Le terroir et sa gastronomie facteurs de développement local

Café géo avec Claire Delfosse & Didier Lassagne, le 15 mars 2017

Claire Delfosse, professeure de géographie, directrice du Laboratoire d’Études Rurales de l’Université Lyon 2, est engagée dans l’association des ruralistes français. Elle est également experte délimitation de l’INAO (Institut national de l’origine et de la qualité), experte dans le cadre du groupe prospective Datar « territoires 2040 » sur les territoires ruraux de faible densité et récemment nommée responsable du conseil scientifique de la future Cité internationale de la gastronomie de Lyon. Ses recherches portent sur les systèmes alimentaires et les nouvelles formes de gouvernance alimentation/agriculture/territoires. Elle est l’auteur de «La France fromagère», et en 2014 «Histoire et mémoire des criées», parmi d’autres ouvrages.

Didier Lassagne, normand d’origine, fut cadre dans l’industrie nucléaire «contrôle non destructif» avant sa reconversion professionnelle en 1998. Il achète alors la fromagerie Tête d’or, rue de la Tête d’or dans le 6e arrondissement de Lyon. Il est consacré Meilleur ouvrier de France en 2007 dans la classe fromager. Référence des grandes tables lyonnaises, («La Mère Barzier», Pierre Orsi, Le Potager des Halles à Lyon, Foulqier à Chaponost, La Pyramide à Vienne). Son succès lui a permis d’ouvrir un second établissement, la fromagerie Lumière, avenue des frères Lumière (Lyon 8e). Son fromage préféré est le camembert de Normandie AOC au lait cru moulé à la louche et à la main. Bref, il est passé de l’atome à la tomme…

«Le repas gastronomique des Français», inscrit en 2010 par l’Unesco au patrimoine culturel immatériel de l’humanité a fait émerger quatre projets de Cité internationale de la gastronomie : à Tours, Dijon, Lyon et Paris-Rungis. Ces cités sont devenues une opportunité incontournable en terme de communication et de valorisation des terroirs, et pour repenser le couplage métropole/arrière pays. Toutes ces propositions sont symptomatiques du regain d’intérêt pour alimentation et l’identité des territoires dans un contexte de globalisation et d’hyper-mobilité des populations. Ceci a d’ailleurs contribué à une véritable déconnexion entre l’acteur économique et son territoire, entre le mangeur et son terroir.

D’où cette question : au regard du passé et des projections sur l’avenir, en quoi le terroir est-il en mesure de contribuer au développement local ainsi qu’au rayonnement des territoires ?

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Hyper-lieux, les nouvelles géographies de la mondialisation

Les Cafés Géo de Lyon accueillent le 5 avril 2017 Michel Lussault, professeur de géographie et d’études urbaines à l’ENS de Lyon, chercheur à l’UMR 5600 Environnement Ville Société, directeur de l’Institut français de l’Éducation. Les quatre livres L’homme spatial, De la lutte des classes à la lutte des places, L’avènement du monde et Hyper-lieux doivent être lus ensemble. Hyper-lieux clôt ce cycle. Ces livres s’inscrivent dans la continuité d’un colloque co-organisé avec J. Lévy sur les « Logiques de l’espace, esprit des lieux. Géographies à Cerisy », dont les actes ont été publiés en 2000.

Deux fils directeurs irriguent ces travaux :

  • La volonté de comprendre la mondialisation sans la réduire à la globalisation économique. Il ne s’agit pas de nier la globalisation économique. La mondialisation est rattachée à l’urbanisation généralisée du monde avec des conséquences sur l’espace et sur l’individu. Les hyper-lieux sont des « prises » de la mondialisation : la mondialisation s’y met en jeu, en scène, en exergue.
  • L’individu comme acteur spatial. L’individu agit avec l’espace, quand les sociétés organisent leur espace. Le point de départ est donc des individus à l’épreuve de l’espace. Exister c’est régler les problèmes que l’espace nous pose, dans les traces de Perec (« vivre c’est passer d’un espace à un autre en essayant le plus possible de ne pas se cogner»). L’accent est souvent mis sur le temps qui nous contraint en tant qu’être fini, mais il s’agit ici de mettre la lumière sur notre relation à l’espace.

Comprendre un individu passe par la manière d’organiser son espace de vie au quotidien, qui se heurte à trois types d’épreuves.

  • La première épreuve est la distance. Tout individu doit régler au quotidien doit régler ses rapports de distance avec autrui, les objets et les non-humains. Le cinéma burlesque trouve un de ses ressorts comique dans la tension entre proche et lointain : le mauvais rapport de distance entraîne un comique de situation.
  • La deuxième épreuve spatiale est l’épreuve du placement. Ne pas savoir se placer a pu poser par exemple des problèmes de bienséance, qui est étymologiquement l’art de bien se tenir assis.
  • La troisième épreuve spatiale est le franchissement : il s’agit de savoir traverser les seuils, les sas, les frontières…

Pour un migrant, ces trois épreuves, dans les espaces publics et privés, peuvent permettre d’assurer la survie.

Hyper-lieux prend naissance dans une perplexité, ressentie à différentes lectures.

  • Dans le monde est plat, Thomas Friedman étudie des vecteurs d’aplatissement du monde, c’est-à-dire d’une standardisation ou d’une homogénéisation du monde. Or la géographie étudie la différenciation spatiale.
  • De plus, Zygmunt Bauman a théorisé la société liquide : tout circule tout le temps, tout coule, plus rien ne s’arrête, c’est une société sans ancrage, l’espace disparaît, la matière s’efface, la prise matérielle n’est plus là. Pourtant, les géographes voient que les rugosités n’ont pas disparu.
  • Marc Augé dans Non-lieux montre que les espaces fonctionnels liés à la nécessité de la mondialisation se multiplient, mais sans authenticité de l’expérience humaine : il en fait des espaces d’aliénation, en opposition à la demeure ou à la maison (le lieu anthropologique). Comme exemples de non-lieux, il cite les gares, les aéroports, les grands centres commerciaux : l’expérience est alors uniquement fonctionnelle.

Et si le non-lieu était en fait un « lieu mal observé » ? Le processus d’homogénéisation existe : il y a une tendance à la standardisation. Mais un travail de terrain montre un regain d’importance des individus dans l’expérience au lieu. La standardisation n’est pas aussi claire : le rapport au lieu des individus n’a peut-être jamais aussi été important.

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Les États-Unis, espaces de la puissance, espaces en crises

Six mois après la parution de leur Atlas des États-Unis. Un colosse aux pieds d’argile [https://www.autrement.com/ouvrage/atlas-des-etats-unis-christian-montes-pascale-nedelec-cyrille-suss], et au lendemain de l’investiture du président Donald Trump, les cafés géo de Lyon accueillent, 1e 1er février 2017, Pascale Nédélec et Christian Montès pour une présentation à deux voix intitulée « Derrière le choc des urnes, des mutations radicales ? Le regard de l’Atlas des États-Unis 2016 ». Pascale Nédélec est docteure en géographie et AGPR à l’École normale supérieure. Sa thèse de doctorat [https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00946236/PDF/NEDELEC_DA_construire_Las_Vegas.pdf] propose une réflexion sur l’urbanité et la citadinité de Las Vegas. Elle a coordonné un dossier régional sur « les États-Unis, espaces de la puissance, espaces en crises » sur Géoconfluences [http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/etats-unis-espaces-de-la-puissance-espaces-en-crises].

Christian Montès est professeur des universités à l’université Lumière Lyon 2 et est rattaché à l’UMR 5600 EVS. Nous avons déjà eu le plaisir de l’accueillir pour plusieurs cafés géo dont l’un portait sur les capitales d’État aux États-Unis [https://cafe-geo.net/les-capitales-detat-des-etats-unis-small-is-powerful/] et l’autre sur les transports urbains à Lyon [http://cafe-geo.net/les-transports-dans-l-amenagement-urbain-a-lyon/]. Il a récemment publié un ouvrage en anglais sur la géohistoire des capitales d’État américaines [http://press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/A/bo16720894.html].

Introduction

La question qui guide leur présentation est ce savoir si en travaillant sur leur atlas, ils sont parvenus à voir des mutations profondes aux États-Unis qui expliqueraient le vote pour Donald Trump.

Christian Montès commence d’emblée par préciser qu’ils n’ont pas fait de pronostics dans leur atlas, mais qu’à travers les cartes et les graphiques qu’ils commenteront ce soir le public pourra mesurer le niveau de surprise des auteurs à l’égard des résultats de l’élection de novembre.

Qu’est-ce qu’un atlas et qu’y trouve-t-on ?

Pascale Nédélec et Christian Montès ont été contactés par les éditions Autrement pour faire un atlas sur les États-Unis. Pascale Nédélec explique que c’est un exercice très codifié, mais qu’ils ont bénéficié d’une très grande liberté éditoriale. Ils ont cherché un équilibre entre présenter des informations et des visuels que l’on trouve (presque) partout et insuffler des choses plus originales, notamment leurs propres centres d’intérêt pour la géographie des États-Unis et leurs propres sujets de recherche. Il s’agissait, sans négliger les passages obligés, de proposer d’autres éclairages que ceux habituels pour participer à une meilleure compréhension des États-Unis. Les atlas sont des ouvrages qui périment très vite ; la rédaction a commencé au début de l’année 2016 car les éditions Autrement souhaitaient sortir l’ouvrage avant les élections. Les auteurs ont cherché à mettre en avant des dynamiques structurelles et des éléments plus conjoncturels. Selon eux, l’élection de Donald Tump s’inscrit dans une évolution sur le temps long. Faire un atlas suppose d’utiliser un certain nombre de données. Dans le cas des États-Unis, on n’en manque pas, et la difficulté est plutôt celle des choix à faire tant les sources à utiliser sont nombreuses. Les auteurs ont donc essayé de prendre les données les plus parlantes, les plus fiables, et avec beaucoup de profondeur historique. Cet ouvrage s’adresse à des universitaires, des étudiants, mais aussi le grand public, ce qui explique l’alternance entre des pages très codifiées et des pages plus originales ou même amusantes…

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Bernard Debarbieux : le public et ses places

Pour le premier Café Géo de Lyon de 2017, le 26 janvier 2017, Florent Chossière, de l’équipe des Café Géo de Lyon, a invité Bernard Debarbieux, professeur en géographie à Genève. Bernard Debarbieux commence par remercier les Café Géo de Lyon pour cette invitation et souligne que s’il a peu écrit sur le thème précis de l’intitulé, il s’est intéressé aux places et aux formes de spatialités qu’elles mobilisent dans ses écrits, notamment dans son ouvrage sorti en 2015, L’espace de l’imaginaire, essais et détours [http://www.cnrseditions.fr/geographie/7163-l-espace-de-l-imaginaire.html].

Places, publics et spatialités

En guise d’introduction, Bernard Debarbieux explore les différentes façons de concevoir la notion de « public » et la pertinence d’interroger les « places » de ce point de vue.

La notion de public a en effet beaucoup été travaillée par la philosophie politique, les sciences politiques, le droit, et de manière plus générale, les sciences sociales. Les acceptions sont nombreuses et diverses.

Bernard Debarbieux propose de faire une distinction entre deux grands types de public(s).

D’abord, le « public audience » correspond au public d’un conférencier, d’une performance artistique. Il s’agit de l’acception de la plus basique du terme. On retrouve le « public audience » lors d’un match sportif, même s’il y a évidemment une différence en termes de performateur.

Le second type de public désigne un collectif circonscrit par des références communes à des médiations diverses. Il peut s’agir d’un lectorat, d’un public qui consomme des informations à la télévision ou qui interagit sur le web. Ce public est composé de personnes qui accèdent de manière simultanée à l’information même si elles ne constituent pas une audience. Le public des affaires publiques (qui renvoie à l’étatique, au débat public) rejoint ce second sens du terme public. Cette acception de public se distingue des usages dominants des notions de peuple ou de nation. En effet, alors qu’on a tendance à objectiver, voire à essentialiser, le peuple ou la nation, il n’est pas possible d’objectiver le public. Le public implique des formes de subjectivité que les notions de nation et de peuple, dans leur usage dominant, ont tendance à gommer.

Bernard Debarbieux précise ensuite les formes de spatialité associées aux deux types de publics qu’il vient de décrire. L’hypothèse qui guide l’ensemble de sa réflexion est la suivante : tout public serait institué par un imaginaire social de l’espace aux caractéristiques propres.

Le public audience, le public des conférences ou des matchs requiert la coprésence. Cette coprésence est spatialement organisée sur un mode tantôt informel (attroupements), tantôt très formel (des stades, des théâtres, des amphithéâtres, etc.). Qu’ils soient formels ou informels, ces agencements distinguent clairement les places et espaces occupés par le public, les acteurs de la performance et, le cas échéant, les intermédiaires. Cet espace peut être très normalisé comme c’est le cas pour les stades de foot avec le terrain, les tribunes, les gradins… : le public n’occupe qu’une place spécifique et le terrain construit une autre relation au public.

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Les grands stades, au cœur des métropoles ?

Le 8 juin 2016, les Cafés Géo de Lyon accueillent Stéphane Merle, docteur et chargé de cours à l’Université de Saint Etienne. Le lieu est inhabituel : il s’agit du café du Rize, puisque ce lieu villeurbannais accueille une exposition « Bouge ! » sur les aménagements sportifs et la ville. La thèse de Stéphane Merle soutenue en 2007 porte à la fois sur les aménagements et les spectacles sportifs. La géographie du sport est une sous-discipline encore peu représentée. Jean-Pierre Augustin et ses différentes productions ont joué un rôle majeur dans la reconnaissance de l’objet scientifique « sport ». Le propos vise à embrasser différents champs comme l’économie, la sociologie ou le droit du sport. A deux jours de l’Euro, il s’agit d’évoquer l’impact des grands événements sur les stades, tant en termes de nombre que de morphologie.

Les Cafés Géo accueillent ensuite Joffrey Dassonville qui va nous parler du rôle du speaker dans un stade.

  1. Les enjeux sportifs

Pour commencer, il s’agit de se focaliser sur le spectacle sportif, notamment à travers le regard du spectateur. Le spectacle sportif peut être divisé en deux types : les grands événements sportifs (Euro, coupe du monde…) dans des lieux différents et les championnats professionnels. Ces deux types ne génèrent pas les mêmes enjeux. L’Euro est géré à l’UEFA qui impose un cahier des charges et des normes. En France, en 2010, la taille moyenne d’un stade de l’élite de 30 000 places, contre 45 000 places en Allemagne. Les stades français de plus de 40 000 places sont alors au nombre de cinq, contre quinze en Allemagne. Lors de la coupe du monde de 1998, peu de travaux avaient été réalisés : le stade de France avait été le seul stade majeur (420 millions d’euros des 600 millions d’euros investis pour les stades). En Allemagne, en 2006, les choix effectués avaient été bien différents.

L’Euro 2016 a engendré 1,7 millions d’euros d’investissement sur dix villes. En 2009, il y avait dix-sept villes françaises candidates à l’accueil d’un match. L’UEFA avait prévu neuf stades (plus trois en réserve). Face à l’ampleur du cahier des charges, des communes n’ont pas candidaté : il faut rappeler que 80% des équipements sportifs en France sont communaux. Nantes est la première à se retirer, parlant de caprice de l’UEFA. Strasbourg se retire en 2010, le club descendant dans la division inférieure. Rennes avec 29 500 places se retire face aux 40 millions d’euros nécessaires pour atteindre les 30 000 places. En 2011, la fédération retient neuf puis onze stades, avant que Nancy se retire également ensuite (suscitant alors des candidatures provisoires et abandonnées, à Metz ou à Dijon). Saint-Etienne a fait le choix de rénover son stade et non de construire ex nihilo, tout comme le parc des Princes qui, dans un contexte qatari, est parvenu à être un stade de l’Euro, sans agrandissement.

Il y a un danger à organiser un spectacle dans des stades qui risquent d’être ensuite vides. Ces « éléphants blancs » existent aujourd’hui en Grèce ou au Portugal. L’espoir est d’avoir plus de spectateurs. L’Euro 2006 a généré une hausse des spectateurs lors des matchs en Allemagne : 42 000 en moyenne. Cela pose des questions en termes de « culture de l’abonnement ». Il n’y a pas de vraie culture urbaine de « supportérisme », sauf dans quelques villes comme Marseille et Saint-Etienne. Le nombre d’abonnés fluctue fortement, notamment en fonction des résultats du club. Les mouvements ultra jouent un rôle important, mais la politique nationale tend à les « pacifier », souvent par la répression. Il y a assez peu de politiques préventives. Ce rapport aux supporteurs pose question. De plus, les supporters VIP sont de plus en plus visés : des milliers de place en loge sont créés. Depuis l’Euro 2008, les places VIP (5 000 places) génèrent plus de recettes que les places des supporters classiques. A Saint-Etienne, depuis 2013, les spectateurs sont toujours 30 000 : les travaux n’ont pas généré une hausse de leur nombre, le taux de remplissage baisse alors.

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Les parcours des jeunes accompagnés par l’action sociale : approches géographiques et enjeux de politiques publiques

Café Géo de Lyon du 7 décembre 2016
avec Fleur GUY (docteure en géographie, chercheuse associée à l’UMR 5600 Environnement Ville Société)
et Maryse BASTIN JOUBARD (Directrice ESSE, secrétaire nationale de la FNARS, chargée des politiques jeunesse au sein de la FNARS)

C’est Fleur Guy qui se charge d’ouvrir ce Café Géo sur le parcours des jeunes accompagnés par l’action sociale sur la base de ses travaux de recherche.

Ce Café Géo aborde une action sociale spécifique : le cas des placements des adolescents en foyer, c’est-à-dire les cas où un mineur est retiré de son domicile familial pour vivre en foyer ou en famille d’accueil. Il convient d’emblée de faire remarquer que le placement en établissement s’inscrit dans un dispositif complexe structuré par de multiples acteurs : juges des enfants, travailleurs sociaux, associations qui gèrent les établissements, etc… Un placement peut intervenir dans deux situations : lors d’un signalement de danger pour le mineur ou alors lorsque le mineur est mis en cause par la police. Dans le cas de signalement de risque de danger pour un mineur, c’est l’aide sociale à l’enfance ou le juge des enfants qui intervient. Dans le cas d’un placement judiciaire pénal, c’est le juge des enfants qui prend la décision de placement. Dans le cadre de ce Café Géo, c’est le placement en foyer par l’aide sociale à l’enfance qui va être discuté.

L’intervention de Fleur Guy a été pensée en lien avec la question au programme des concours de l’enseignement, la France des marges. Si la marge se définit par rapport au système dominant de la société, ses normes et ses valeurs[1], le placement questionne entre autres les normes associées à la famille et au logement. Le film d’animation Ma vie de courgette, réalisé par Claude Barras, est en ce sens éclairant. Une image du film donne à voir des enfants qui vivent ensemble en collectivité. Le fait d’habiter avec d’autres jeunes avec qui il n’existe aucun lien familial remet en cause plusieurs normes dont les suivantes : l’enfant vit avec ses parents, le logement est toujours associé à la famille.

Cependant, il faut rappeler que ces enfants ne sont pas nécessairement dans des situations de marginalité sociale avant le placement. En effet, la marginalité sociale peut se définir comme le fait d’être placé hors de l’emploi, de la vie urbaine, ou par une participation faible à la vie sociale. Or, le danger ou la mise en danger qui justifie le placement ne relève en fait pas forcément de la marginalité sociale. Ainsi, selon les chiffres de l’Observatoire national de l’Action Sociale Décentralisée (ODAS) de 2006, les principales problématiques qui justifient le placement sont les carences éducatives des parents ou les problèmes de couple de ces derniers. Le chômage et les difficultés financières n’arrivent qu’en troisième position dans la liste des facteurs.

Fleur Guy rappelle que l’analyse du placement proposée s’inscrit dans une démarche de géographie sociale qui considère l’espace comme dimension de processus sociaux. Il est alors possible d’analyser deux aspects spatiaux liés à ces placements : d’une part la manière dont le placement s’inscrit dans un parcours de vie fait de déplacements dans l’espace, d’autre part les parcours quotidiens réalisés par les adolescents en situation de placement.

L’enquête de Fleur Guy a été réalisée dans quatre établissements du département du Rhône : deux urbains, un périurbain et un rural. Sa méthodologie a combiné à la fois des observations ethnographiques avec une présence de dix mois dans chacun des établissements, sur des plages horaires vairées, des entretiens avec les chefs d’établissement et les éducateurs et des entretiens avec les jeunes placés eux-mêmes en utilisant des jeux de reconstruction spatiale (JRS) afin de recueillir les représentations de ces-derniers.

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Itinéraires du commerce et de l’alimentation durables à Lyon

Les Cafés Géo de Lyon font leur rentrée le 16 novembre 2016 devant une salle bien pleine au Café de la Cloche. Deux intervenants vont proposer des itinéraires, notamment en termes de discours et de pratiques. Lisa Rolland est docteure en géographie de l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense et ATER à l’Université Jean Moulin Lyon 3 rattachée à l’UMR 5600 Environnement Ville Société, ainsi que membre associée à « Saisir l’Europe – Europa las Herausforderung » au sein de l’axe développement durable. Axel Hernandez, gérant fondateur de « Cuisine Itinérante », traiteur de produits locaux et de saison, fondateurs de bistrots en circuits courts (« De l’autre côté du Pont » notamment) et développeur d’alternatives d’alimentation durable à Lyon

Lisa Rolland et Axel Hernandez ont souhaité cadré le sujet sur trois points : la consommation durable comme un itinéraire géographique et une manière de consommer ; un état des lieux de ce qui peut se faire à Lyon aujourd’hui ; et enfin, liens entre territoire et alimentation durable. On observe à ce titre un changement majeur récent : la ville devient espace et acteur de l’alimentation durable dans un contexte de forte demande sociale et de médiatisation, de renouvellement des acteurs.

Lisa Rolland propose un itinéraire discursif. De nombreux termes sont associés à l’alimentation durable. Hélas, le champ de l’alimentation durable en géographie n’est pas très développé. Max Sorre a été le premier à se pencher sur les notions de matière première, de famine, de faim. Bien que les géographes ruralistes étudient depuis plus de 50 ans les logiques de localisation agricoles et de filières, aujourd’hui la géographie de l’alimentation demeure un petit champ de recherche, promue par certains géographes comme Gilles Fumey, qui travaille sur le fait alimentaire en le replaçant dans des problématiques géo-culturelles. Les géographes ont tendance à penser l’alimentation comme une manière de manger en prenant en compte les métissages et les mélanges dans un contexte de mondialisation. De nombreux travaux ont porté sur l’agriculture urbaine et l’alimentation en repensant les liens entre acteurs et consommateurs dans un contexte d’émeutes alimentaires et de défis démographiques qui se poseront dans les prochaines années. Les sujets aux concours du CAPES et de l’agrégation « Nourrir les hommes » questionnaient d’ailleurs sur les limites de l’agriculture productiviste et les enjeux de l’alimentation mondiale. Dans un tel contexte, faut-il se pencher sur la problématique d’agriculture locale ? Comment appréhender cette notion de «local» ? L’alimentation et le commerce durables ne sont pas non plus associés à des notions clairement identifiées. Les concepts demeurent également assez flous.

Le commerce durable est-il un concept Nord-Nord ? La dimension Nord-Sud peut-elle être taxée de durable ? Le rôle de l’agriculture urbaine est avant tout de revisiter les fonctions de la ville. Le rôle des politiques publiques devient par ailleurs crucial aujourd’hui pour relayer notamment les initiatives citoyennes (AMAP, circuits courts…).

Que signifie commerce et alimentation durables ? Bio, local, Nord-Nord, Nord-Sud, responsable, équitable, éthique : tous ces termes sont associés au durable mais comment s’y retrouver et comment trouver une cohérence sémantique entre tous ces termes ? En géographie, on a tendance à se poser les questions suivantes : qui sont les acteurs de l’alimentation durable ? Comment fonctionne les jeux d’acteurs ? Quand cela se produit-il ? Où (Nord-Nord, local, Nord-Sud) ? Pourquoi (système de projection sur l’espace avec des imaginaires hérités d’une vision d’un tiers-mondisme dépassé) ?

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Forêts : retours en enfance. Deux BD revisitées. Tintin et Astérix écologues ?

 

Paul Arnould, professeur de géographie à l’ENS de Lyon et chercheur à l’UMR 5600, Environnement Ville Société, évoque, le 16 septembre 2015, les « Forêts : retours en enfance. Deux BD revisitées. Tintin et Astérix écologues ? », au Café de la Cloche.

Spécialiste des forêts, il a écrit dernièrement « Au Plaisir des forêts. Promenade sous les feuillages du monde », où le sixième chapitre (sur 43) porte sur les plaisirs enfantins de la BD. De l’enfance à la BD, il n’y a alors qu’un pas. Sa jeunesse en forêt est marquée par les Vosges, les cabanes et les mini-défrichements pour faire du bois de feu. Elle est occupée aussi par la lecture des albums de Tintin et par l’abonnement au journal Pilote où paraissent les aventures d’Astérix le gaulois. Ayant lu son premier Tintin Objectif Lune a un peu plus de 7 ans, Paul Arnould, approchant des 77 ans, la deuxième date fatidique utilisée par les publicitaires pour borner le lectorat de Tintin, a décidé de revisiter Tintin au prisme de l’environnement. Y ajouter des constatations et des interrogations avec un autre héros au succès phénoménal, Astérix, permet de proposer une lecture jumelle des deux bandes dessinées.

Comment la forêt est-elle représentée par les auteurs de ces deux BD, comment les questions écologiques y sont-elles évoquées ? Tintin et Astérix peuvent-ils être considérés comme des spécialistes de l’environnement forestier ?

Tintin et Astérix sont, pour de nombreux bédéphiles, des BD un peu datées. Ces deux séries sont parmi les plus vendues dans le monde. Les chiffres sont impressionnants : 365 millions d’albums pour Astérix, plus de 230 millions pour Tintin. Le dernier Astérix « Le papyrus de César », paru en octobre 2015, a été tiré à plus de 4 millions d’exemplaires. Tintin est désormais traduit en plus de cent langues, Astérix en plus de 120.

Astérix est très lié à l’Hexagone (Le gaulois, la serpe d’or, le tour de Gaulele combat des chefs, le bouclier arverne, le chaudron, la zizanie, le domaine des dieux, les lauriers de César, le devin, en Corse, le cadeau de César…), mais avec une forte dimension européenne (Les Goths, les Bretons, les Normands, aux jeux olympiques, en Hispanie, chez les Helvètes, chez les Belges….). Astérix est incontestablement plus européanocentré que Tintin.

Tintin s’impose au premier abord comme un chasseur non-écologue, surtout dans Tintin au Congo, livre de massacres et de tueries d’animaux ; mais d’autres représentations vont progressivement nuancer cette posture simplificatrice.

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Energie et jeux de pouvoir en Russie. De nouveaux territoires du gaz naturel à l’est ?

Le 13 avril 2016, les Cafés Géo de Lyon reçoivent Sophie Hou, attachée temporaire d’enseignement et de Recherche (ATER) à l’ENS de Lyon. Docteure de l’Université Paris I Sorbonne, elle est rattachée aux UMR PRODIG et Environnement Ville Société. Ces travaux portent sur les enjeux énergétiques, et notamment la question des transports dans l’aire russe.

Elle commence son exposé par des dessins autour du gaz naturel. Les caricatures offrent un lien entre des questions de pouvoir et de l’énergie (à la fois du côté du transport et de l’accès). Cette question est liée à des menaces perçues notamment par les autres pays : la figure de V. Poutine ou le haut-lieu (le Kremlin) sont surreprésentées dans les caricatures proposées dans différents pays. Gazprom, entreprise gazière publique, apparaît également. Des termes comme « interdépendance », « guerre énergétique » ou « gisement » sont mobilisés dans les médias. La menace a été réactivée lors des épisodes entre la Russie et la Biélorussie, la Russie et l’Ukraine, puis les mouvements ukrainiens. Une carte type est proposée autour des enjeux de dépendances (pays, taux…).

La Russie est un grand pays producteur et exportateur de gaz. Pour les réserves en 2014, la Russie est à la deuxième place derrière le Qatar. Pour la production, elle est à la deuxième place derrière les Etats-Unis (notamment grâce au gaz de schiste). C’est également un gros consommateur de gaz naturel (à la deuxième place). Gazprom vend en majorité dans les frontières russes, que ce soit pour la consommation des particuliers ou des industriels. 51% du gaz de Gazprom est vendu sur le marché domestique. En 2011, dans le mix énergétique, le gaz naturel est la principale énergie (plus de 50%).

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Pour une géographie de la conservation. Porter une attention à la biodiversité.

Les Cafés Géo accueillent le 3 février à 18h Pascal Marty, professeur des universités à l’ENS de Lyon et chercheur à l’UMR 5600 Environnement Ville Société, et Raphaël Mathevet, directeur de recherche au CNRS au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive UMR 5175. Ils ont été amenés à travailler ensemble dans le cadre de ce laboratoire de Montpellier qui mène des recherches à l’interface entre écologie et sciences humaines et sociales.

Le titre de ce Café est directement inspiré de l’ouvrage Pour une géographie de la conservation récemment paru et dirigé par R. Mathevet et L. Godet. Dans le champ de recherche que constitue la biologie de la conservation, les sciences humaines et sociales ont souvent une place secondaire. Or le titre de cet ouvrage est une forme de revendication : la géographie est aussi une discipline qui produit des connaissances pertinentes pour la conservation.

  1. La biologie de la conservation

Ce premier temps est mené par R. Mathevet. R. Leakey et R. Lewin proposent il y a 20 ans le terme de sixième extinction. La période actuelle est présentée comme la sixième crise, après celle du Crétacé marquée par la disparition des dinosaures et d’animaux marins. Les symptômes de cette crise sont très marqués, notamment si le raisonnement se fonde sur la comparaison avec les taux de disparition liés aux crises historiques. Les causes majeures de cette nouvelle extinction de masse ont été assez clairement identifiées, il s’agit de la surexploitation des ressources naturelles, de la destruction des habitats, des invasions biologiques et des extinctions en chaînes. Ces différentes causes sont plurifactorielles et interagissent entre elles, dans un contexte de changement global. Que faire alors ?

La biologie de la conservation propose un champ pluridisciplinaire depuis les années 1980. La nature est vue comme un patient malade, à travers un discours marqué par une analogie avec la médecine. L’idée est de travailler sur des espaces protégés, la restauration, le renforcement des populations, le monitoring… Ses objectifs sont de promouvoir des principes scientifiques de la conservation, d’identifier des problèmes et des solutions, de faire le lien entre science et gestion, d’établir la base scientifique d’une éthique de la conservation, d’assurer la diffuser de l’information… Elle se définit comme une discipline de crise et donc comme une discipline d’action. Face à l’incertitude, elle considère qu’il vaut mieux agir que ne rien faire. La biologie de la conservation reste cependant mal nommée tant elle invite à l’interdisciplinarité sinon à la pluridisciplinarité (depuis une conférence organisée en 2009 à Montpellier, les scientifiques francophones préfèrent mettre en avant les « Sciences de la conservation »).

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