Le dessin du géographe, n°62

L’habileté d’Emmanuel de Martonne (1873-1955) en tant que dessinateur a impressionné ses collègues et des générations d’étudiants ; Gaëlle Hallair a relevé dans Le dessin du géographe un fort bon exemple en Roumanie[1] et Jean Nicod y a décortiqué ces fameux blocs-diagrammes[2]. En revanche, personne ne mentionne les dessins de son collègue Albert Demangeon (1872-1940). En effet, si des cartes, des coupes géologiques, des plans de maisons et de villages apparaissent dans ses écrits, on n’y trouve jamais de croquis de représentation de paysage. Il préfère utiliser des photographies pour appuyer son propos et dispose d’un talent indéniable dans leur réalisation (cf. par exemple, celles de la Géographie universelle sur les Iles Britanniques ou la Belgique). Serait-il un piètre dessinateur ?

Une découverte récente dans le fonds Demangeon-Perpillou conservé à Paris, à la Bibliothèque Mazarine[3], tend à fortement nuancer cette affirmation. Dans ce fonds partiellement inventorié par nos soins[4], nous avons trouvé un carnet relié en toile muni d’un étui à crayon, au format paysage (12 cm sur 19) qui facilite les croquis panoramiques en double page, semblable à ceux utilisés par Emmanuel de Martonne[5]. Ce carnet contient dix-sept dessins réalisés par Albert Demangeon ; ces dix-sept vues -terme employé par l’auteur- sont réalisées sur une page, d’autres sur deux en vis-à-vis. Nous avons choisi d’en présenter cinq (trois sur deux pages en vis-à-vis, deux sur une page) ; la numérotation est de notre fait. Après chacun, nous reprenons les indications manuscrites, souvent peu lisibles. Ces croquis, exécutés dans le Limousin entre 1906 et 1911, n’ont jamais été publiés[6].

Indications sur le dessin : La Chaubourdine [?], vallée du Cher, vallée de Pampeluze, forêt de Pionsat, vallée du Cher, Auzances. (Bibliothèque Mazarine, Fonds Demangeon-Perpillou)

Indications sur le dessin : La Chaubourdine [?], vallée du Cher, vallée de Pampeluze, forêt de Pionsat, vallée du Cher, Auzances. (Bibliothèque Mazarine, Fonds Demangeon-Perpillou)

Croquis n°1. Vue prise à l’Ouest d’Auzances. Cote 615 vers l’Est. Au fond, la ligne sinueuse des Monts de Combrailles se profilant sur les crêtes plus régulières qui séparent les affluents du Cher.

Indications sur le dessin : Sioule, 957, Puy de Dôme, 971, Monts Dore, Puy St-Gulmier 818, 978, Sioule, vallée du Sioulet. (Bibliothèque Mazarine, Fonds Demangeon-Perpillou)

Indications sur le dessin : Sioule, 957, Puy de Dôme, 971, Monts Dore, Puy St-Gulmier 818, 978, Sioule, vallée du Sioulet. (Bibliothèque Mazarine, Fonds Demangeon-Perpillou)

Croquis n°2. Vue prise de la cote 741, Bussière, Ouest de Pontaumur, vers l’Est (à gauche), vers le Sud (à droite) montrant :

  1. La descente vers le Nord de la surface 978-957.
  2. Butte volcanique de St-Gulmier.
  3. Les sommets des volcans.
  4. Encaissement des vallées dans la surface [suivie peut-être d’un chiffre illisible].
Indications sur le dessin : vallée de la Creuse, Creuse, arbres, sortie de la Creuse, dépression de Lavaveix. (Bibliothèque Mazarine, Fonds Demangeon-Perpillou)

Indications sur le dessin : vallée de la Creuse, Creuse, arbres, sortie de la Creuse, dépression de Lavaveix. (Bibliothèque Mazarine, Fonds Demangeon-Perpillou)

Croquis n°3. Vue prise de Chantaud (Lavaveix) vers le Nord :

  1. Elargissement de la vallée.
  2. Encaissement de la vallée en amont et aval de cet élargissement.
  3. Vallée sèche de Lavaveix.
Indications sur le dessin : Taurion, 450-400, coude du Taurion à Murat, 460, vallée de la Leyrenne suivie ici par route et chemin de fer, ancienne sinuosité du Taurion 463. (Bibliothèque Mazarine, Fonds Demangeon-Perpillou)

Indications sur le dessin : Taurion, 450-400, coude du Taurion à Murat, 460, vallée de la Leyrenne suivie ici par route et chemin de fer, ancienne sinuosité du Taurion 463. (Bibliothèque Mazarine, Fonds Demangeon-Perpillou)

Croquis n°4. Vue prise à l’entrée Sud de Bosmoreau vers le Nord-Ouest montrant la possibilité du cours du Taurion vers le Nord-Ouest à une époque antérieure et à un niveau d’altitudes 460-450. Cette disposition est très visible aussi au Nord-Est de Bourganeuf, cote 606.

(Bibliothèque Mazarine, Fonds Demangeon-Perpillou)

(Bibliothèque Mazarine, Fonds Demangeon-Perpillou)

Croquis n°5. Dordogne prise d’Argentat vers l’amont. Maisons sur terrasse. Au fond, le débouché de la vallée encaissée.

Que fait Albert Demangeon dans le Limousin ? Après des études brillantes (Ecole normale supérieure, agrégation en 1895), il devient professeur de lycée puis réalise une thèse sur la Picardie (1905). Ce travail magistral lui ouvre les portes de l’enseignement supérieur : il est nommé à l’Université de Lille. Il entreprend de nouvelles recherches à l’étranger (Iles Britanniques, Belgique) mais, après le succès de son étude de la Picardie, il songe aussi à effectuer une monographie d’une autre région française.

Son choix se porte sur le Limousin, sans doute en raison de l’attrait exercé à l’époque par l’étude des massifs anciens. Comme d’autres géographes français de ce début du vingtième siècle, il est séduit par les théories du géographe américain William Morris Davis qui semblent trouver un bon champ d’application dans les massifs anciens, notamment celle qui concerne les cycles d’érosion. Si Albert Demangeon cherche aussi à connaître la vie des hommes, il veut d’abord comprendre la genèse du relief du Limousin.

Outre de nombreuses lectures, cela implique d’aller sur le terrain. Il se rend chaque année dans le Limousin entre 1906 et 1911, à la fin du mois d’août ou en septembre, et y reste environ trois semaines. Les voyages sont fatigants ; la chaleur est au rendez-vous et les étapes sont longues (plusieurs dizaines de kilomètres par jour). Il voyage le plus souvent seul, « équipé en globe-trotter, muni d’un appareil photographique, d’une liasse de cartes et de volumineux carnets de notes[7]« , selon un de ses anciens élèves rencontré par hasard[8].

Les itinéraires sont soigneusement préparés. Il s’intéresse autant au centre du Limousin qu’aux contacts avec les régions voisines : les croquis n°1 et 2 sont réalisés à l’Est du Limousin, dans les Combrailles (le croquis n°2 à la limite de l’Auvergne), le croquis n°3 au Nord, dans la Marche (toponyme désignant d’ailleurs une zone frontalière) et le croquis n°5 au Sud, aux confins du Limousin, de l’Auvergne et du Quercy.

Albert Demangeon se dirige vers les lieux offrant de vastes panoramas, notamment les points hauts. Il écrit d’ailleurs à sa femme en 1907 : « Les hauteurs sont mes observatoires. » Et il n’hésite pas à faire un détour, si nécessaire : « Demain, je dévie un peu mon itinéraire pour monter à un point coté 600 mètres, d’où je présume que j’aurai une vue superbe et explicative. » Les dessins que nous présentons ne sont pas réalisés depuis des sommets mais dans des lieux où la vue est dégagée. Dans la plupart des croquis, les altitudes sont notées car il cherche à repérer les surfaces d’érosion. Il suit aussi les vallées (cf. croquis n°3, 4, 5) pour comprendre comment celles-ci ont pu s’encaisser dans ces surfaces d’érosion.

A l’exception du dernier, essentiellement descriptif, les croquis contiennent en germe le raisonnement de leur auteur. Celui-ci indique non seulement les altitudes et les différentes parties du paysage, mais il ajoute des expressions significatives : encaissement ou élargissement de telle vallée, ligne sinueuse ou régulière de telle chaîne, butte volcanique… Et surtout, dans le croquis n°4, il intègre ses idées sur la formation de la vallée, montrant « la possibilité du cours du Taurion [rivière] vers le Nord-Ouest à une époque antérieure et à un niveau d’altitude 460-450. » Il va jusqu’à effectuer une comparaison avec un autre lieu, proche, mais non visible sur le dessin : « Cette disposition est très visible aussi au Nord-Est de Bourganeuf, cote 606. »

Dans ses articles, Albert Demangeon ne divulgue aucun croquis dessiné sur le terrain. Cela peut s’expliquer pour ses études de géographie humaine[9] de surcroît circonscrites à la Montagne limousine. Très peu peuplée et relativement peu étendue, cette montagne au centre de la région correspond grosso modo aux plateaux de la Courtine et de Millevaches ainsi qu’au Massif des Monédières. Sur une copie de la carte topographique, il indique par un trait noir épais les limites de la Montagne et ajoute quatre photographies dont la nature nous semble plus illustrative qu’explicative.

L’absence de croquis de terrain est plus surprenante dans son article de géographie physique[10] où il retrace la formation du relief à l’échelle régionale. Il renvoie le lecteur aux cartes topographiques qu’il cite sans les reproduire. Il les complète par de nombreuses photographies (une vingtaine) et par une carte de sa main : s’il l’intitule sobrement Répartition des formes topographiques dans le Limousin, il s’agit d’une exégèse de sa théorie (le relief de cette région est issu de trois cycles d’érosion). Mais il n’y a pas de croquis de paysage. Les photographies -prises par lui-même, comme pour la géographie humaine- semblent jouer ce rôle. On peut cependant s’interroger sur cette carence. Ne les estime-t-il pas assez aboutis ? Ou ne s’agit-il dans son esprit que d’instruments de travail ?

Par ailleurs, cette recherche géomorphologique d’Albert Demangeon est fondatrice au sens où un grand nombre de géographes l’ont reprise, discutée, nuancée, corrigée voire critiquée au cours du vingtième siècle ; un article résume d’ailleurs ces débats[11]. On trouve des croquis dans tous ces travaux, notamment des cartes et coupes géologiques, mais pas de croquis in situ comparables à ceux que nous exposons aujourd’hui, avec cependant deux exceptions : les thèses de géographie physique[12] (le croquis personnel est alors un genre obligé) et le premier article paru sur le Limousin après celui d’Albert Demangeon[13] : on en découvre trois réalisés dans la Haute vallée de la Vézère, près de Saint-Merd-les-Oussines…

Finalement, dévoiler les croquis d’Albert Demangeon qui dormaient dans des archives depuis plusieurs décennies, c’est révéler à la fois un instrument de travail, un talent caché et une part du jardin secret de l’illustre géographe.

Denis Wolff

 

[1] Gaëlle HALLAIR, Une double-page du carnet de terrain d’Emmanuel de Martonne : la vallée d’Anies (Roumanie), Dessin du géographe n°25, septembre 2001.

Pour une réflexion plus étendue, voir Gaëlle HALLAIR, Les carnets de terrain du géographe français Emmanuel de Martonne (1873-1955) : méthode géographique, circulation des savoirs et processus de visualisation, Belgeo, 2013, n°2.

[2] Jean NICOD, Les blocs-diagrammes dans l’interprétation géomorphologique des paysages: l’exemple du Grand Canyon du Verdon, Dessin du géographe n°52, mai 2014.

[3] La consultation des oeuvres imprimées du fonds est libre, mais celle des archives est soumise à autorisation.

[4] L’inventaire réalisé est accessible en ligne sur Calames.

[5] Renseignements fournis par Roland Courtot.

[6] Nous remercions la Bibliothèque Mazarine d’avoir autorisé leur publication.

[7] Joseph NOUAILLAC, Le relief du Limousin, Lemouzi littéraire, artistique, historique et traditionniste (Revue franco-limousine mensuelle, Organe de la Ruche limousine de Paris et du Félibrige limousin), 18ème année, n°162, juillet 1910, p. 193-197.

[8] Il enjolive peut-être la présentation de son maître, écrivant peu après que Demangeon « avait l’allure décidée, la figure allègre, et il fouillait les moindres détails de l’horizon avec son vif et clairvoyant regard »… alors qu’ils se sont rencontrés dans une gare !

[9] Albert DEMANGEON, La Montagne dans le Limousin. Etude de géographie humaine, Annales de géographie, 1911, p. 316-337.

Albert DEMANGEON, Dans la Montagne limousine, Bulletin de la Société de géographie de Lille, tome 56, 32ème année, 2ème semestre 1911, p. 272-288.

[10] Albert DEMANGEON, Le relief du Limousin, Annales de géographie, 1910, p. 120-149.

[11] Joëlle DESIRE-MARCHAND, Claude KLEIN, Le relief du Limousin. Les avatars d’un géomorphotype, Norois, 1986, p. 23-49.

[12] Henri BAULIG, Le Plateau Central de la France et sa bordure méditerranéenne. Etude morphologique, Thèse, Armand Colin, 1928.

Aimé PERPILLOU, Le Limousin. Etude de géographie physique régionale, Thèse, Chartres, Imprimerie Durand, 1940.

[13] Paul CASTELNAU, Sur le relief du Haut-Limousin, Annales de géographie, 1914, p. 80-83.