Fabrice Balanche le samedi 25 janvier 2020 à La Filature au Festival Les Vagamondes à Mulhouse

La Syrie est en 2020 bouleversée par une guerre qui n’est pas terminée. Le Nord-Est est encore sous pression entre Turcs et Kurdes tandis qu’un groupe proche d’al Qaïda, est retranché près d’Alep.

Cependant, les combats semblent se limiter au Nord du pays, avec des attentats et des sièges, mais on commence à voir la fin d’un conflit d’envergure à moins qu’un conflit plus large n’éclate entre Israël et Iran. Dans ce cas, les Israéliens feront peut-être une guerre préventive pour se prémunir d’une militarisation iranienne en Syrie où le gouvernement alaouite (chiite) de Bachar el Assad doit beaucoup à Téhéran.  D’autre part, si on constate actuellement une pause du fait des élections américaines, on peut s’attendre après novembre, si le nouveau Président est Trump ou Biden, à voir éclater un épisode guerrier avec en arrière-plan la question du nucléaire iranien.

C’est dans ce cadre qu’il faut replacer la guerre de Syrie.

 

Le conflit syrien en 2020 dans le Nord-Est syrien

Si s’organisait une aide à la reconstruction une fois la guerre finie, on pourrait espérer une stabilisation de la Syrie mais ce n’est pas le cas.  On constate un blocage occidental de la France, des Etats-Unis, qui ne veulent pas s’avouer vaincus alors qu’ils le sont car ce sont la Russie et l’Iran qui ont remis Assad en place. Assad a gagné la guerre militairement, ce qui ne permet pas aux Occidentaux de l’obliger à se lancer dans une transition politique et Assad ne va pas probablement faire des concessions pour obtenir quelques milliards qu’il peut trouver ailleurs.  A moins de négocier un partage d’influence avec les Russes, comme les Occidentaux devraient le faire aussi en Libye et en Ukraine, le régime syrien ne fera pas de concessions, soumettant leur aide économique à une transition politique.  On se dirige vers un échec annoncé car si la Syrie ne se reconstruit pas, elle va rester un foyer de terrorisme et de migrations.

C’est un dossier brûlant. Les régions kurdes de Syrie sont prises entre le marteau et l’enclume, les Kurdes étant abandonnés, voire trahis par les Occidentaux.

Situation militaire

Assad a reconquis les 2/3 du territoire mais des 24 millions de Syriens, 17 millions sont restés en Syrie, les autres se sont réfugiés à l’étranger. Assad contrôle environ 65% de son pays, les Kurdes 15%, les rebelles 15%, le reste est sous contrôle turc.

Le régime syrien revient de loin.

En 2020, Assad contrôle Damas et la plus grande partie de la Syrie. Les rebelles conservent des poches de résistance au Nord-Est tandis que les Kurdes se maintiennent au Nord-Ouest mais Assad a déjà pris des contacts avec les Kurdes qui se sont rapprochés de lui par peur des Turcs.

La stratégie de contre-insurrection d’Assad a fonctionné. Son armée a tenu et lui est restée fidèle. Certes, 50 généraux ont fait sécession mais ce ne sont que 50 sur 1200. Cela a faussé la vision de la France qui a pris ses désirs pour des réalités. La colonne vertébrale du régime est solide. Il a réagi en sauvant l’essentiel et s’est redéployé avec l’aide de l’Iran et des Russes, une fois sa population lassée du conflit, les Occidentaux soutenant mollement les rebelles.

L’intervention russe de septembre 2015 a été l’élément clé du retour en force d’Assad malgré l’aveuglement des Etats-Unis et de l’Occident qui voyaient la Russie partie pour un nouvel Afghanistan.

D’autre part, la Chine s’apprête à investir aujourd’hui en Syrie pour la reconstruire à la place des Occidentaux. Ils attendent patiemment que la Syrie soit au point le plus bas et contrainte d’accepter leurs conditions.

Daech ne contrôle plus de territoires mais est toujours présent et fomente des attentats. Les combats se concentrent dans la poche d’Idlib, tenue par des groupes armés proches d’Al-Qaïda, qui vont vendre chèrement leur peau.

A Raqqa, survivent encore des cellules de Daech qui profitent du mécontentement de la population locale dont la ville a été détruite par la coalition et dont les ruines sont truffées de mines. La reconstruction est lente. Les immeubles sont tous détruits. Certes, le « carrefour des têtes coupées » a été restauré et reverdi mais la situation est désespérée.  Daech représentait une menace pour les Occidentaux qui ont détruit leur place forte de Raqqa, abandonnant ensuite les habitants dans la ville en ruine, ce qui entretient un mécontentement anti-occidental sur lequel joue Daech. Les djihadistes ont été vaincus militairement mais leur idéologie n’a pas été éradiquée.  Dans la tête des habitants de la région, le souvenir de Daech s’apparente à une situation meilleure que celle d’aujourd’hui et c’est dangereux pour l’avenir.

 

A Idlib, où l’on trouve le même système de pouvoir, on a tiré des leçons des erreurs de Daech. Les rebelles djihadistes sont tout aussi violents et déterminés que Daech mais ils font moins de publicité pour éviter l’intervention d’une nouvelle coalition internationale.

Cette poche rebelle, noyautée par Al Qaïda, est opposée à Assad ce qui arrange les Occidentaux qui ont cru jusqu’en 2018 que les rebelles modérés pourraient l’emporter, et prendre le pas sur Assad et les djihadistes. Mais en 2019, les djihadistes ont éliminé les modérés ce qui a conduit la Turquie qui comptait sur leur alliance à revoir sa stratégie.

Aujourd’hui, défendre Idlib, c’est défendre un autre Daech.

Parmi les combattants d’Idlib, on trouve aussi bien des Ouigours du Turkestan qui entrainent les enfants à se sacrifier avec des ceintures de dynamite autour du corps dès l’âge de 5 ou 6 ans que des djihadistes français tels que ceux de la filière des Buttes- Chaumont.

Les bombardements affectent les civils qui sont pris en otage, au centre des combats entre les Russes, les troupes d’Assad et les djihadistes. Des camps informels à la frontière, abritant 1 million de réfugiés, sont coincés au Nord car la Turquie a construit un mur de 1000 km allant de la Méditerranée au Tigre et que l’on ne peut franchir qu’en soudoyant des gardes – 1000 à 2000 USD par passage-

 

Quel devenir pour ces réfugiés ?

Erdogan fait du chantage. Soit l’Europe se charge d’accueillir les réfugiés syriens, soit la Turquie propose de les implanter dans le Nord-Est de la Syrie, dans une zone revendiquée par les Turcs. En fait, ce ne sont pas des réfugiés syriens urbains déjà réfugiés en Turquie qui iront s’installer là -bas, mais les milliers de futurs réfugiés d’Idlib qui fuyant l’armée syrienne, accepteront de s’installer dans ce territoire autrefois kurde qui deviendra de fait sunnite anti kurde puisque sous contrôle turc, avec l’aide économique espérée de l’Europe pour en faire une « zone de sécurité ».

Les liquidités européennes versées en échange du maintien des réfugiés en Turquie, servent déjà à Erdogan à financer ses projets et à procéder à une épuration ethnique des Kurdes qui fuient leur territoire ancestral et dont les supplétifs arabes de l’armée turque s’approprient les biens.

 

Les Turcs s’opposent au concept « Rojava », le territoire rêvé des Kurdes. Un projet du PKK[1] consistant en la constitution d’un couloir kurde en Syrie du nord, le long de la frontière turque de la Méditerranée à l’Irak, pour désenclaver les Kurdistan turc, iranien, irakien et syrien. Une utopie mobilisatrice du PKK qui matérialise l’ambition kurde d’avoir un accès à la mer et réactive leur revendication historique du sandjak d’Alexandrette[2].

Le Rojava syrien était une revanche contre l’oppression subie en Turquie et son succès était un espoir, car si cela fonctionnait en Syrie, pourquoi ne pas l’étendre en Turquie ?

Dès lors, intervenir par la force en Syrie est vital pour Erdogan afin de limiter les rêves des Kurdes turcs.

La coalition internationale avait promis verbalement aux Kurdes, la création d’un territoire autonome au Nord-Ouest de la Syrie en échange de leur engagement contre Daech. Ils ont failli réussir  à réunir Alexandrette et Idlib.

En aout 2016, Poutine convainc Erdogan à Saint-Pétersbourg, de retirer son aide aux rebelles syriens et en échange, Poutine le laisse intervenir militairement en Syrie au Nord d’Alep pour empêcher les Kurdes de faire leur jonction entre Manbej et Afrin. Un accord qui revient à un échange de territoire entre la Turquie et la Russie, Assad reprenant le contrôle puisque les rebelles n’avaient plus le soutien turc. La Syrie a repris ainsi des territoires à Idlib, les Turcs à Afrin.

Quelle sera la prochaine étape ? Kobané, seul vestige des territoires kurdes ? C’est possible.

Si la Turquie a arrêté son offensive en octobre c’est qu’elle a eu des promesses russes et parce que les milices kurdes allaient intégrer l’armée syrienne pour se protéger des Turcs. Actuellement, les négociations sont au point mort, Damas veut revenir aux frontières de 2011, les Kurdes lui arracher la même autonomie que leurs frères d’Irak.

En fait, Poutine et Erdogan ont tout organisé.  Poutine a vendu les Kurdes contre le retour d’Assad.  L’alliance dépasse la Syrie. La Turquie est le cheval de Troie russe au sein de l’OTAN où par son veto, elle bloque nombre de décisions et les divulgue aux Russes à qui elle a acheté des missiles. Les deux puissances se rapprochent dans une alliance eurasiatique qui a des ambitions au Moyen-Orient.  Une perspective plus intéressante pour Erdogan que de rester dans le camp occidental sur qui il exerce un chantage permanent.

 

Que veut le PKK ? Le bien être des Kurdes de Syrie ou un combat à mort contre les Turcs même si c’est en perdant des territoires ? L’idéologie d’Ocalan ne fonctionne pas sur le terrain. Il défend un néo-maoïsme, l’autarcie des communautés villageoises avec du troc, un système qui ne fonctionne pas. Ce que veut le PKK, c’est lutter contre les Turcs en mettant en avant leurs martyrs, leurs pertes humaines dans les combats ou par exécution.

S’approprier Kobane permettrait aux Turcs de faire la jonction entre les territoires qu’ils contrôlent et d’y installer des populations à leur solde contrecarrant les projets kurdes.

 

En 2015, Daech était en Syrie et en Irak, menaçant les Kurdes à Kobane. Avec le soutien de l’Occident, les Kurdes ont pu réagir et descendre jusqu’à Raqqa mais c’est une ville arabe, comme Deir el Zor. Des points qui ne sont pas stratégiques pour les Kurdes ce qui leur pose problème car les Arabes ne supportent pas d’être dominés par les Kurdes. En 2017, s’est déroulé un débat au sein des dirigeants kurdes. Prendre Raqqa avec le soutien américain et construire ensuite une zone kurde au Nord en utilisant les troupes indispensables sur le terrain comme le voulait le chef de ce parti pyramidal très organisé.

Un Kurdistan aurait- il été viable ?

En fait, les Kurdes ignoraient que les États n’ont pas d’amis mais des intérêts et que prendre Raqqa ne leur rapporterait rien. Avec des populations séparées en trois ensembles, séparés par des populations arabes, collées à la frontière turque, « l’autoroute » rêvée : le Rojava, n’a pas fonctionné. Les Kurdes ne représentent plus que 40% de la population de la région et les jeunes fuient la politique totalitaire du PKK qui veut les embrigader de force. En outre, cette région dépend de l’eau turque que les Turcs peuvent couper puisqu’elle détient les sources du Tigre et de l’Euphrate.

 

En octobre 2019, j’ai croisé les troupes américaines qui évacuaient la frontière syro-turque entre Tel Abyad et Ras al-Aïn. Cela a entrainé la réaction immédiate des Turcs qui se sont précipités en envoyant en première ligne les supplétifs arabes réfugiés dans la région. Ces transfuges qui après avoir ralliés Daech, ont été intégrés dans l’armée turque, avaient des contacts et connaissaient le terrain. Ils ont rencontré peu de résistance dans les villages arabes frontaliers renforçant la présence turque. Les forces d’Assad n’ont pas participé aux combats, ou ont déserté les lieux pour ne pas affronter les Kurdes. Les jeunes pour qui la guerre est perdue d’avance, se sont cachés plutôt que d’être tués au combat. On estime que 11 000 Kurdes ont été tués sur 1.5 million dans le Nord alors qu’en Irak, 2000 Kurdes sur 7 millions sont morts contre Daech. Les Kurdes de Syrie ont donc subi 30 fois plus de pertes.

 

Très vite, le PKK, sans soutien international, s’est rapproché des Russes et de Damas et a négocié, de même que les Russes et Erdogan. Aujourd’hui, les YPG[3]  soutenus du bout des lèvres par les Etats-Unis et recevant une aide humanitaire de l’Occident, tentent encore de négocier pour empêcher une victoire trop rapide d’Assad et de la Russie. Les Kurdes font les frais de cette politique illusoire et chacun sait en Occident que la guerre est perdue.

D’ici quelques mois, les Russes vont se retirer et l’armée d’Assad va reprendre le contrôle du territoire en accord avec Erdogan.

 

L’idée russe est la création d’un axe Iran- Irak- Syrie- Liban- Russie, ce qui signifie la constitution d’un corridor vers la Méditerranée pour empêcher la Turquie de concurrencer la Russie en tant que hub énergétique et d’exercer un moyen de pression sur l’Arabie Saoudite pour éviter un yoyo du pétrole dont pâtit la Russie, état rentier par excellence.

En chasser les Américains explique pourquoi se multiplient les manifestations anti américaines, les véhicules piégés et autres attentats kamikazes.  Les Iraniens et les Russes ont besoin du concours de la Turquie pour aboutir et les Kurdes de Syrie pèsent peu dans ce jeu de go.

 

Conséquences sur l’Europe et la France

Nous sommes les suiveurs des Etats-Unis sans en tirer aucun bénéfice géopolitique, ce qui explique le mépris de Trump sur la stratégie européenne. Tant sur les plans géopolitique qu’économique, on en subit les conséquences : des flux de réfugiés, le chantage turc, la pluie de subventions européennes en Turquie, le risque terroriste via les réseaux djihadistes avec le retour des terroristes mélangés aux réfugiés.

La garde des prisons kurdes a été désorganisée par l’arrivée des Turcs. Beaucoup de djihadistes ayant pris la clé des champs, reviennent en Europe, encore plus nuisibles.

Le foyer djihadiste ne va pas se tarir. Un violent ressentiment anti-occidental est partagé par des sociétés déstructurées.

En 2012, la guerre civile sanglante, aurait pu être évitée. Mais elle a été attisée par la maladresse des dirigeants occidentaux qui croyaient à une démocratie séculière amicale et qui ont soutenu les rebelles, avant de s’en détourner après avoir réalisé qu’ils étaient infiltrés par Al-Qaïda.  Face à cela, le peuple syrien souffrait et la menace terroriste ne fait que croître. Conséquences en Syrie : une dictature qui se maintient au pouvoir et des frustrations qui sont intactes. On aurait dû négocier en 2012 plutôt que d’être jusqu’au-boutiste, trop néo-conservateur. Les Français et les Européens pensent que l’on peut changer les régimes et en jouant aux apprentis sorciers, ils ont plongé la France et le monde dans une situation catastrophique.

 

Questions :

 

Peut-on dire qu’Assad a gagné alors que la région est encore sous le contrôle des puissances étrangères et que le pays est détruit ?

Peut-on dire comme Israël en 1973 que si on n’a pas perdu, on a gagné ? Assad est toujours là et son système aussi. 7 à 8 millions de réfugiés ne pourront pas revenir, leurs biens ont été distribués et Assad ne souhaite pas leur retour. La Syrie est en train de s’enfermer sous une chape de plomb.

 

Qu’est-ce que la France aurait pu faire en 2012 face à un Président aussi dictatorial ?

On était persuadé en France que le régime allait tomber et ils n’ont pas entendu Kofi Annan qui avait établi un plan de paix, avec des négociations en échange de l’arrêt des pressions exercées par Assad sur la population. On ne l’a pas écouté et on s’est lancé dans la guerre en soutenant les rebelles, avec l’appui des puissances du Moyen Orient, du Qatar à l’Arabie, ravies d’affaiblir le camp chiite. On est passé rapidement de 10 morts à 150 morts par jour en avril 2012. Les néo-conservateurs pensaient faire tomber le régime et comme en Libye, malgré le manque d’alternative sérieuse, ils étaient persuadés de parvenir à installer un régime démocratique qui leur serait dévoué.  Beaucoup de Syriens restés sur place regrettent cette stratégie.

 

Pourquoi une telle désinformation en France ?

L’AFP fait un excellent travail. Le problème est la (dés)information avec l’arrivée de journalistes, souvent pour une seule semaine, qui ne parlaient pas arabe, devaient faire confiance à des tiers et suivre la ligne éditoriale de leur média. Une attitude encouragée par le ministre des affaires étrangères de l’époque, Laurent Fabius, qui fait des conférences biaisées. Quand en juillet 2012, après des annonces d’attaques terroristes à Damas, j’avais annoncé que le régime n’allait pas tomber, j’ai été contredit par le Ministère des Affaires Etrangères, dirigé par Laurent Fabius, qui affirmait au contraire que le régime allait tomber sous 48 heures. La semaine précédente, j’avais fait une interview pour Marianne dans laquelle j’expliquais que le régime allait rester en place. Après le point presse hebdomadaire au Quai d’Orsay, la journaliste affolée m’a demandé si je voulais changer mes propos. Je lui ai dit que non, mais si l’hebdomadaire préférait ne pas les publier je le comprenais très bien. Finalement Marianne les a publiés sous le titre de « l’interview qui fâche ». Je n’imaginais pas à quel point j’étais en dehors du courant de pensée dominant alors et à quel point cela pouvait être dangereux pour ma carrière de tenir de tels propos, justes certes mais à contre-courant. Car, au Ministère des Affaires Etrangères, il est préférable de se tromper tous ensemble que d’avoir raison seul.

 

Je suis syrien, je ne pense pas que cette guerre soit syrienne. Je pense que c’est un conflit entre Russie et Etats-Unis

En 2011, c’était une guerre syrienne. Les Syriens souffraient de problèmes économiques et politiques, mais elle a été détournée. Les puissances du Golfe ont voulu détruire un régime pro iranien. Elles pensaient que la structure démographique de la Syrie allait favoriser le changement de régime : les 2/3 des Syriens sont des arabes sunnites, Assad s’appuie en priorité sur les minorités chrétiennes (5% de la population), druzes (3%) et surtout alaouites (10%). Les Saoudiens et les Qataris ont financé l’opposition syrienne mais nullement pour le remplacer par une démocratie. Les Russes ont soutenu Damas après l’affaire libyenne (2003 : renversement Kadhafi) et parce qu’ils ont des enjeux nationaux qui font que le conflit échappe aussi aux Syriens.

 

Vous avez fait un point détaillé sur la guerre en Syrie mais que devient le Golan ?

Le Golan, château d’eau de la région, à la limite entre la Syrie et Israël, est occupé depuis 1967 puis annexé par Israël avec l’aval des Américains. C’est l’Alsace-Lorraine syrienne mais la Syrie n’est pas en état de récupérer ce territoire. Le Hezbollah et les Iraniens ont des bases près du Golan d’où ils mènent des bombardements contre Israël ce qui maintient une grande peur dans l’état hébreu. Les Israéliens redoutent que le sud de la Syrie ne devienne un nouveau sud Liban. De 1973 à 2011, le Golan était calme. Aujourd’hui, il est une zone à risque.

 

Est-ce que les forces spéciales françaises suivent les djihadistes qui reviennent ?

Les djihadistes profitent de la désorganisation pour s’exfiltrer par la Turquie. Sur le terrain actuellement, il reste 50 soldats français dans le Nord contre 450 avant l’offensive turque d’octobre 2019, 400 Américains au lieu de 2000. C’est une présence symbolique car personne ne surveille de fait les scories de Daech et des djihadistes.

Qu’en fait-on ?  Si on les laisse tomber aux mains syriennes, ils deviennent une monnaie d’échange pour les Kurdes et un nouveau mode de chantage d’Assad envers l’Occident. S’ensuivent des débats sur leur rapatriement, sur leurs familles qui s’échappent ou payent des passeurs.

Il faut selon moi, les récupérer et les juger, les laisser là-bas peut être pire pour notre sécurité.

 

Les exactions sont dues à Daech et aux rebelles mais cela ne représenterait que 10% des destructions car est-il vrai que la majorité viennent d’Assad et de son allié russe et qu’en est- il du désastre humanitaire ?

Je ne suis pas ici pour la morale et l’émotion car cela empêche de comprendre la situation. On a mis trop souvent l’émotion en avant comme quand Assad s’est amusé à jeter des barils de dynamite sur sa population. Dans une guerre civile de cette ampleur, la population suit celui qui fait le plus peur. On cherche la sécurité. On va dans la zone régime, là où il n’y a pas de bombardements ce qui a permis à Assad de renforcer son pouvoir et d’avoir de plus en plus de Syriens sous sa coupe.  On ne peut pas projeter nos valeurs occidentales sur ce conflit et l’analyser comme en temps de paix. Les outils civils ne fonctionnent plus car le comportement des gens est différent en temps de guerre. Il faut comprendre la stratégie militaire pour appréhender la situation en Turquie.

L’humanisme est nécessaire mais ne suffit pas.

 

On a vu l’intervention russe après Palmyre, ils sont à Idlib, qu’attendent-ils pour lancer l’assaut final sur Idlib ?

C’est lié à ce qui se passe dans le Nord-Est. La Russie échange des morceaux d’Idlib contre des morceaux de territoire kurde. C’est le denier fort de la rébellion. Le dernier carré des révoltés y est réfugié mais que faire des 50 000 autres djihadistes et des deux millions et demi de civils dans cette poche encerclée ? Assad et les Russes bombardent pour faire fuir les civils, puis on fait avancer les chars et l’infanterie progressivement en évitant de contrarier les Turcs qui s’y opposeront alors en armant les rebelles. Pour ce que ce soit acceptable, malgré le drame humanitaire, on voudrait que Poutine élimine les djihadistes en préservant les civils. Si les djihadistes sont acculés, ce sera un massacre. La porte de sortie envisagée, c’est de les envoyer en Libye comme mercenaires (à 2500 USD/mois) ou contre les Kurdes mais rien n’est prévu pour les civils. L’armée syrienne ne peut pas non plus le faire rapidement, il faudra encore un ou deux ans pour apaiser les tensions même si la guerre prend fin.

 

Que peut-on envisager pour la Syrie ? La seule alternative est-elle de garder un dictateur qui s’appuie sur une minorité ?

Hélas oui, c’est la seule perspective. Assad a gagné avec l’appui des Russes et des Iraniens. Le monde a basculé. On n’est plus dans une période d’hégémonie occidentale, d’extension des droits de l’homme. La Chine, la Russie, régimes autoritaires partisans de la non-ingérence, nous concurrencent et on n’a pas les moyens de le faire tomber. Nous sommes dans une quasi Guerre Froide. Les Russes ont montré à beaucoup de dirigeants autoritaires qu’ils soutenaient leurs alliés contrairement aux Occidentaux (ainsi pendant les Printemps arabes) ce qui a marqué des dirigeants asiatiques et africains, et en particulier Erdogan.

 

Depuis 2011, Assad est considéré comme un boucher, mais les rebelles ont aussi commis des exactions alors qu’on savait que parmi les rebelles, il y a eu des djihadistes. Comment l’expliquer ?

Parce que la France s’est positionnée contre Assad, au nom de la morale des néo-conservateurs, on se devait de faire tomber le dictateur par tous les moyens en cachant les exactions des groupes à condition de partager leur objectif.  (Al Nostra est un mouvement terroriste pour les Etats-Unis, mais protégé par Laurent Fabius qui mettait en avant leur efficacité sur le terrain)

Les médias sont invités à aller dans ce sens. On a été les porte-paroles du Qatar qui payait la France, grâce à de généreux contrats pour nos entreprises, pour qu’on soutienne son point de vue à l’ONU contre la Syrie. À cette époque, le Qatar se voyait le leader d’un monde arabe géré par les Frères musulmans. Le Qatar a la possibilité de déverser des millions d’euros dans la communication, dans les médias et l’Arabie Saoudite fait la même chose, ne supportant aucune critique et se livrant au chantage,  au boycott des médias dans la publicité quand ils osent critiquer ces pays.

 

Fabrice Balanche

Maître de Conférences en géographie

Université de Lyon II

A Mulhouse, festival Vagamondes, La Filature

25 janvier 2020

 

Notes: Françoise Dieterich, Cafés de géographie Mulhouse

 

 

 

 

 

 

 

[1] Formé en 1978, le PKK : Parti des Travailleurs du Kurdistan, défend par les armes les intérêts des Kurdes en Turquie. Il est considéré comme terroriste par une grande partie des pays du monde : la Turquie, les Etats-Unis, l’Australie, l’UE, le Royaume-Uni, le Canada, la Nouvelle-Zélande

 

[2] Le sandjak d’Alexandrette, à la frontière de la Turquie et de la Syrie, en bord de Méditerranée, est une ancienne région ottomane, peuplée de chrétiens d’Orient (églises d’Antioche), de Turcs, de Kurdes de toutes confessions musulmanes. Initialement sous mandat français de Syrie en 1918, doté d’autonomie en 1920, il a été rattaché dans des conséquences douteuses à la Turquie en 1938, : région du Hatay et est une pomme de discorde entre les deux pays.

 

 

[3] YPG : Les unités de défense populaire, proches du PKK sont des milices kurdes opérant en Syrie contre Daech. Ils ont joué un grand rôle dans la lutte contre Daech, étant souvent les seules forces armées sur le terrain opérant avec le soutien financier et logistique des Occidentaux