2015, annus horribilis pour la France. Les attentats de Paris en janvier et novembre, la crise des migrants, le chômage au plus haut, la forte poussée du Front National aux élections départementales et régionales, les interventions militaires en Afrique et au Moyen-Orient, les catastrophes climatiques…Des drames, des angoisses, des inquiétudes qui affectent la société française dans son ensemble, d’où la recherche –  parfois désespérée – de remèdes efficaces pour soigner des maux toujours plus graves, du moins pour une partie de la population du pays.

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Plan Vigipirate et état d’urgence après les attentats du 13 novembre (cliché www.lefigaro.fr)

Pour beaucoup la chose est entendue : tout cela, c’est la faute à la mondialisation et les hommes politiques, à gauche comme à droite, se montrent incapables d’empêcher ou même d’atténuer ses effets pervers ! D’ailleurs, les statistiques sont là pour étayer la colère des laissés-pour-compte : les inégalités s’accroissent, la précarisation grandit, le chômage continue de monter, etc. Il faut y ajouter la dilution de l’identité nationale aux yeux de certains qui dénoncent les frontières-passoires et la perte des valeurs ancestrales.

Quelle est la part de responsabilité du politique ? Celui-ci peut-il inventer de nouvelles recettes pour créer du lien social ou le populisme seul est-il capable de se présenter comme une alternative à un système en crise ? Ce qui est certain c’est qu’il est nécessaire de conceptualiser pour comprendre la réalité complexe  d’une France pleinement engagée dans un processus de mondialisation toujours croissante. Mieux comprendre pour agir, établir un bon diagnostic pour ensuite soigner et guérir si possible.
La mondialisation n’est pas seulement économique

Un retour sur la signification de la mondialisation semble indispensable pour y voir plus clair. Selon Christian Grataloup, la mondialisation est le « terme utilisé pour décrire le processus de généralisation des échanges entre les différentes parties de l’humanité, entre les différents lieux de la planète ». Non seulement, l’économie se mondialise, mais aussi les migrations, la politique, les loisirs et le tourisme, etc., sans oublier les interactions hommes/milieux à l’échelle globale. La mondialisation est un phénomène multidimensionnel dont la nature géographique est fondamentale ; elle reconfigure le monde sur de très nombreux plans, favorisant ainsi une transition de l’humanité, essentiellement dans ses composantes économique, sociétale et écologique[1].

La France est insérée dans ce processus de mondialisation, surtout depuis les années 1980, ce qui explique l’ampleur de ses mutations auxquelles doivent faire face sa société, son territoire et ses dirigeants politiques. Le caractère dynamique  de la mondialisation souvent liée à la notion de compétitivité, la remise en cause du système productif avec son cortège de délocalisations et de faillites, tout inquiète, d’autant plus que la mondialisation est très souvent associée à l’idée d’un effacement des Etats-nations et au sentiment d’un déclassement de la France dans le concert mondial.

Dans cette évolution l’année 1990 marque un tournant décisif avec l’effondrement de l’URSS et l’avènement d’Internet. Le capitalisme va alors se diffuser dans l’ensemble du bloc ex-communiste au moment même où il s’installe en Chine au lendemain des réformes lancées en 1980. Désormais, toutes les sociétés humaines sont connectées et engagées dans un destin commun avec cette unification économique et technique[2]. Mais ces forces d’unification vont entraîner des réactions sous forme de replis communautaires, nationalistes, ethniques et religieuses partout dans le monde.

Des impacts territoriaux contrastés

Le géographe Christophe Guilluy a bien montré les effets territoriaux de l’insertion de la France dans l’économie mondialisée[3] en insistant sur le contraste entre les métropoles et les zones « périphériques ». Les métropoles – Paris en premier lieu – produisent désormais l’essentiel des richesses françaises (près des deux tiers du PIB national) tandis que la « France périphérique »[4] (environ 60% de la population) regroupe la majorité des catégories sociales modestes. Il existe donc une correspondance entre le clivage territorial et le clivage social. « Pour la première fois dans l’histoire, les catégories populaires ne vivent pas là où se créent l’emploi. » (C. Guilluy, Le 1, n°87, 16/12/2015).

Les sociologues montrent bien que ce clivage socio-spatial induit des comportements et des façons de vivre totalement antagonistes, d’autant plus qu’au jeu des forces économiques s’ajoute la « révolution numérique, collaborative[5] et culturelle qui concentre l’innovation, la mobilité, la liberté individuelle et la richesse dans une classe créative au cœur des très grandes métropoles »[6]. A l’opposé, dans la « France périphérique » (et particulièrement dans l’espace périurbain), les catégories populaires vivent tout à fait autrement, cherchant « une identité dans le territoire, les frontières, les appartenances d’hier – sociales ou religieuses »[7]. Ces dernières populations ont tendance  à se répandre de plus en plus loin des villes et des nœuds de circulation. On le voit bien, la géographie joue son rôle dans ces bouleversements.

La nouvelle donne politique

Les évolutions politiques en Europe depuis deux ou trois décennies semblent plus ou moins aller dans le même sens malgré les différences nationales de l’histoire et de la situation économique. Les partis populistes ont le vent en poupe avec leurs critiques des élites et leurs discours antieuropéens. La France n’échappe pas à cette tendance.

Sans doute le clivage droite/gauche perdure-t-il mais il a perdu de de sa clarté du fait d’un relatif consensus des deux camps dans la gestion économique d’un pays confronté aux impératifs concurrentiels d’un marché globalisé. D’ailleurs ce clivage politique a été plus qu’écorné par la question européenne depuis un demi-siècle. Au moment du référendum sur le traité de Maastricht (1992), la France se scinde en deux sur de nouvelles bases : d’un côté, les régions catholiques, les régions urbaines, les couches moyennes et supérieures, votent « oui » ; de l’autre côté, la droite souverainiste, l’extrême droite avec le Front National, les communistes et la gauche de la gauche se retrouvent derrière le « non ». Si l’Europe sert de révélateur à ce nouveau clivage, les causes profondes relèvent bien de la mondialisation prise au sens large, c’est-à-dire non seulement économique (la mondialisation néo-libérale,  le marché global, etc.), mais aussi démographique et culturelle (les flux migratoires avec un brassage mondialisé, la culture de masse perçue comme une négation des particularismes, etc.).

Le politiste Pascal Perrineau a remarquablement décrit cette évolution : « En France, comme ailleurs, les peuples sont confrontés à la question de l’ouverture de trois manières : l’ouverture politique (l’Union européenne, la construction d’entités supranationales), la globalisation économique, et ce que j’appellerais la société cosmopolite au sens où Kant l’entendait[8]. (…)  il y a ceux qui pensent que l’ouverture a un coût économique (délocalisation, fermetures d’entreprises), un coût symbolique et culturel (impression que quelque chose de notre identité se perd), et un coût politique (tout ne se décide plus à Paris). (…) Ces personnes appartiennent davantage aux couches populaires, avec un faible niveau de diplômes. »[9]

Pascal Perrineau évoque à cet égard la lucidité du géographe Jacques Lévy qui a observé dès les années 1990 que « se créait en Europe une catégorie de cadres supérieurs à forte formation professionnelle, voyageant beaucoup, vivant dans la centralité urbaine, se retrouvant plus proches culturellement de l’habitant de Francfort ou de Londres que des habitants de l’Oise, dans l’hinterland rurbain de nos centres-villes. » [10]

Le politique est-il démuni face à cette situation ? Il faut d’abord bien comprendre ce qui se passe pour répondre à celle-ci. Le monde a changé avec la mondialisation. La France a changé avec l’ouverture économique et l’élargissement des frontières de l’Europe. Il s’agit non seulement de permettre à la France d’affronter le mieux possible la compétition internationale mais aussi de trouver des mesures inédites permettant à « cette partie de la population qui a payé les pots cassés de la mondialisation » de retrouver espoir et dignité[11]. Mais d’ici à 2017, le temps est mesuré pour ce chantier gigantesque !

                                                                                 Daniel Oster, 23 décembre 2015

[1] Pour plus de détails nous nous permettons de renvoyer à l’ouvrage dirigé par Nicolas Balaresque et Daniel Oster, La mondialisation contemporaine. Rapports de force et enjeux, Collection Nouveaux Continents, Editions Nathan, 2013.

[2] Edgar Morin, Penser global. L’humain et son univers, Robert Laffont, 2015.

[3] Christophe Guilluy, Fractures françaises, rééd. Champs-Flammarion, 2013. Christophe Guilluy, La France périphérique, rééd. Champs-Flammarion, 2015.

[4] Christophe Guilluy appelle « France périphérique » l’ensemble formé par les villes petites et moyennes et les zones rurales.

[5] La révolution collaborative serait en marche depuis quelques années en lien avec une autre manière de consommer, qui privilégie le partage et la mutualisation des moyens, mais aussi l’usage plutôt que  la propriété. Des succès mondiaux comme Uber, Airbnb et autres Blablacar alimentent cette analyse.

[6] Jean Viard, La périphérie contre le centre, Le 1, n°87, 16/12/2015.

[7] Jean Viard, op. cit.

[8] E.  Kant, Idées d’une Histoire universelle du point de vue cosmopolitique, 1784.

[9] Entretien avec Pascal Perrineau, « Le Front National s’est mis à l’avant-garde de la société fermée. », Le 1, n°87, 16/12/2015).

[10] Entretien avec Pascal Perrineau, op. cit.

[11] Nous apprenons ce mardi 23 décembre 2015 que la candidate probable du Front National aux élections présidentielles de 2017 a déjà choisi son slogan de campagne : « Les patriotes contre les mondialistes ». Notre petit texte témoigne des raisons pour lesquelles ce slogan a été habilement choisi puisqu’il permet de fédérer les soi-disant responsables des maux de nombreux Français : l’Europe, la mondialisation, les migrants, l’Islam, Sur tout cela, nous conseillons la lecture du dernier livre que la politiste Nonna Mayer a dirigé avec Sylvain Crépon et Alexandre Dézé, Les Faux-semblants du Front national, Presses de Sciences Po, 2015.