N.B : toutes les indications de pages sont dans l’édition Présence Africaine de 1983.

 

Écrit par Aimé Césaire, en 1947, le Cahier d’un retour au pays natal fait œuvre de monument quant à la représentation d’une réalité sociale et culturelle très forte aux yeux de ce dernier. Aimé Césaire, né en 1913 et mort en 2008, est un écrivain et homme politique français. Il écrit son ouvrage au cours de l’été 1935, pendant un séjour en Dalmatie ; ce qui lui rappelle sa Martinique natale. Il est un représentant du mouvement littéraire de la négritude[1]. Outre une dimension littéraire, son discours, en vers libre, met en exergue l’ampleur du désastre économique et culturel qu’engendre le colonialisme au sein de la Martinique. Il s’insurge contre les discriminations, la misère, la violence et le délabrement que connaît cet espace. Son recueil marque la naissance d’une nouvelle expression poétique caribéenne, sous le chantre d’un poète qui s’autoproclame porte-parole de cette lutte à visée universelle. Il présente, en effet, la négritude comme un appel à la révolte après des siècles de soumissions à une puissance coloniale, ici la France. Cette œuvre littéraire peut être considérée comme un point de départ de la négritude que l’auteur poursuivra dans d’autres œuvres[2]. Dans cet ouvrage, le poète revient sur les premières années de sa vie, marquées par la misère et la corruption. Il écrit donc sur les bases de ses souvenirs pour y dénoncer les dures réalités sociales ainsi que la diversité culturelle qui y règnent. Il semble écartelé entre deux cultures : Européenne et Noire. La relation qu’il dégage de son enfance est ambiguë : on ne sait pas s’il évoque un malaise ou une sorte de nostalgie. En réalité, il n’est pas possible de diviser le Cahier en différentes parties puisqu’il est la retranscription des impressions du poète par rapport à sa région natale. Toutefois, les thématiques sont diverses, se conjuguant entre elles, et il est possible d’en noter certaines comme la révolte, l’indignation, l’abjection de la condition sociale, la révolte raciale, etc. Le but, c’est la prise de conscience par les Martiniquais de leur identité noire, autrement dit d’une affirmation sociale et culturelle en Martinique face au colonisateur occidental. Toutefois, sous couvert d’une verve lyrique c’est bien une perspective géographique qui peut être entrevue par l’ouvrage d’Aimé Césaire.
Ce faisant, comment le Cahier met-il en lumière les stigmates d’un espace géographique sous tension culturellement et socialement ?

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1) La représentation multi-scalaire d’un espace en marge.

« Au bout du petit matin, sur cette plus fragile épaisseur de terre que dépasse de façon humiliante son grandiose avenir – les volcans éclateront, l’eau nue emportera les taches mûres du soleil et il ne restera plus qu’un bouillonnement tiède picoré d’oiseaux marins – la plage des songes et l’insensé réveil. » [p.08]

L’auteur décrit la réalité d’un espace géographique, à la fin des années 1930, marquée par une aliénation culturelle profonde de l’espace géographique, tout en rappelant le désespoir de la population antillaise qui peut s’entrevoir avec les références à la faim, aux maladies (la petite vérole), à la fragilité, à la laideur (« la hideur désertée de vos plaies »).

L’auteur commence par évoquer les aménités géographiques caractéristiques de la Martinique, soit le « Volcan », c’est-à-dire la Montagne Pelée ; « l’eau » avec la mer des Caraïbes et l’Atlantique qui bordent tout le pourtour de l’île ; le « soleil » puisqu’il s’agit d’un espace tropical et qu’il fait partie de l’image présentée en Occident ; ou encore les phénomènes climatiques comme les « cyclones ».

Aimé Césaire mène aussi une approche multi-scalaire, en partant du régional, avec un point de vue métropolitain (« cette foule désolée sous le soleil » p.10) sur l’île de la Martinique ; en passant par le local (« depuis Trinité jusqu’à Grand-Rivière » p.14, « cette ville plate – étalée ») afin de mettre en exergue la difficulté de vie de ces populations. Cette approche s’exerce aussi à très grande échelle grâce à l’évocation de la rue de la Paille, à partir de la page 19, avec les « maisons pataudes » qui entourent cette dernière. Le poète opère donc un zoom progressif sur les différents espaces de l’île pour rendre compte des différents phénomènes et les décrire avec le plus de précision possible sur un ton pathétique, voire tragique : « les Antilles grêlées de petite vérole, les Antilles dynamitées d’alcool, échouées dans la boue de cette baie, dans la poussière de cette ville sinistrement échouée. »

Après lecture de ce texte, on se rend compte que plus l’échelle est grande, plus l’espace géographique se marque par un délabrement, tendant à dénoncer, en filigrane, des réalités sociales et culturelles importantes. En effet, la rue de la Paille illustre, avec virtuosité, l’image de la Martinique selon les Européens que souhaite dénoncer l’auteur :

« Tout le monde-là méprise la rue Paille. C’est là que la jeunesse du bourg se débauche. C’est là surtout que la mer déverse ses immondices, ses chats morts et ses chiens crevés. Car la rue débouche sur la plage et la plage ne suffit pas à la rage écumante de la mer. » [p.19]

Outre la référence à la fureur de la mer, et donc aux contraintes (aléas et danger) de l’île, c’est bien de la dévastation de l’île que l’auteur entend parler grâce à un vocabulaire de la dénonciation (« honte »). L’auteur en fait une représentation géographique : « rue très étroite », « un appendice dégoûtant comme les parties honteuses du bourg qui étend à gauche et à droite […] la houle grise de ses toits d’essentes ».

Selon l’auteur, la Martinique est aussi un espace géographique en danger puisqu’elle doit faire face à la mer qui tend de plus en plus à la détruire « à force de la mordre elle finira par la dévorer […] la rue Paille ». Ainsi, Aimé Césaire souhaite souligner la saleté, la souillure, de cet espace grâce à l’évocation des déchets, des cadavres d’animaux, etc. La représentation qui en est faite la rapproche davantage de celle d’une déchetterie plutôt que celle d’un lieu de vie.

Cette présentation géographique de la Martinique, sur un ton pathétique, sous-entend non pas une présentation des réalités spatiales mais davantage une dénonciation par l’auteur des préjugés européens quant à cet espace.

Il s’agit donc d’une aliénation de cet espace géographique sous la coupe française que l’auteur présente. Il est clair que la Martinique, de la première moitié du XXe siècle, n’est pas fidèle à la réalité décrite dans le poème puisque ce dernier ne traduit, en réalité, que l’état de choc d’un auteur dépassé par l’ampleur des préjugés européens qui tendent à déposséder l’espace de toute sa contenance.

Ce qu’Aimé Césaire revendique, ce n’est pas une victimisation de l’espace martiniquais ni même une résignation mais, au contraire, une prise de conscience de l’oppression coloniale exercée sur l’espace (« Va-t’en, lui disais-je, gueule de flic, gueule de vache, va-t’en je déteste les larbins de l’ordre » ; « Parce que nous vous haïssons vous et votre raison, nous nous réclamons de la démence précoce de la folie flambante du cannibalisme tenace »).

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2) Marqué par un assujettissement culturel et social de la population locale.

« Dans cette ville inerte, cette foule désolée sous le soleil, ne participant à rien de ce qui s’exprime, s’affirme, se libère au grand jour de cette terre sienne. Ni à l’impératrice Joséphine des Français rêvant très haut au-dessus de la négraille. Ni au libérateur figé dans sa libération de pierre blanchie. Ni au conquistador. Ni à ce mépris, ni à cette liberté, ni à cette audace. » [p.10]

A l’image de la description géographique, la représentation sociale de la population est, elle-aussi, faîte sur un ton pathétique, voire tragique (« cette foule désolée »). Aimé Césaire y mêle aussi des références racistes (« négraille », « négrillon », « vaurien », « risibles ») mêlées avec l’héritage de la colonisation (« libérateur »). Ces images renvoient à l’image du colonisateur et à la notion, diffusée depuis l’époque moderne, justifiant le fait que la colonisation se fait pour libérer les populations locales et leur transmettre les codes occidentaux (phénomène d’acculturation). Le poète démontre donc que la colonisation opère une modification des codes culturels et sociaux sur l’espace géographique considéré.

En effet, ce poème démontre que la situation martiniquaise est en proie à une aliénation culturelle en provenance de France (la métropole coloniale : « Parce que nous vous haïssons vous et votre raison »). Aimé Césaire se fait ainsi le chantre des Martiniquais dépossédés culturellement par la France (« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir » ; « c’est pour vous que je parlerais »).

L’assujettissement culturel peut se voir par la dénomination utilisée, en effet la caractérisation de la population locale se fait par des termes comme « foule », un terme neutre, indéfini, qui ne leur offre pas une identité fixe, marqueur d’une absence de cohésion sociale (« cette foule qui ne se mêle pas […] cette foule qui ne sait pas faire foule »). Il use aussi d’un vocable péjoratif comme le démontre l’utilisation du terme « morne » (« le morne au sabot inquiète et docile » ; « le morne accroupi devant la boulimie aux aguets de foudres et de moulins, lentement vomissant ses fatigues d’hommes ») mais aussi « hanneton » qui place la population du côté des animaux, des insectes.

De ce fait, la description faite de la culture martiniquaise montre qu’elle se définit à l’inverse de celle existante en France hexagonale :

« l’échouage hétéroclite, les puanteurs exacerbées de la corruption, les sodomies monstrueuses de l’hostie et du victimaire, les coltis infranchissables du préjugé et de la sottise, les prostitutions, les hypocrisies, les lubricités, les trahisons, les mensonges, les faux, les concussions — l’essoufflement des lâchetés insuffisantes, […] les avidités, les hystéries, les perversions, les arlequinades de la misère, les estropiements, les prurits, les urticaires, les hamacs tièdes de la dégénérescence. Ici la parade des risibles et scrofuleux bubons, les poutures de microbes très étranges, le poison sans alexitère connu, les sanies de plaies bien antiques, les fermentations imprévisibles d’espèces putrescibles. » [p.12]

Cette longue énumération permet ainsi d’illustrer la caractérisation de cette population, sur un ton dépréciatif (« avidités», « dégénérescence », etc.). L’objectif est de montrer la misère mais aussi que cet espace se définit par le vice et le malin : « mensonges », « faux », « perversions », etc.  C’est donc un espace qu’il est nécessaire d’éviter. Toutefois, l’auteur, par sa manière d’écrire, inculpe aussi la faute de la population locale qui accepte sa position de victime face à l’oppresseur colonial.

Cette passivité populaire justifie l’absence d’unité culturelle au profit d’une culture occidentale très largement évoquée tout au long du poème : « instituteur » (issu du processus d’acculturation coloniale), « Noël » (fête religieuse importée d’Occident et issue du calendrier liturgique).

Aimé Césaire s’attèle donc à décrire une réalité sociale dans son ouvrage. La population y est présentée de façon animalisée (« hanneton ») habitant dans des lieux dépouillés, sales, délabrés :

« la carcasse de bois comiquement juchée sur de minuscules pattes de ciment que j’appelle « notre maison », sa coiffure de tôle ondulant au soleil comme une peau qui sèche, la salle à manger, le plancher grossier où luisent des têtes de clous, les solives de sapin et d’ombre qui courent au plafond, les chaises de paille fantomales, la lumière grise de la lampe, celle vernissée et rapide des cancrelats qui bourdonne à faire mal… » [pp.13-14]

La description reflète donc l’idée d’un bidonville : « tôle ondulant », « plancher grossier », « chaises de paille », où tous les matériaux seraient récupérés d’endroits divers. Par cette description, l’auteur renvoie là encore à la condition d’une population qui manque de moyens et de ressources, lui permettant ainsi de poursuivre son réquisitoire contre la métropole (« nous vous haïssons vous et votre raison », « Je ne m’accommode pas de vous ! »). En effet, cette dernière tyrannise et exploite les « sous-hommes ». Il s’agit donc une mise à nu de la barbarie coloniale opérée par les Français et qui se constate sur la population locale.

3) Un plaidoyer en faveur d’une unicité culturelle et sociale

« Voyez, je sais comme vous faire des courbettes, comme vous présenter mes hommages, en somme, je ne suis pas différent de vous ; ne faites pas attention à ma peau noire : c’est le soleil qui m’a brûlé »

Après un propos sous le signe de la dichotomie, entre d’un côté des Européens racistes et des Martiniquais soumis à une aliénation culturelle, Aimé Césaire s’attelle à formuler un discours en faveur d’une unicité culturelle et sociale au sein de l’espace martiniquais. C’est le sens de la citation ci-dessus : « je ne suis pas différent de vous ». Pour l’auteur, il est nécessaire de dépasser les préjugés : « ne faites pas attention à ma peau noire ».
Toutefois, il est important de noter que cette unicité ne se fait pas au détriment de sa condition ethnique : « aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l’intelligence, de la force » auquel il ajoute, par ailleurs, « J’accepte […] ma race qu’aucune ablution d’hysope et de lys mêlés ne pourrait purifier ». Ainsi les différentes ethnies (« race ») sont toutes placées sur un pied d’égalité.
Aimé Césaire prône donc une pluralité culturelle du monde : « nos multicolores puretés ». Cette idée est renforcée par l’utilisation du terme « fraternité » qui démontre une forme de proximité, d’harmonie, entre les différents groupes sociaux qui vivent en Martinique.
Dans la continuité il prône une affirmation culturelle de la population martiniquaise, grâce à la revendication de ses origines noires : « Eia pour le Kaïlcédrat royal ! / Eia pour ceux qui n’ont rien inventé / Pour ceux qui n’ont jamais rien exploré / Pour ceux qui n’ont jamais rien dompté ». Il apparaît donc qu’Aimé Césaire use des préconçus racistes occidentaux pour élevés la culture martiniquaise au rang des autres grandes cultures. Il s’agit, en somme, pour l’auteur de partir du point de vue étranger pour affirmer sa propre culture.
Le Cahier démontre donc une situation transitoire puisqu’on passe d’une société raciale : « la négraille assise […] debout dans la cale/debout dans les cabines/debout sur le pont/debout dans le vent/debout sous le soleil/debout dans le sang » (comme le démontre cette référence à l’ère coloniale) à une société post-raciale (ou a-raciale) : « Eia pour la joie/Eia pour l’amour/Eia pour la douleur aux pis de larmes réincarnées. ». On est donc dans une société qui se trouve du côté de l’allégresse, de la fête et non dans le prolongement d’une dichotomie identitaire.

« Je dis hurrah ! La vieille négritude/progressivement se cadavérise/l’horizon se défait, recule et s’élargit/et voici parmi des déchirements de nuages la fulgurance d’un signe »

C’est en cela que l’évolution culturelle de la Martinique peut avoir lieu puisque le concept de « négrier », « négraille », disparait au profit d’une absence de catégorisation. Cela est sensiblement visible par l’emploi du pronom personnel « nous » pour symboliser cette union entre les groupes sociaux : « la négraille aux senteurs d’oignon frit retrouve dans son sang répandu le goût amer de la liberté ».
Cette observation se confirme aussi du point de vue temporel puisque la population passe « du petit matin » au début du texte, à la lumière pleine et absolue : « mer cliquetante de midi », « le soleil », etc. Elle passe donc de l’ombre à la lumière.

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En définitive, on voit bien toute la dimension géographique qui figure dans le Cahier d’un retour au pays natal. L’auteur y présente un territoire et une population sous les stigmates d’une vision coloniale européenne qui annihile toute appartenance identitaire, sociale et culturelle. C’est sous la voix de l’auteur que la condition de la Martinique (et des Martiniquais) connait un essor. En effet, s’il critique ouvertement les Européens tout au long de ce poème, il dépasse la dichotomie sociale et culturelle. Pour lui il est nécessaire que la Martinique dépasse cette opposition culturelle et sociale au profit d’une unité entre les populations sans pour autant oublier cet héritage de la colonisation. C’est en cela que le territoire (et plus largement la population) pourra s’émanciper, évoluer, se développer. L’œuvre d’Aimé Césaire est donc, avant tout, un marqueur identitaire au profit d’une région culturellement et socialement instable du fait de l’héritage historique.

Théo Roussel

juin 2022

Bibliographie :
Césaire, Aimé. Cahier d’un retour au pays natal. Présence Africaine, 2008.
—. Discours sur le colonialisme. Présence Africaine, 2008.
Jessica Z. Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire (Fiche de lecture). Fiches de lecture, 2014.
Lauvergnat-Gagnière, Christiane, et Daniel Bergez. Précis de littérature française. Armand Colin, 2007.

[1] La négritude correspond à l’ensemble des valeurs propres aux cultures et civilisations des peuples de race noire. (Source : CNRTL) Elle est particulièrement présente chez Aimé Césaire (voir Discours sur la Négritude. Présence Africaine. 2004) ou encore chez Leopold Sédar Senghor.

[2] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme. Présence Africaine. 1955.