traverse le Vexin et l’ouest du Val-d’Oise, l’ouest et le sud des Yvelines, le sud de l’Essonne, et de larges portions de la Seine-et-Marne. On reconnaît cette géographie sans effort. C’est celle du périurbain pavillonnaire, des communes de quelques milliers d’habitants où la maison avec jardin est la norme et où la mairie compte peu d’agents.
L’échelle communale n’est pas neutre dans cette affaire. Elle est celle du sinistre, puisque la maison fissurée s’y trouve. Elle est aussi celle de la décision, puisque la demande de reconnaissance part de la mairie. Une carte régionale montre une région argileuse et n’apprend rien à personne. Une carte départementale lisse les écarts. C’est à la commune que les trois couches se répondent, et c’est à cette échelle que le risque devient une question que quelqu’un peut se poser.
Le regard géographique ne répare aucune fissure. Il déplace seulement la question, et cela suffit à changer ce qu’on en fait. Tant que le retrait-gonflement des argiles reste une affaire de sous-sol, il appartient à la géologie et à l’assurance. Dès qu’on le regarde comme la rencontre d’un sol, d’une forme bâtie et d’une procédure, il devient une question d’aménagement, et il concerne des communes que l’on peut nommer. Un habitant qui voit une fissure apparaître peut y lire si la sienne a déjà été reconnue, et un maire peut y lire ce que son territoire a en commun avec ceux qui l’ont été.
Karthi Mick, Architecte DPLG, cabinet Expert Fissure IDF, Île-de-France, octobre 2026
