Les Cafés Géo de Lyon accueillent, le 11 Juin 2014, Lise Bourdeau-Lepage, professeur à l’Université Jean Moulin – Lyon 3 et chercheuse à l’UMR 5600 EVS (directrice adjointe du CRGA). L’intervenante a eu l’idée et a présidé le comité d’organisation du colloque « Bien-être en ville : regards croisés nature-santé ».

La présentation s’appuie notamment sur une enquête qu’elle a conduite et qui s’est intéressée aux désirs des citadins lyonnais, mais aussi sur différents travaux antérieurs. En effet, l’intervenante a déjà dirigé un numéro spécial de la revue Métropolitiques un numéro spécial de Géographie, économie, société sur la relation ville, nature et bien-être, un ouvrage Nature en ville : attentes citadines et politiques publiques (2014, avec Roland Vidal, Editopics).

La problématique des travaux présentés est la suivante : Comment la nature devient-elle l’objet de désir du citadin ? Quels sont les éléments qui expliquent cette évolution ? La présentation est conduite en deux temps : une mise en contexte du désir de nature et l’analyse de quelques résultats d’une enquête lyonnaise.

Contextualisation

Les désirs des citadins préoccupent l’ensemble des acteurs urbains. Mais la conciliation entre ville et nature peut s’avérer difficile voire complexe. Premièrement, la notion de nature est elle-même délicate à définir. Deuxièmement, le besoin de nature de l’homme doit être concilié avec son besoin d’urbanité à l’heure de l’homo urbanus. Comment peut-on rapprocher les notions d’urbanité, de bien-être et de nature ?

On assiste aujourd’hui à un verdissement de la société qui s’explique par une prise de conscience globale des effets de notre développement sur notre environnement que nous rappelle notamment la multiplication de catastrophes naturelles. Ce verdissement serait une réponse à l’idée de la finitude des ressources. Pour répondre à cette inquiétude, des accords internationaux se multiplient et sont traduits aux échelles nationales et locales (comme les Plans Climats ou les Agendas 21).

La nature pèse dans le choix de localisation des individus et des entreprises. L’environnement constitue une aménité pour les hommes. Ainsi, l’environnement est dans certains classements internationaux pris en compte pour évaluer l’attractivité des métropoles globales, c’est-à-dire les villes qui jouent un rôle majeur dans l’économie globalisée aujourd’hui (cf. Classement de la Mori Memorial Foundation) ou encore à l’échelle locale, il permet de distinguer les villes où il fait bon vivre – différents journaux se livrent régulièrement à cet exercice. Par ailleurs, en ville, un marketing du « vert » se développe. A l’échelle individuelle, les citoyens peuvent aussi s’engager : c’est le cas des membres du Guerrilla Gardening, des Colibris, des Incroyables Comestibles… Des labels se mettent en place, par exemple label écojardin – il nécessite de respecter des techniques de production (éviter les pesticides, avoir une technique écoresponsable) et d’être ouvert à différents types de population. De nombreux autres exemples existent.

Les urbains pensent à 40% que notre mode de vie menace l’environnement.

Dans un article antérieur écrit avec A. Bailly, l’intervenante a émis l’idée du passage d’un homo urbanus à un homo qualitus pour souligner ces changements et cette prise de conscience. L’homo qualitus ne cherche pas à satisfaire seulement son bien-être matériel et immatériel, mais fait également de la satisfaction de son désir de nature et de la préservation de son environnement un élément de son bien-être. Ainsi, la nature devient objet de désir pour l’urbain.

Cependant, ce désir de nature varie en fonction de facteurs sociaux, économiques, politiques mais aussi culturels ; il dépend des milieux dans lesquels l’homme évolue. Ce désir de nature n’est pas homogène à travers la société. Et il n’est pas non plus nouveau. Il existait déjà au cours de la deuxième révolution industrielle comme en atteste le mouvement hygiéniste.

Les Français semblent plébisciter les villes vertes. En 2008, 72% déclarent prendre en compte la « verdure » dans leur choix d’habitation. Le vert peut motiver l’installation en périphérie. En effet, le pavillon avec jardin peut être vu comme la première réponse à ce besoin de nature : 70% des Français déclarent rêver de ce type de logement. Si la périurbanisation peut assouvir un désir de nature, elle peut aussi avoir un impact négatif sur l’environnement (Bailly et Bourdeau-Lepage, 2011) ; ce qui peut questionner la responsabilité de chacun. Une deuxième réponse pour satisfaire le besoin de nature peut être de se rendre à la campagne en week-end. Enfin, une troisième réponse est de remettre le vert dans la ville.

Ainsi, au sein des villes, on assiste à un déploiement des éco-quartiers, à l’installation de murs végétalisés… Un autre phénomène très médiatisé est celui des ruches, que l’on trouve sur les toits des immeubles : par exemple le projet Miel Béton d’Olivier Darné dont l’objectif est la « Pollinisation de la ville ». Cela nous ramène à la question du marketing. Dans cette perspective, le mouvement d’aménagement des berges traduit-il une véritable volonté de contact avec la nature ? Les berges réaménagées restent des espaces très minéraux : pensons à Paris Plages.

Berges de la Seine du pont Saint-Michel, Paris, 8 mars 2014, Copyright © L. Bourdeau-Lepage

Berges de la Seine du pont Saint-Michel, Paris, 8 mars 2014, Copyright © L. Bourdeau-Lepage

Par ailleurs, il est intéressant de noter qu’un terme comme Paris Plages devient aujourd’hui un label. Ces animations en rapport avec la nature se multiplient et constituent différentes réponses au besoin de nature. A cela s’ajoute le développement de l’agriculture urbaine notamment par le biais des jardins partagés, des fermes urbaines comme à New-York (par exemple à Brooklyn sur les toits de supermarchés). A Paris et dans certaines autres villes, des élevages itinérants existent : des haies à Saint-Denis sont broutées par des moutons… le jardinage devient miniature comme le montre l’exemple de la culture des plantes dans des sacoches des vélos qui illustrait l’affiche du Café Géo. Ces sacoches font penser à la nature comme objet mobile : les dadagreens se répandent et les animations (comme celle de la Pie Porteuse : https://www.youtube.com/watch?v=maEXpbCpv2c ) se multiplient.

Photographie 2 : Les dadagreens, Paris, 12 avril 2014, Copyright © L. Bourdeau-Lepage

Photographie 2 : Les dadagreens, Paris, 12 avril 2014, Copyright © L. Bourdeau-Lepage

Néanmoins, la nature en ville soulève aussi la question des inégalités sociales : comment rendre la ville plus agréable et plus conforme à notre désir de nature sans générer une hausse du foncier autour des espaces de nature ou des processus d’entre soi ?

Résultats de l’enquête

Quels éléments sont constitutifs du bien-être citoyen ? Comment qualifier ce désir de nature ?

L’enquête a permis d’interroger 150 personnes à Lyon. L’enquête commençait avec une question ouverte : « Selon vous à quoi correspond la nature en ville ? ». Pour un tiers des personnes interrogées, la nature en ville correspondrait à un « sentiment agréable », pour un peu plus d’un quart des personnes interrogées la nature en ville correspond aux fleuves et rivières ainsi qu’aux arbres (à une nature diffuse en fait); pour un autre quart la nature en ville est assimilée aux espaces verts, aux jardins et aux parcs. Les animaux ne sont guère évoqués. Pour plus de 55% des personnes interrogées, la nature correspond à un besoin vital, quand 17% l’assimilent à un désir et 5% à un rêve.

En termes de contribution à leur bien-être, 97% des personnes considèrent que la contribution des espaces verts au bien-être en ville est importante et 90% considèrent que l’eau l’est également. Le résultat est inverse si on interroge les personnes sur les animaux (66% les jugent sans importance). Concernant les moments passés dans les parcs, 43% de la population les jugent « indispensables ». Ce taux atteint 52% si l’on s’intéresse uniquement à l’opinion des femmes interrogées et 92% si on additionne les réponses indispensables et importants.

Les espaces verts sont-ils des espaces de nature ? Il semblerait que oui puisque c’est d’abord pour être dans la nature tout en étant en ville que les interrogés se rendent dans des parcs. Les parcs constituent aussi des lieux de sociabilité. Les espaces verts sont donc des espaces où l’on se rend pour rechercher le contact avec la nature. L’équipement plébiscité est avant tout la pelouse non interdite au public. La pelouse est un espace qui permet à la fois de se reposer, de lire et de manger.

Photographie 3 : Désir de pelouse, Place des Vosges, Paris, 14 avril 2013, Copyright © L. Bourdeau-Lepage

Photographie 3 : Désir de pelouse, Place des Vosges, Paris, 14 avril 2013, Copyright © L. Bourdeau-Lepage

A la question « Quels sont selon vous les trois équipements que doivent comporter un espace vert ? », les personnes interrogées ont répondu des pelouses, des espaces accessibles, des allées entretenues en été comme en hiver. Il y a donc une volonté d’avoir une nature mise en scène, et non pas livrée à elle-même. Les espaces verts doivent donc donner à voir la nature, mais ils doivent aussi remplir une fonction sociale, créer des liens sociaux.

Où est-on prêt à avoir de la nature ? Faut-il utiliser les friches urbaines ou les délaissés urbains ? Où l’espace doit-il être pris sur l’espace public ? Quelle doit être la place de la réserve naturelle en ville ? Les personnes interrogées ne sont pas forcément prêtes à laisser de l’espace urbain aux réserves.

En conclusion, Lise Bourdeau-Lepage se demande si l’on ne génère de nouvelles inégalités socio-spatiales en particulier autour des espaces de nature. Elle évoque notamment l’augmentation des prix du foncier autour des parcs.

Deuxièmement, elle rappelle que la nature peut être thérapeutique et donc facteur de bien-être et d’une meilleure santé. La question de la relation nature – bien-être est selon elle une façon de repenser l’habiter dans l’urbain, puisqu’il s’agit de réduire les effets néfastes de l’urbanisation, de concilier ville et nature.

Elle rappelle les nombreuses mutations dans la place accordée à la nature et dans la relation ville et nature : si la nature a été vue comme hostile, elle a aussi été synonyme de liberté, vue comme quelque chose de beau. « La nature n’est jamais parue aussi belle que quand la machine a fait irruption en ville » Baridon (1998,  Les Jardins. Paysagistes – jardiniers – poètes), ayant des vertus (avec l’hygiénisme par exemple). Aujourd’hui selon elle, la nature doit être confortable et devient utile et est instrumentalisée. Elle est vue comme moyen de repenser le mode d’habiter, de réduire les effets environnementaux, de corriger les défauts de la ville.

Le débat avec la salle commence alors.

Comment l’animal est-il perçu ? S’agit-il d’une nuisance ? La réconciliation ville / animal est-elle possible ?

LBL On ne s’attendait pas à ce résultat (NDLR : à la quasi-absence des animaux dans les résultats de l’enquête). Au colloque qui débute demain, il n’y aura malheureusement pas d’intervention sur l’animal. L’animal serait plutôt associé à des nuisances (l’exemple du pigeon). C’est une question qui est lancée…

Y a-t-il une dimension genrée dans le rapport bien-être / nature ?

LBL Les variations sont trop petites dans l’enquête pour distinguer les réponses selon le genre de la personne interrogée. C’est un problème lié à l’échantillon. Ce travail questionne les inégalités.

A. Bailly prend alors la parole : cette intervention s’inscrit dans l’ouverture sur le politique et l’aménagement de nos espaces. Il semble y avoir un cycle permanent entre nature et culture à travers le temps. Les Babyloniens pourraient être vus comme les inventeurs des circuits-courts, les jardins en ville peuvent être créés pour réagir à des problèmes. Sortir de la ville est-ce la solution ? Là encore, la globalisation et la métropolisation invitent à considérer différemment le problème.

Quelles différences faites-vous être jardin associatif et jardin ouvrier ?

LBL C’est une réponse au besoin de nature qui est différente entre jardin associatif et jardin ouvrier. Le jardin ouvrier avait deux objectifs, si je ne me trompe pas, quand il a été instauré en France (La ligue du coin de terre et du foyer) : lutter comme le problème de l’alcoolisme et donner aux nouveaux urbains un bout de terre à cultiver. Dans le jardin associatif, la terre est mise en commun, ce qui n’est pas le cas dans les jardins-ouvriers. La convivialité et le lien social sont essentiels. C’est aussi une forme de réponse à une demande sociale d’entraide.

Le besoin de nature constitue-t-il une limite à l’extension urbaine, notamment dans les Pays du Sud ? Peuvent-ils apprendre de nos choix ?

LBL Des prises de conscience au Brésil ont lieu à l’égard de la question de la nature. Mais serait-il possible de passer directement à la bonne étape, une étape à laquelle nous ne serions pas encore arrivés ?

Dans les aménagements verts récents, s’opère-t-il un glissement vers une nature plus sauvage ? Avec les espaces en friche, les politiques des mauvaises herbes. Est-ce-que l’action politique, le discours politique précèdent ou conditionnent le désir de nature ?

LBL J’inverserai le propos : l’acteur politique local suit plutôt le citoyen. Par exemple à Lyon, les jardins partagés ont existé avant l’action politique. A Lyon, où ils constituent un label depuis moins d’un an, les jardins ont été le fruit d’une mobilisation citoyenne, puis la municipalité a suivi.

Est-ce qu’une fauche différenciée qui casse le côté esthétique peut nuire à la fonction thérapeutique de la nature en ville ?

LBL La fauche différenciée est plutôt positive d’un point de