Présentation par Dominique Royoux, professeur de géographie à l’Université de Poitiers et directeur du laboratoire Ruralités.
Ce Café Géo a eu lieu le mercredi 13 décembre 2017 à la Brasserie des Cordeliers à Albi à partir de 18h30.

Présentation problématique :

En Italie, durant les années 1980, l’accès au travail pour les femmes a permis de repenser la gestion du droit au temps et de remettre en cause le rapport entre les genres. C’est le point de départ des politiques du temps qui se sont peu à peu diffusées dans le reste de l’Europe, et très rapidement en France. Les politiques temporelles, en faisant l’articulation entre temps sociaux et territoriaux, questionnent la société. Elles se posent en alternative à l’ensemble des pratiques contemporaines de construction de la ville et apportent donc un nouvel éclairage sur les pratiques d’aménagement urbain. La prise en compte des usages différenciés dans le temps permet de redessiner de nouvelles pratiques d’investissement de l’espace dans la ville. Penser l’aménagement sous l’angle du temps permet la conception d’infrastructures qui évoluent selon les temps et les usages.

Les citoyens souhaitent aujourd’hui participer à l’élaboration des politiques puisqu’ils sont les premiers utilisateurs des services de la ville. Les politiques temporelles signent un renouveau dans l’aménagement urbain. Elles amènent aussi à repenser l’espace public. En effet, elles peuvent permettre de redynamiser certains espaces peu fréquentés. De plus, les politiques temporelles nous questionnent sur l’usage des espaces en ville. L’objectif est donc de fusionner le temps et l’espace. On peut parler de « chrono-urbanisme ». Le deuxième objectif est aussi d’aménager la ville en alliant le long et le court terme. Le développement de ces politiques permettrait d’associer à la ville une planification plus souple.

Compte-rendu :

Compte-rendu réalisé par Clémentine GATTI et Morgane THEMIOT, étudiantes en troisième année de Licence de sociologie et de géographie, repris et corrigé par Thibault COURCELLE et Mathieu VIDAL, enseignants-chercheurs, co-animateurs des Cafés Géo d’Albi.

Eléments de la présentation :

Dominique Royoux a toujours été géographe mais a travaillé longtemps dans une collectivité territoriale, c’est par ce biais qu’il s’est intéressé aux politiques publiques et leur rapport à l’espace en général, ainsi qu’à la question du temps qui est très vite apparue essentielle au sein des politiques publiques. Il est aujourd’hui Professeur de géographie à l’Université de Poitiers et a dirigé le service « Prospective et Coopérations Territoriales » du Grand Poitiers, et il préside l’association nationale « Tempo Territorial »[1] qui regroupe les agences des temps des collectivités territoriales. Ses recherches portent principalement sur les territoires, les innovations territoriales, ainsi que sur la caractéristique du temps.

Les phénomènes favorisant l’intérêt de la géographie du temps :

La géographie du temps ou « time geography » est assez ancienne et a débuté en Suède. Ce pays avait déjà repéré que les trajectoires individuelles laissaient une marque sur l’espace d’une manière particulière. Mais cette géographie était tombée en désuétude, elle s’est renouvelée depuis les années 2000 sous l’impact de quatre phénomènes simultanés :

  • Le premier phénomène est l’avènement de l’économie des services et de son cortège de fragmentation de l’emploi notamment au sein de la grande distribution, qui génère tout un tas d’emplois fractionnés, fragmentés et atypiques. Ce sont d’ailleurs ces emplois qui ont commencé à poser des problèmes de conciliation des temps de vie pour avoir « une vie normale ». La dernière enquête emploi du temps de l’INSEE en 2010 indique que près de 40 % des actifs travaillant en France n’ont plus d’horaires réguliers 8h-12h/14h-18h, et ne sont plus capables de prévoir à l’avance le temps de la semaine suivante, notamment leur temps de travail. La prochaine enquête, sans doute en 2020, révélera une progression très nette de ce chiffre-là.
  • La seconde raison est la dissociation de plus en plus grande entre l’habitat et l’emploi. Des Français actifs ou non actifs parcourent tous les jours des distances de plus en plus grandes et les distances moyennes parcourues par les Français (hors Île-de-France) ont été multipliées par trois depuis le début des années 1990. Cela a une incidence directe sur leur emploi du temps.
  • Le troisième facteur important est l’accélération du temps, ce que Hartmut Rosa, philosophe et sociologue allemand, a écrit en 2010 dans son ouvrage fondamental « Accélération. Une critique sociale du temps ». Il démontre que plus l’on a de temps libre, plus on remplit notre temps libre. La présence croissante des objets connectés autour de nous accélère encore plus le remplissage de ce temps dont on pourrait profiter.
  • Et pour finir, la quatrième raison du fait que le temps et son rapport à l’espace ressurgit est le rapport entre les genres. En 2001, Dominique Meda, philosophe, a sorti un ouvrage « Le temps des femmes : pour un nouveau partage des rôles » qui montre que les femmes sont les « amortisseuses temporelles ». Elles font la liaison entre les temps de vie, avec une double charge de travail, que d’ailleurs, la même enquête de l’INSEE, évoquée précédemment, démontre. Les hommes investissent 13 minutes de plus sur le temps quotidien des charges domestiques quotidiennes, mais il reste cependant encore un différentiel de 1h45 par rapport aux femmes. Cela progresse notamment grâce aux jeunes pères et aux jeunes actifs qui s’investissent plus que les générations précédentes, plus âgées.

Ces quatre facteurs fondamentaux ont bouleversé la façon de vivre ensemble, de travailler, de se déplacer, etc. Ils placent cette question de la maîtrise du temps comme une nouvelle marque des inégalités contemporaines. Il y a ceux qui peuvent maîtriser leur temps et ceux qui ne le peuvent pas. Il y a ceux qui peuvent avoir recours à des services extérieurs et qui ont les moyens de se payer des services du temps comme de multiples types de gardes, y compris assez innovantes. Dans tous les cas, ce sont fondamentalement de nouvelles marques des inégalités contemporaines, des inégalités socio-spatiales. Face à ces inégalités croissantes, à la fin des années 2000, des collectivités, la puissance publique locale, ont été interpellées sur ce terrain-là, alors qu’elles n’y étaient pas forcément préparées. Elles ont dû revoir la façon de gérer l’accessibilité, la mobilité ou bien l’organisation de l’espace selon les types de temps que ces espaces pratiquent ou recueillent.

 

La prise en compte de l’articulation des temps sociaux :

Il faut également prendre en compte l’articulation ou la conciliation entre les activités de jour et de nuit, avec une nuit qui, aujourd’hui, grignote de plus en plus sur les activités du jour. Les supermarchés ou les hypermarchés qui fermaient à 20h il y a quelques années ferment parfois à 21h ou 22h, voire à 23h le vendredi soir ou le samedi soir sans se soucier vraiment qu’il y ait des salariés pour rendre ce service. Ceux-ci ont évidemment des problèmes dans l’articulation de leur temps sociaux. Il y a d’autres thèmes à prendre en compte, par exemple celui de l’éclairage public qui renvoie à des problèmes – si l’on éclaire ou pas – de sécurité, de sécurisation des parcours, etc. D’après plusieurs enquêtes, beaucoup de femmes n’emprunteraient pas de parkings publics souterrains le soir, ce qui représente donc une entrave à venir pratiquer des activités culturelles. Du coup, il y a de nouvelles expressions qui apparaissent depuis le début des années 2000, notamment « articulation des temps sociaux », qui se définit par l’articulation entre le temps de travail et le temps hors travail. Le temps étant un bien privé sensible, les gens sont très réticents à l’idée de se voir imposer son temps personnel par d’autres autorités. La contrainte du temps imposé par d’autres rend sensible, fait réagir, et du coup, cela renvoie au terme de la concertation pour l’organisation des temps, et c’est là que le lien avec la citoyenneté se fait ou se fera un petit peu plus tard. Cette question-là est tellement importante que le réseau « Tempo Territorial » a réussi à peser sur des États pour faire adopter une recommandation par le Conseil de l’Europe, en 2010, sur le droit au temps. Tempo Territorial a essayé de populariser cette notion du droit au temps qui atteint cette dimension de la concertation et intégrait surtout cette dimension de l’attention apportée à cette fameuse articulation entre les temps sociaux, notamment l’articulation entre les temps de travail (pour ceux qui travaillent) et les autres temps.

C’est la même chose pour l’articulation entre le temps d’études et le temps de travail. Dominique Royoux a impulsé avec d’autres organismes, au sein de l’université de Poitiers, une étude sur le temps des étudiants et sur leurs difficultés de plus en plus grandes à concilier leurs temps d’études avec leurs temps de travail qui a beaucoup de répercussions sur le temps de repas, de la gestion associative, etc. Et donc, au final, qui se répercute sur la qualité des études tout simplement. Il faut donc reprendre cette question en amont et cela nécessite de l’approfondir.

L’origine de la politique du temps en Italie et en France :

Cette politique du temps et sa marque dans les autres pays est née en Italie aux débuts des années 1990 et de la part des femmes italiennes qui appartenaient au Parti communiste italien, qui était très dynamique au tournant des années 1990-2000. Elles s’étaient éloignées du marché du travail et elles voulaient y revenir les premiers temps de la crise qui était forte à ce moment-là. Elles ont négocié leur souhait de revenir sur le marché du travail en associant leur retour à de meilleures mobilités, à des modes de gardes plus performants, etc. Tout un arsenal de services qui conditionne l’entrée effective des femmes sur le marché du travail. C’est cette transversalité qui est importante. Le temps ne peut s’envisager qu’avec la prise en compte des connections avec les autres temps sociaux et les activités humaines qui favorisent, effectivement ou pas, ce retour sur le marché du travail. Cette mobilisation en Italie a abouti à la loi Turco, qui oblige les maires dans toutes les villes italiennes de plus de 30 000 habitants à coordonner des horaires sur les territoires dont ils ont la maîtrise, pour, par exemple, que lorsqu’un train arrive, un bus soit prévu pour assurer le cheminement, pour que les horaires des hôpitaux soient coordonnés avec les horaires des crèches, etc. Ce sont les maires qui sont responsables de cette bonne conduite de l’articulation ou non.

En France, le premier ministre Lionel Jospin était favorable dans son programme présidentiel a une bonne prise en compte du temps, mais il a perdu les élections présidentielles de 2002. Il avait annoncé, pendant les entretiens de la ville de Créteil cette année-là, juste avant les élections, que la France allait suivre l’exemple italien. Si quelques collectivités françaises font des choses – une trentaine sont membres du réseau Tempo Territorial – elles restent peu nombreuses en regard des collectivités italiennes. Il y en quelques-unes également en Espagne, en Allemagne, au Pays-Bas, en Belgique ou en Finlande. Mais en France, ces politiques typiquement transversales qui portent sur de l’humain et de la coordination d’activités humaines ont du mal à s’implanter.

Cette difficulté n’est pas exclusivement propre aux politiques du temps, on la retrouve pour les politiques du développement durable ou pour la lutte contre les discriminations, qui sont pourtant affirmées depuis longtemps comme des thématiques que devraient reprendre les collectivités, mais qui sont mal reprises, ou uniquement sur le compte du volontarisme. Il faut qu’il y ait des élus moteurs qui y croient et soient conscients que ces motifs ne sont pas de simples gadgets et qu’ils sont sans doute aujourd’hui au cœur du fonctionnement du développement urbain. La situation progresse notamment, et paradoxalement par le biais des grandes villes, car elles ont plus que d’autres des problèmes d’articulation à gérer. Rennes, Paris, Lyon, Strasbourg ou bien Lille sont dans le réseau Tempo Territorial et s’intéressent à ces questions-là.

Le cas de Poitiers et du Futuroscope :

C’est parfois un déclic qui incite des élus et les techniciens qui les accompagnent à se s’intéresser à la gestion du temps. À Poitiers, le maire de l’époque, Jacques Santrot, a été très touché par le cas d’une femme seule avec enfants qui était au chômage depuis longtemps et qui avait enfin retrouvé un travail sur le site du Futuroscope. Le Futuroscope est un parc de loisir qui a généré beaucoup d’hôtels dans sa périphérie, créant beaucoup d’emplois notamment dans le secteur de la propreté. Cette femme était employée de ménage dans un hôtel, mais celui-ci l’engageait à 6h du matin. Or, elle habitait à 15 kilomètres du site et avait donc écrit au maire pour demander que la crèche soit ouverte à 5h30 et qu’il y ait un bus qui fasse le trajet entre son quartier et le Futuroscope. Il y a tout un cortège d’emplois sur lesquels la collectivité est sollicitée sur la question du transport.

 

Les conséquences de la loi Aubry sur la réduction du temps de travail :

La fameuse loi Aubry (1998-2000) sur l’aménagement et la réduction du temps de travail est un phénomène silencieux qui a eu de gros impacts territoriaux. D. Royoux a fait une enquête avec l’agence régionale de l’amélioration des conditions de travail sur les protocoles de réductions des temps de travail. Beaucoup de PME et de PMI avaient été questionnées pour voir comment elles structuraient le temps de travail de leurs salariés. En général, là où les protocoles sont résumés en cinq grilles horaires pour les PME autour de 10 à 100 salariés, c’est-à-dire avec cinq possibilités de décaler la sortie du travail, celles-ci étaient passées à quinze grilles horaires en moyenne sur le bassin d’emploi. Évidemment cela déstructure complètement l’offre de transports en commun structurée depuis des années pour transporter les salariés après leurs sorties d’embauche, communes à tout le monde. Gérer quinze sorties devient un véritable casse-tête pour les compagnies de transports en commun. Ces problèmes étaient tellement massifs et de différentes natures, au tournant des années 2000, que les collectivités et plus généralement la puissance publique locale ont été interpellées, ainsi que des associations qui rendent des services publics pour ces collectivités, notamment sur les services de gardes.

La nécessaire synchronisation face aux désynchronisations :

Le premier mot pour qualifier les politiques temporelles est celui de synchronisation face aux désynchronisations. La première tâche qui revient de plus en plus aujourd’hui dans la sphère publique, sous l’égide de la sphère privée, c’est cette myriade d’individus qui connaissent des désagréments, de la désynchronisation, des disjonctions temporelles. Le premier travail auquel se sont attelés des collectivités mais aussi des collectifs divers a été de resynchroniser des horaires en fonction des principaux horaires de travail ou des flux de déplacements des habitants, des actifs et même des inactifs. La