Beaucoup de monde ce mardi 10 mars au Flore pour écouter parler d’un pays, l’Afghanistan, dont le comportement extravagant des dirigeants suscite toujours beaucoup d’émotion. L’intervenant, Régis Koetschet, est doublement engagé comme homme de terrain et de réflexion. Ambassadeur de France à Kaboul de 2005 à 2008, il travaille aujourd’hui dans des organisations humanitaires auprès de la diaspora afghane en France.

Régis Koetschet au Café de Flore lundi 10 mars 2025 (photo de J.-P. Némirowsky)
Un pays pas comme les autres ? C’est ce qu’ont dit beaucoup d’observateurs. Pour Babur, fondateur de l’Empire moghol au début du XVIe siècle comme pour Nicolas Bouvier, écrivain voyageur suisse du XXe siècle, « Kaboul est au centre du monde habité ».
Situation géographique
Ce pays de très hautes montagnes ne voit ses frontières stabilisées qu’au XIXe siècle après l’intervention anglaise. Au Nord-Est (la « queue de la casserole »), c’est le Pamir, strié de routes par les Chinois, qui fait frontière avec la Chine. Au Nord, l’Amou-Daria sert de frontière avec les pays d’Asie centrale qui furent des Républiques soviétiques jusqu’en 1991. Le fleuve représentait alors la cassure entre la modernité soviétique et l’archaïsme afghan. A l’Est, les 1000 km de frontières avec l’Iran sont perméables au trafic de drogue. Au Sud, la frontière tracée par les Britanniques en 1893 divise le peuple pachtoune entre Afghanistan et Pakistan. Non reconnue officiellement, elle est le lieu de nombreux accrochages.
Malgré le relief tourmenté et élevé, le pays ne souffre pas d’enfermement grâce à ses vallées profondément creusées. Les Afghans ont un sentiment d’unité nationale. Aujourd’hui la région est « aspirée » par les pays du Golfe où la diaspora afghane est nombreuse, elle sert d’axe Nord/Sud entre Asie centrale et océan Indien.
Population
La population est difficile à évaluer précisément (entre 35 et 42 millions habitants), mais la pression démographique est importante (forte croissance depuis les années 1960).
Les quatre groupes qui la constituent ont de nombreux membres au-delà des frontières. Les plus nombreux sont les Pachtounes (entre 38 et 42%), suivis par les Tadjiks (entre 25 et 32%), de culture persane, puis par les Hazaras (entre 9 et 19%), méprisés car chiites. Les Ouzbeks, de culture turque, forment le dernier groupe.
Peut-on parler de « tribus » ? Ce terme n’est pertinent que pour les Pachtounes qui ont un code d’honneur oral structurant le fonctionnement de la société. Fondé essentiellement sur la protection de la réputation des familles, il irrigue aujourd’hui l’ensemble de la société afghane.
La population urbaine a fortement augmenté depuis les années 60. En 2023 elle était de 26,93 %. Cela s’explique par des raisons politiques et climatiques. Le pays est très exposé au changement climatique (fonte des glaciers, déforestation, fragilité des sols…), ce qui entraîne le dépeuplement des villages. La croissance de Kaboul est même hors de contrôle par manque de ressources hydriques. La pauvreté est donc très forte (90% de la population au-dessous du seuil de pauvreté).
Aspects géopolitiques
L’Afghanistan est le lieu du pivot eurasiatique car il se trouve au cœur d’une région où se sont développées de fortes entités (Inde, Turquie …). Aujourd’hui, il est traversé par les « routes de la soie » ferroviaires et routières et par les oléoducs qui transportent le gaz turkmène vers l’Inde. Donc à son corps défendant, ce pays est au cœur d’un écheveau dont on ne sait pas comment il va évoluer.
Histoire
L ’Afghanistan a connu tous les régimes.
La monarchie est établie en 1926 avec le souci de moderniser le pays, de sortir de l’isolationnisme, de scolariser la population (des étudiants sont envoyés en France). Cette période correspond à un âge d’or mythique que l’on retrouve dans les romans de J. Kessel comme Les Cavaliers.
La monarchie est renversée par un coup d’Etat en 1973. Mohammad Daoud Khan instaure la République avant d’être renversé par le parti communiste (PDPA), en 1978, ce qui entraîne une guerre civile. Pour soutenir leur candidat, les Soviétiques envahissent le pays en 1979. S’ensuivent 10 années de guerre civile où les troupes soviétiques affrontent les moudjahidines (« combattants de la liberté »). Le départ de l’Armée rouge en 1989 n’entraîne pas la fin de la guerre civile où s’opposent désormais différents groupes de moudjahidines. Cette guerre civile a fait le lit du régime des talibans qui prétendent faire la paix. Ceux-ci, fondamentalistes islamiques, installent leur pouvoir à Kaboul de 1996 à 2001, sous la direction du mollah Omar. La violence ravage le pays (lutte entre combattants et massacres de civils), ce qui suscite une grande méfiance au sein de la communauté internationale d’autant plus qu’il accueille l’association terroriste Al-Qaïda et son chef Oussama Ben Laden. Les attentats du 11 septembre 2001 à New York, planifiés par Ben Laden, amènent l’intervention des Etats-Unis à la tête d’une coalition internationale. Le pouvoir taliban est rapidement balayé et un nouveau pouvoir est installé. Mais peu à peu les Américains, préoccupés par la situation en Irak, s’intéressent moins à l’Afghanistan et retirent leurs troupes en 2021. Les talibans prennent à nouveau le contrôle de Kaboul puis de tout le pays.
L’engagement en faveur des Afghans
Régis Koetschet insiste sur les énormes souffrances subies par les Afghans, ce qui motive son engagement dans des organisations caritatives cherchant à aider la population afghane.
Si le mouvement taliban est hétérogène, ce sont les plus conservateurs qui imposent une « purification » forcenée de la société. L’oppression des femmes qui disparaissent de l’espace public est sans fondement religieux. Les ONG constituent leur prochaine cible. C’est un des principaux enjeux du moment car il est important de rester en Afghanistan pour ne pas laisser les Afghans seuls.
Diaspora afghane
Les Afghans ont une tradition de déplacement. C’est un peuple « marcheur », poussé à partir par la pauvreté de leurs terres. Aujourd’hui, la majorité des femmes voudraient quitter le pays.
Parmi de nombreux pays, la France accueille un courant migratoire important alimenté par beaucoup de jeunes qui se sentent menacés par les talibans et sont poussés par leur famille à partir. Parmi eux certains ont un parcours brillant comme Atiq Rahimi, écrivain et réalisateur, qui a obtenu le prix Goncourt en 2008 pour son roman Syngué sabour (Terre de patience). En France, les jeunes Afghans courent deux risques : la reconstitution des communautés (pachtoune, hazara…) et l’appel à des discours violents. Aujourd’hui ces exilés, grâce aux téléphones portables, gardent des liens étroits avec leur famille.
Poésie
Elle constitue le principal espace de liberté des Afghans qui y consacrent des soirées entières. Les femmes occupent une place importante dans la création poétique. On peut consulter Le cri des femmes afghanes (éditions Bruno Doucey, 2022), anthologie établie par Leili Anvar qui rassemble les textes de 41 poétesses. Le sort de Nadia Anjuman, auteur de plusieurs recueils de poèmes et tuée par son mari à 23 ans, témoigne du courage de ces femmes afghanes dont la créativité s’exerce malgré la violence sociale.
Afghanistan et France
Devenu roi d’Afghanistan, Amanullah se tourne vers la France pour moderniser son pays. En 1922 après des premiers contacts à Téhéran est créée une Délégation archéologique française en Afghanistan. Les premières fouilles sont réalisées sous la direction d’Alfred Foucher. Des écoles sont aussi mises en place. On peut dire que la culture a précédé la diplomatie, ce sur quoi a insisté de Gaulle en évoquant « des liens surtout culturels » entre les deux pays.
Questions de la salle :
1-Les talibans sont-ils des « créatures » des Américains ?
Il n’y a pas de continuité entre les moudjahidines et les talibans. Les premiers sont marqués par un fonctionnement traditionnel. Il se battaient pour leur liberté et étaient hostiles au mouvement révolutionnaire agraire des communistes. Les seconds sont issus d’un mouvement parti des madrasas (écoles coraniques) du Pakistan.
2-Quelle place occupe la culture du pavot dans les finances des talibans ?
Un rapport récent de l’ONU indique qu’officiellement on n’en cultive plus en Afghanistan, mais il est difficile de savoir ce qui se passe dans les vallées reculées.
3-Le régime taliban est-il totalement répressif ? Y a-t-il une absence totale d’opposition ?
Les observateurs évoquent une certaine fluidité que peuvent expliquer plusieurs raisons. En premier lieu, la population, fatiguée, trouve une certaine sécurité dans la situation actuelle. Mais il ne faut pas sous-estimer le caractère policier du régime qui opprime une opposition sans appuis extérieurs. Le pays reste largement enfermé, même s’il y a une reprise du tourisme chinois, européen…et de nouveaux investissements venus du Golfe.
Les pays européens n’ont pas repris de relations diplomatiques avec l’Afghanistan mais ont eu des contacts avec le régime taliban à Doha en juin 2024 lors de la rencontre organisée par l’ONU.
4-Dans la salle, un participant afghan insiste sur la situation des femmes afghanes menacées en France même, la France qui a accueilli beaucoup d’intellectuels et d’artistes. Ces exilés son soutenus par de nombreuses associations comme la Fondation Aga Khan.
Michèle Vignaux, mars 2025